‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 136 sur 197 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami Cervantes; toi qui te glissais par sa jalousie et qui, par ta présence, changeais eîi un beau jour le crépuscule de sa retraite ; toi qui versais le nectar des dieux à ce charmant auteur qu'ils avaient animé de leur esprit, toi eniin qui le couvris de tes ailes pendant qu'il traçait le portrait de Sanclio et de son aventureux maître, et qui veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres misères de cette vie; écoute-moi, je t'en conjure! regarde, vois ces culottes, ce sont les seules que je possède; et cette déchirure me fut faite à Lyon par un âne.

Vois mes chemises, en quel état elles sont ! une partie en est restée en Lomliardie; je n'en ai rapporté (jue les dél)ris; je n'en avais que six, et une maudite blanchisseuse de Milan m'en a rogné cincj; elle croyait avoir ses raisons, à la bonne heure.

Opendant, malgré ces accidents, malgré un fourreau de pistolet qui me fut volé à Sienne; malgré deux œufs que Ton m'a fait payer cinq paules, Tun à Raddicossini, et l'autre à Capoue, je ne trouve pas qu'un voyage de France et dltalie soit une chose aussi effrayante que beaucoup de gens voudraient le persuader. Il y a par ci par là un peu de mal, mais ce n'est pas trop acheter le plaisir de parcourir ces campagnes, (pie la nature semble étaler devant vous pour le plaisir de vos yeux. 11 est ridicule de penser que Von vous présentera pour rien des voitures (|iu' l'on expose à

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(Hic brisées par vous et pour vous, (le sont les deux sous (pic vous donnez à cet homme (pii j^raisse vos roues, qui le mettent en état d'avoir du beurre sur son pain. Nous sommes en vérité trop exigeants. Eh cpioi! pour trente ou quarante sous que l'on vous demandera de trop pour votre souper et votre ht, votre philosophie sera déconcertée ! Qu'est-ce donc qu'un sch(41ing et quelques sous ! Payez, pour l'amour de Dieu et pour le vôtre; payez! et payez les deux mains ouvertes plutôt que de laisser le mécontentement s'asseoir sur le front de votre belle hôtesse et de ses demoiselles, qui se tiendront d'un air ai'tli^é sur la porte de l'auberge au moment de votre dc'part. D'ailleurs, mon cher monsieur, le baiser fraternel que chacune d'elles vous aurait donné ne valait-il pas mieux que vos vingt sous, à mon gré du moins?

Pendant mes voyages, j'avais la tête remplie des amours de mon oncle Tobie. C'était comme si j'eusse été amoureux moi-même. J'étais dans un état parfait de bonté et de bienveillance; à chaque mouvement de ma chaise, je sentais en moi la vibration délicieuse de la plus douce harmonie. Il m'était indifférent que la route fût unie ou raboteuse ; tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais, touchait toujours quelque ressort secret de sentiment ou de plaisir.

Un soir, c'étaient les plus doux sons que j'eusse jamais entendus. Je baissai ma glace pour les mieux entendre. « C'est Marie, me dit le postillon, observant que j'écoutais. Pauvre Marie î continua-t-il en se penchant de côté parce (pie son corps m'empêchait de la voir. Elle est assise sur un banc, jouant son hymne du soir sur son chalumeau, et sa petite chèvre à côté d'elle. ))

Uh TRISTRAM SHANDY.

En me parlant de Marie, le postillon avait l'air si touché, le son môme de sa voix annonçait un cœur si compatissant, que je me promis de lui donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à Moulins.

« Et qui est la pauvre Marie? lui dis-je.

— L'amour et la pitié de tous les .villages d'alentour, dit le postillon. ,11 y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille si belle, si aimable, si spirituelle. Sa raison est égarée. Pauvre Marie, répéta-t-il, tu méritais un meilleur sort ! Devais-tu voir ainsi tes bans arrêtés par les intrigues du vicaire de ta paroisse ? »

11 allait continuer, quand Marie, après un moment de silence, reprit son chalumeau et recommença son air. C'étaient les mêmes sons ; pourtant ils étaient dix fois plus doux. « C'est l'hymne de la vierge, dit le jeune homme ; c'est celle qu'elle chante tous les soirs. Mais d'où la sait-elle? Mais ([ui lui a montré à jouer du chalumeau ? C'est ce que nous ne savons pas ; nous croyons que le ciel qui la protège, lui a ménagé cette faible consolation. Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison, c'est la seule qui lui reste. Elle ne quitte jamais son chalumeau ; et jour et nuit elle joue cette prière (jue vous entendez. »

Le postillon me raconta tout cela d'un air si honnête, avec une élociuence si naturelle, que, malgré moi, je crus apercevoir en lui quelque chose au-dessus de son état ; et j'aurais voulu savoir sa propre histoire, si la pauvre Marie ne s'était pas entièrement emparée de moi.

Cependant nous approchions du banc où Marie était assise. Elle était vêtue de blanc ; ses cheveux relevés en deux tresses, et rattachés sous un réseau de soie, avec quelques feuilles d'olivier placées sur le coté d'une manière assez bizarre. Elle était belle ; et si j'ai jamais

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éprouvé dans tonto sa t'orce la douleur d'un cœur honnête, ce l'ut en voyant la pauvre Marie.

« Le ciel ait pitié d'elle ! dit le postillon ; pauvre iille ! On a fait dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvents d'alentour ; mais sans eftet. Connne sa raison lui revient par petits intervalles, nous espérons encore qu'à la fm la sainte Vierj>e la guérii'a. Mais ses parents, qui en savent plus que nous, sont tout à t'ait sans espérance et croient que sa raison est perdue pour toujours. »

Comme le postillon parlait, Marie fit une cadence si mélancolique, si tendre, si plaintive, que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle; je me trouvai assis entre elle et sa chèvre, avant d'être revenu de mon extase.

Marie me regarda attentivement, puis regarda sa chèvre, et puis revint à moi, et puis à sa chèvre, et continua ainsi pendant quelque temps.

« Eh bien ! Marie, lui dis-je doucement, quelle ressemblance trouvez-vous? »

Je supplie le candide lecteur de croire que je ne fis cette question que d'après l'humble conviction où je suis, que l'homme n'est pas si éloigné de l'animal qu'on le pense. Je le supplie de croire surtout que, pour tout l'esprit de Rabelais, je n'aurais pas voulu laisser échapper une plaisanterie déplacée en la vénérable présence de la misère. Et cependant mon cœur m'a reproché cette question faite à Marie, quand je me la suis rappelée. Il me l'a reprochée si vivement, que j'ai juré de ne vivre désormais que pour la sagesse, et de ne prononcer le reste de mes jours que de graves sentences. Et jamais, jamais, à quel âge que je parvienne, il ne m'échappera de dire une plaisanterie devant homme, femme, ni enfant.

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Quant à en écrire î oli ! je crois ({ue j'ai tait une réserve exprès ; j'en prends le public pour juge.

« Adieu, Marie, adieu, pauvre infortunée. Un jour viendra, mais pas aujourd'hui, que je pourrai entendre tes malheurs de ta propre bouche. »

Je me trompais. En ce moment même elle prit son chalumeau, et m'apprit une suite de malheurs et de détails si touchants, que je regagnai ma chaise d'un pas incertain et chancelant, sans a\ oir la force de l'écouter davantage.

Il y a, ma foi, à Moulins une excellente auberge. Arrétez-vous-y cependant le moins que vous pourrez.

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