‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 152 sur 197 · DANS LA DÉSOBLIGEANTE · texte numérisé non relu

DANS LA DÉSOBLIGEANTE

Pas un seul disciple d'Aristote qui n'ait remarqué que la nature a, de sa pleine et irréfragable autorité.

circonscrit elle-même l'inquiétude de l'homme dans certaines limites. Ses vues à cet égard se trouvent remplies de la manière la plus calme, la plus bénigne, par l'obligation presque insurmontable qu'elle lui impose de travailler à son bonheur et de supporter ses chagrins sans sortir de sa patrie. C'est là en effet qu'elle a distribué avec le plus de prévoyance les objets destinés à partager ses plaisirs et à porter une portion de ce fardeau de peines qui, dans tous les pays du monde, se trouve toujours trop pesant, hélas! pour une seule paire d'épaules. Nous possédons, j'en conviens, d'une manière un peu imparfaite pourtant, la puissance de propager parfois au-delà de ces bornes posées par la nature nos dispositions à la félicité. Mais elle a voulu que cette faculté même se trouvât restreinte par l'insuffisance du langage, la disparité des liaisons, des entourages qui nous sont étrangers, par le contraste d'une éducation de mœurs, d'habitudes enfin si différentes des nôtres, que la communication de nos pensées et de nos sensations hors de notre sphère native devient ordinairement très-pénible, et quelquefois même tout à fait impossible.

Il résulte de là que la balance du commerce sentimental ne cesse point d'être contre le pauvre pèlerin expatrié. Ses moindres besoins lui sont vendus au prix qu'on veut y mettre. Sa conversation même n'est point réputée un objet d'échange sans un rabais considérable; encore faut-il qu'il ne passe jamais que dans les mains des plus équitables courtiers. Car, quant à certains entretiens qu'il pourrait obtenir seul, et sans leur secours, il ne faut pas être bien habile pour deviner le parti que lui conseille la prudence.

Ceci m'amène par degrés à mon point, et mo con-

(luit naturelleinent (si les oscillations de la Désohli- ^eaiiLe ne s'y opposent pas) à la découverte des causes •{efficientes, et môme des causes linales de tous les voyages. »

Tous ces désœuvrés qui se déterminent à quitter leur pays, et croient avoir leur raison, ou leurs raisons, pour se répandre à l'étranger, peuvent, ce me semble, les réduire en général à l'une de ces causes :

Infirmité corporelle.

Faiblesse d'intelligence, Inévitable destinée.

Les deux premières s'appliquent d'elles-mêmes à ceux qui parcourent la terre et les mers, travaillés des maladies de l'orgueil, de la curiosité, de la vanité et de l'ennui, compliquées et subdivisées m infinitiim.

La troisième comprend â la fois toute cette phalange que j'appellerai pèlerins martyrs, et plus spécialement ces voyageurs qui achèvent leur route sans bourse délier, ou, comme disaient nos pères, par privilège de cléricature, tels que les malfaiteurs confiés par le magistrat à l'inspection de leurs surveillants, ou ces jeunes gentilshommes que des parents austères, que de cruels tuteurs font voyager sous la direction de gouverneurs instruits, à Oxford, Aberdeen et Glascow.

Il y a bien une quatrième classe, mais si peu nombreuse qu'à peine mériterait-elle qu'on en fît mention, si un ouvrage de cette importance n'exigeait pas une précision et une exactitude scrupuleuses, pour éviter de confondre les nuances. Elle ne comprend que ceux qui traversent la mer et s'établissent à l'étranger, dans le dessein d'épargner, par une foule de raisons et sous divers prétextes, l'argent qu'ils possèdent; mais, comme II 16

ils pourraient s'épargner à eux-mêmes et aux autres beaucoup de fatigues inutiles, en épargnant leurs capitaux dans leur propre pays, et comme d'ailleurs leurs motifs de voyage sont bien moins compliqués que chez les autres espèces d'émigrants, je me contenterai de les désigner sous le nom de voyageurs simples : ainsi donc le cercle entier des voyageurs se réduit à ces points principaux :

Voyageurs désœuvrés, * Voyageurs curieux, Voyageurs menteurs.

Voyageurs orgueilleux, Voyageurs vains.

Voyageurs vaporeux.

Viennent ensuite :

Les voyageurs par nécessité.

Les voyageurs malfaiteurs et félons.

Le voyageur innocent et infortuné, Le voyageur simple.

Et enfin ne vous en déplaise.

Le voyageur sentimental,

c'est-à-dire moi-même, qui ai entrepris le voyage dont je suis à vous tracer le récit avec autant de nécessité ou simplement de besoin de voyager, que tout autre de cette classe.

Je sais fort bien toutefois que mon voyage et mes observations devant être d'une couleur et d'une projection tout à fait inconnues à mes devanciers, je pourmis insister pour obtenir une niche tout entière à ma dis position ; mais il ne serait pas convenable d'empiéter sur le domaine du voyageur par vanité, en cherchant

ainsi à captiver toute rattcntion, puisqu'il me reste encore, pour y prétendre, d'autres titres que le vernis lustré et la nouveauté de ma voiture.

Si mon lecteur est lui-même voyageur de profession, il ne lui faudra qu'un peu d'étude et de réilexion sur mes catéj^orics, pour déterminer lui-même le rang et la place qu'il doit y occuper : ce sera déjà un pas de plus dans la connaissance intime de sa propre capacité.

C'est grande merveille, en effet, s'il n'en garde pas quelque légère inq^ression, s'il n'y saisit pas quelques rapports avec les notions dont il a fait son profit jusqu'à ce moment.

Celui qui transplanta le premier la grappe de bourgogne au cap de Bonne-Espérance (observez que ce dut être un Hollandais) ne s'imaginait sûrement pas qu'il s'abreuverait d'un vin semblable à celui que cette même grappe distille sur les coteaux de la France. Un cerveau flegmatique ne spécule pas ainsi ; il cherchait sans doute à se rafraîchir seulement d'une liqueur vineuse et fermentée, sans savoir encore si elle serait bonne ou mauvaise, ou simplement passable. Il avait assez l'expérience de ce monde pour savoir que ses prédilections à ce sujet devenaient inefficaces, et que ce que nous appelons généralement le hasard devait seul préciser la nature du résultat : cependant il est clair qu'il visait au meilleur possible; et, dans cette espérance, le Batave Mynher, trop confiant dans la force de sa tête et la profondeur de sa prudence, pouvait très-bien à la fin les renverser l'une et l'autre dans son nouveau vignoble, et devenir la risée de ses gens, en leur découvrant par trop sa nudité.

Voilà au juste ce qui peut arriver au pauvre voyageur qui met à la voile, ou crève des chevaux de poste

à la recherche des connaissances, à travers les États les plus policés de l'Europe.

Sans doute, on acquiert des lumières quand c'est dans cette vue seulement que l'on court la poste ou les mers; mais ces lumières seront-elles utiles? ajouteront-elles un prix réel à notre propre valeur? C'est ce qui n'est plus qu'un hasard de loterie.

Lors même que le joueur en obtient une chance fortunée, il ne doit user de son capital qu'avec bien de la réserve et bien de la sobriété, s'il veut le rendre réellement profitable. Mais, comme dans l'art d'acquérir et le talent de faire un bon emploi, les routes du hasard se trouvent prodigieusement différenciées, je soutiens qu'un homme agirait aussi sagement s'il pouvait se résoudre à vivre satisfait de ce qui est à sa portée, sans emprunter les connaissances de ses voisins, sans éprouver le besoin de cette polissure étrangère, lorsqu'il a le bonheur de vivre dans un pays où tous ces raffinements ne sont nullement indispensables.

Mon cœur a souftert mille fois en considérant combien de sentiers fangeux, combien de mauvais pas le voyageur curieux a souvent dû arpenter et franchir, pour jouir d'un paysage, voir des perspectives, faire de nouvelles découvertes; toutes choses, comme disait Sancho Pança i\ don Quichotte, qu'on pourrait obtenir chez soi sans se salir les pieds.

Nous sommes dans un siècle si affluent de lumières, qu'à peine existe-t-il une contrée ou plutôt un seul canton dans l'Europe dont les rayons divers ne se trouvent sous ce rapport traversés par des échanges réciproques. 11 eu est de la science proprement dite, dans la plupart de ses ramifications, et dans une foule de rencontres, comme de la musique dans certaines rues d'Italie; les

mieux régalés de ce plaisir sont souvent ceux qui ne l'ont point payé. Y a-t-il une nation sous le ciel, et certes je ne parle pas ici par vaine ostentation, j'en prends à témoin ce Dieu à qui je dois un jour rendre compte de cet ouvrage; y a-t-il, dis-je, un peuple sous le ciel où les connaissances se produisent avec plus d'abondance et de diversité, où les sciences soient plus recliercliées , plus convenablement accueillies, plus sûrement acquises; où l'industrie soit plus encouragée, plus rapprochée de la perfection ; où la nature, prise dans toute son acception, ait désormais moins de frais à faire, et pour tout dire en un mot, où l'esprit puisse se nourrir d'une plus grande variété de productions ingénieuses et caractéristiques?

« Eh mais! où donc allez-vous ainsi, mes chers compatriotes ?

— Nous faisions seulement le tour de cette chaise, me dirent-ils, pour y jeter les yeux.

— Je suis bien votre obéissant serviteur, leur dis-je en sautant de la voiture et leur ôtant mon chapeau.

— Vraiment, dit l'un d'eux, et je vis que c'était le voyageur curieux, nous étions émerveillés et en peine de ce qui pouvait causer les oscillations de cette chaise.

— Ce n'était autre chose, lui dis-je que l'agitation d'un auteur qui rédigeait une préface.

— Sur ma foi, dit l'autre (c'était le voyageur simple), je n'entendis jamais parler d'une préface écrite dans une Désobligeante.

— Je crois aussi, lui dis-je, qu'elle eût été bien meilleure dans un Vis-à-vis. »

Comme un Anglais ne voyage pas pour voir des Anglais, je me retirai. .

CALAIS

Je m'aperçus, en regagnant ma chambre, que le passage s'obscurcissait d'une autre ombre que la mienne ; c'était effectivement M. Dessein, le maître de notre hôtel, qui, fraîchement de retour de ses vêpres, et portant son chapeau sous le bras, me suivait avec complaisance, pour me rappeler que j'avais eu besoin de lui pour une voiture. Pendant que j'écrivais dans la Désobligeante, j'avais eu le temps de m'en dégoûter passablement, et M. Dessein venant à m'en parler en haussant l'épaule, comme d'un meuble qui ne me convenait point, j'imaginai sur-le-champ qu'elle appartenait à quelque voyageur innocent y qui, près de rentrer dans sa patrie, l'avait confiée à la probité de M. Dessein, pour en tirer le plus qu'il pourrait. J'estimai qu'il y avait à peu près quatre mois qu'elle avait achevé, dans le coin de la cour de 31. Dessein, sa tournée d'Europe; que n'en étant pas sortie dans le principe, sans de nombreux et préalables racconnnodages, on devait présumer, bien qu'elle eût été démontée deux fois, pièce par pièce, et avec ménagement, à ses deux passages du mont Cenis, on devait présumer, dis-je, qu'elle ne s'était pas merveilleusement perfectionnée par ses aventures, celle surtout qui l'avait fait oublier depuis tant de mois, sans la moindre pitié, dans la cour des coches de M. Dessein. 11 faut convenir qu'il y avait peu de chose ji alléguer en sa faveur; cependant on pouvait encore, en s'y prenant bien, la recommander un peu; et quand il ne faut que peu de mots pour retirer de l'abandon la misère

souffrante, je hais l'homme qui peut être avare de quelques paroles.

« En vérité, si j'étais le maître de cet hôtel, dis-je à M. Dessein en posant le bout de mon doigt sur sa poitrine, je chercherais à toute force, ne fût-ce que par point d'honneur, à me défaire de cette malheureuse Désobligeante. Vous ne passez jamais à côté que le moindre de ses mouvements ne soit pour vous un cri de reproche.

— Mon Dieu! dit M. Dessein, je vous proteste que je n'y ai aucun intérêt.

— Exceptez-en, lui dis-je, l'intérêt que les gens d'une certaine tournure d'esprit prennent toujours à ménager leur propre sensibilité ; car, en dépit de vos évasions, monsieur Dessein, je suis sûr, ajoutai-je, qu'un homme comme vous, qui ressent pour les autres ce qu'il ressentirait pour lui-même, doit éprouver, chaque soirée pluvieuse, une altération notable dans la sérénité de ses esprits. Avouez, monsieur Dessein, que vous souffrez au moins autant que cette pauvre machine. »

J'ai toujours remarqué qu'en relevant un compliment qui se compose autant d'aigre que de doux, un Anglais ne sait jamais bien s'il doit le relever avec humeur ou simplement le laisser passer. Un Français, en pareil cas, n'est jamais embarrassé : M. Dessein me fit une salutation.

(f Cest bien vrai, dit-il; mais considérez, je vous prie, que je ne ferais tout au plus alors qu'échanger, et avec perte encore, une souffrance contre une autre. Supposez, mon cher monsieur, que je vous donne une chaise qui ne pourrait vous mener à moitié chemin de Paris, sans tomber en lambeaux sur la route. Imaginez

ensuite, si vous le pouvez, ce que j'aurais à souffrir en laissant sur mon compte une si mauvaise impression chez un homme d'honneur, et m'abandonnant, il le faudrait bien, à la merci en quelque sorte et aux sarcasmes d'un homme d'esprit. »

La dose, comme on voit, était calquée exactement sur ma propre ordonnance ; il fallut me résoudre à l'avaler, et rendant à M. Dessein une inclination également civile, sans éplucher davantage la question, nous marchâmes ensemble vers sa remise, pour examiner son magasin de chaises.

DANS LA RUE

CALAIS

Il faut que la trempe de ce monde soit naturellement hostile et quereheuse, puisqu'on ne peut seulement marchander une misérable chaise de poste, et traverser la rue pour en conclure le marché avec celui qui veut la vendre, sans que nos dispositions intérieures, et jusqu'à nos regards sur lui, ne décèlent aussitôt l'apparence d'un démêlé qu'on irait vider dans quelque allée sombre de Hyde-Park. J'avais beau n'être qu'un spadassin fort peu redoutable, et nullement préparé à se mesurer avec M. Dessein, je n'en sentais pas moins dans mon sang cette vibration circulaire, et tous ces mouvements concentrés qui dérivent d'une disposition agressive.

Je regardais M. Dessein de bas en haut, mon œil le suivait dans chacun de ses mouvements : tantôt je l'observais de face, tantôt je l'épiais de profil : je lui trouvais la mine d'un Juif, d'un Turc, d'un Arabe : sa

perruque me dégoûtait, je le maudissais par tous mes dieux, je l'eusse voulu à tous les diables.

Et il faut que tout cela fermente et s'allume dans un cœur, pour la cliétive somme de trois ou quatre louis d'or, tout au plus, dont je puis être dupé ! » Basse passion ! me dis-jc en me détournant de côté comme un homme qui change brusquement de résolution, passion vile et farouche; ta main repousse l'homme, et la main de l'homme te repousse... — A Dieu ne plaise ! » dit-elle en élevant la sienne sur son front.

Il faut savoir qu'en me détournant, je venais de me trouver en face de la dame que j'avais aperçue s'entretenant avec le moine. Elle nous avait suivis sans être aperçue. « Oh oui! A Dieu ne plaise ! » lui dis-je à mon tour en lui offrant ma main pour la conduire. Elle portait une paire de gants de soie noire, ouverts seulement au pouce et aux deux premiers doigts : ainsi elle accepta sans pruderie, et je la conduisis à la porte de la remise. M. Dessein avait déjà pesté, diable plus de cinquante fois après la clef avant de s'apercevoir qu'il n'avait pas pris la bonne. Nous avions partagé son impatience, et notre attention portée tout entière sur l'obstacle qui l'arrêtait, m'avait fait tenir la main de la dame sans presque m'en apercevoir ; de façon que M. Dessein, tout en disant qu'il revenait en cinq minutes, nous laissa seuls ensemble, cette main de la dame dans la mienne, et nos visages tournés vers la porte de la remise.

Un colloque de cinq minutes en cette posture équivaut à un entretien d'autant de siècles, la face tournée vers la rue. En effet, dans ce dernier cas, la variété des objets et des occurrences extérieures vient à votre aide : vos veux, au contraire, sont-ils arrêtés

sur un point fixe et uniforme, vos ressources sont toutes en vous-même; il faut les tirer de votre propre fonds. Un silence d'un moment, après le départ de M. Dessein, pouvait devenir très-préjudiciable à notre position ; la dame pouvait songer à se retirer, il n'y avait pas un moment à perdre : je commençai de suite l'entretien.

Mais, me dira-t-on, quelles étaient donc alors les tentations?... Comme je n'écris point ce voyage pour faire l'apologie des faiblesses de mon cœur, mais pour les mettre en évidence, je vous les confierai sans déguisement, puisque je les ai ressenties avec simplicité.

LA PORTE DE LA REMISE

CALAIS

En prévenant mon lecteur que je m'étais peu soucié de quitter la Désobligeante, lorsque j'aperçus le franciscain en étroite conférence avec une dame nouvellement .arrivée à l'auberge, je lui ai accusé la vérité, mais non pas toute la vérité. J'étais à la fois préoccupé de la figure de la dame à qui il parlait, et intimidé par son apparence; la défiance en outre troublait mon cerveau, je soupçonnais le moine de lui raconter ce qui venait de lui arriver, quelque chose aussi m'en faisait intérieurement le reproche ; je l'aurais voulu dans son couvent.

Lorsque le sentiment devance la réflexion, notre jugement s'épargne par cela seul tout un monde de soucis et de peines. Je m'étais d'abord bien assuré intérieurement que, dans féchelle des êtres, cette

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dame ne pouvait appartenir qu'à une des classes supérieures ; mais ce tut alors qu'il fallut cesser de m'occuper d'elle, pour me livrer tout entier à ma préface .

. Mais, lorsque je vins à me rencontrer avec elle dans la rue, mes premières impressions, se réveillèrent avec toutes leurs préventions favorables. La sécurité franche, l'aisance réservée avec laquelle sa main me fut confiée, prouvaient à la fois, je pense, la supériorité de son éducation et celle de son discernement; et, lorsque je lui fis la conduite, j'éprouvai autour d'elle une souplesse, une ductilité délectables, qui achevèrent de jeter le calme sur toutes mes pensées.

Dieu de bonté! comme il serait doux pour un voyageur d'achever le tour du monde dans la compagnie d'une telle femme !

Je n'avais, il est vrai, point encore vu son visage, mais ce n'était pas l'essentiel, puisque son portrait était déjà fort avancé, grâce à V Imagination qui, avant même que nous eussions atteint la porte de la remise, avait déjà fini toute la tête, et se complaisait à parer son idole avec autant de soin que si elle eût été la chercher au fond du Tibre.

Eh mais î n'es-tu pas une friponne qui nous séduit, parce que tu te laisses séduire ? Eh ! qu'importe ? Tu trompes les plus sages, il est vrai, au moins sept fois le jour, par le prestige de tes tableaux, mais tu le fais avec tant de charmes ; tu pares tes illusions magiques de tant de contours gracieux dérobés aux anges de lumière, qu'il serait honteux de se brouiller avec toi.

Arrivés à la porte de la remise, la dame retira la main qui avait ombragé son front, et m'offrit à dé-

couvert l'original tout entier. Je vis une figure d'environ vingt-six ans, le teint brun-clair, les atours simples, sans rouge ni poudre : elle n'était pas rigoureusement belle ; mais, dans sa situation d'esprit, j'y trouvais de quoi me séduire bien davantage ; car elle était attendrissante au dernier point. Je crus lui voir quelques-uns de ces dehors qui caractérisent une veuve dans cet état de demi-abattement où, après les premiers redoublements de sa douleur, elle commence à se réconcilier paisiblement avec sa perte. Cependant mille autres sortes d'infortunes avaient pu tracer les mêmes lignes, je désirais m'en éclaircir ; et si le bon ton l'eût permis, je lui eusse adressé ces paroles, comme au temps d'Esdras : « Dis-moi qui est ce qui te chagrine? D'où te vient cette inquiétude? Qui est-ce qui trouble le calme de. ton esprit ? » En un mot, je me sentais pour elle plein de bienveillance et du plus tendre intérêt ; au défaut de mes services réels, je désirais du moins lui offrir le tribut de mes hommages.

Telles furent, je le dis avec candeur, toutes mes tentations ; et c'est au moment de les produire qu'on nous laissa seuls, ainsi que je l'ai dit, la main de la dame dans la mienne, nos visages tournés vers la remise, et plus près de la porte qu'il n'était strictement désirable.

LA PORTE DE LA REMISE

CALAIS

« 11 n'y a, ma chère dame, dis-je en soulevant légèrement sa main, il n'y a bien certainement qu'un

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de ces (îoups échappés à la bizarn;i'ie de la tbrtuno qui puisse réunir ainsi par les mains deux personnes étraui^ères l'une à l'autre, de sexes dillérents, peut-être même de différents coins du globe, et les disposer dans une attitude tellement cordiale, que l'Amitié en personne l'eût peut-être projetée pendant un mois sans la réaliser aussi bien.

— Et votre réflexion sur le caprice de la fortune me prouve, mon cher monsieur, ([u'elle vous a donné bien de l'embarras par cette aventure. Lorsqu'une situation se trouve tehe que nous la pouvons désirer, rien n'est plus hors de saison que de s'occuper des causes et des circonstances qui l'ont amenée. Vous remerciez la fortune, continua-t-elle, et ce n'est pas sans raison sans doute ; mais le cœur savait cela d'avance, et se trouvait content. Il n'y a peut-être qu'un Anglais, et un Anglais philosophe, qui puisse s'aviser d'avertir le cerveau de ce qui se passe, comme pour l'inviter à rectifier les méprises du jugement. »

En disant ces mots, elle dégagea sa main de la mienne en me portant un regard signifiant que je pris pour un commentaire suffisant sur le texte.

Je m'attends, hélas ! à fournir une bien misérable peinture des faiblesses de mon cœur en avouant qu'il éprouva une douleur que des circonstances bien autrement pénibles n'eussent jamais pu lui infliger. J'étais humilié, consterné sans doute de la perte de sa main ; mais la manière dont je. l'avais perdue était loin de verser l'huile et le vin sur mes blessures : non, jamais je n'éprouvai d'une manière aussi misérable l'inconvénient d'une si niaise infériorité.

Mais il est bien rare, en pareille déconvenue, qu'un cœur vraiment féminin abuse longtemps de son triomphe. II 17

Peu de secondes après, elle posa sa main de sa propre impulsion sur le parement de ma manche, comme pour ajouter une conclusion à sa réplique, de manière que je regagnai enfin, et Dieu sait par quel moyen, ma situation première.

Cependant, la dame n'avait rien à ajouter ; je commençai donc à méditer sur-le-champ le plan d'un entretien tout à fait différent, jugeant bien, d'après les traits étincelants d'esprit et de moralité qui lui étaient échappés, que je m'étais mépris sur le fond de son caractère ; mais, lorsqu'elle vint à ramener son visage et ses regards vers moi, je m'aperçus que tout le feu qui avait animé sa réplique venait de s'éteindre. Ses muscles s'étaient détendus, et n'offraient plus à mes yeux que ces traits languissants, interprètes de la douleur, qui lui avaient d'abord gagné toutes mes affections. Triste spectacle ! tant de vivacité en proie aux soucis et au malheur ! je plaignis son destin du fond de mon cœur ; et dussé-je paraître fort ridicule à tous les cœurs engourdis, oui, j'aurais pu, fùtnce au milieu de la rue, la serrer entre mes bras, la chérir môme sans rougir de mes caresses.

Les pulsations artérielles de ma main se croisant avec les siennes par la pression intime de mes doigts, lui disaient assez ce qui se passait en moi. Elle baissa les yeux; quelques moments de silence s'ensuivirent. Je crains bien, dans cet intervalle, si j'en juge par la sensation subtile que j'éprouvai dans le creux de la main, d'avoir fait quelques légers efforts pour oi>érer sur la sienne une compression plus étroite ; non i)as, il est vrai, comme si elle l'eût retirée tout à fait, mais comme s'il lui en fût venu seulement la pensée : je ne pouvais, dans ce cas, manquer de la perdre une

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socondc fois, si l'instiiict, plus ([ue la rctlcxion, ne m'eût fait recourir au seul remède applical)lc à ce (lanj^er ; ce fut de la soutenir seulement avec une mollesse pleine d'aisance, comme si j'eusse été à chaque moment tout près de la lui rendre. A ce inoyen, elle me la laissa jusqu'au moment où M. Dessein revint avec la clef de la remise.

Cependant le pauvre moine pouvait lui avoir raconté sa triste aventure ; des impressions fâcheuses pouvaient subsister dans son esprit : il fallait aviser sur-le-champ au moyen de les détruire.

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