‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 126 sur 197 · CHAPITRE CCGXXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCGXXXI

Demandez à ma blanchisseuse.

Je dis que dans les dceasions ordinaires, c'est-à-dire, quand je nie trouve stupide, que mes idées s'enfantent pesamment et se débrouillent avec peine ; ou que je me trouve, je ne sais comment, dans une veine de licence et de libertinage, et que je fais de vains eftbrts pour en sortir ; (ians tous ces cas et autres semblables, je ne dispute pas un moment avec ma plume. Si une priscî de tabac, si un tour ou deux par la chambre ne me suffisent pas, je prends mon rasoir, j'en essaie le tranclianl sui' la paume de ma main, je me savonne le menton, et sans plus de cérémonie, je me fais la barbe; et si par malheur je laisse un poil, j'ai soin du moins que ce n'en soit pas un blanc. Cela fait, je passe ma chemise, je change d'habit, je mets ma perruque, je prends ma bague de topaze ; en un mot, je m'habille de la tête aux pieds.

Or, il faut que le diable s'en mêle, si je n'y gagne rien. Car considérez, monsieur, que tout le monde voulant être présent quand on le rase (quoiqu'il n'y ait aucune règle sans exception), et personne ne voulant se raser sans miroir, crainte d'accidents, cette situation, comme toute autre, laisse nécessairement des impressions particulières sur le cerveau.

Oui, je le maintiens. Les idées d'un homme dont la l)arbe est forte, deviennent sept fois plus nettes et plus fraîches sous le rasoir ; et si cet homme pouvait, sans iu('()nv«'Miienl, se raser du malin au soir, ses idées paivieu(haieut au plus haut dcpv (hi sublime. Je ne sais conuneiit Homère a pu si ])ien écrire avec une barbe

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(le capucin ; mais connue son talcnl conlrcdil mon sys- Icino, je ne veux pas m'y arrêter, et je retourne à ma toilette.

Louis de Sorbonne dit que la toilette n'est qu'une a/faire de corps ; mais il se trompe. L'i\me et le coi'ps ne sauraient se séparer ; un lioumie ne saurait s'iiabiller sans que ses idées se portent sur son habillement ; et, s'il se met en gentilhomme, ses idées s'en-noblissent; de sorte qu'il n'a qu'à prendre la plume et se peindre dans son style.

Ainsi, messieurs, quand vous voudrez savoir si ce que j'écris peut se lire, et si rien n'a sali ma plume, voyez le mémoire de ma blanchisseuse ; c'est comme si vous lisiez mon livre. Il y a un certain mois où je suis en état de prouver que j'ai sali trente et une chemises. On ne saurait pousser la propreté plus loin. Eli bien î j'ai été plus maudit, plus vexé, plus critiqué, pour ce que j'ai écrit dans ce mois-là que pour tout ce que j'ai écrit dans le reste de l'année.

Mais je n'avais pas montré à ces messieurs les mémoires de ma blanchisseuse.

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