‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 153 sur 197 · LA TABATIÈRE · texte numérisé non relu

LA TABATIÈRE

CALAIS

Au moment où l'idée de ce bon vieux franciscain m'était revenue à l'esprit, il se trouvait lui-même à six pas de nous, et s'avançait, seulement de côté en dépassant à peine notre ligne, comme s'il eût hésité à nous déranger. 11 s'arrêta assez près de nous, et, nous abordant avec une franchise pleine de candeur, il ouvrit une tabatière de corne qu'il tenait à la main, et me présenta une prise de tabac.

• « Vous me ferez le plaisir de goûter celui-ci, mon père, lui dis-je en tirant de ma poche une petite tabatière en écaille de tortue que je déposai dans sa main.

— Oh ! il est bien meilleur que le mien, me dit-il.

— Faites-moi donc, lui répliquai-je, la faveur de l'accepter ainsi que la boîte, et de vous rappeler parfois, lorsque vous y puiserez une prise, que c'est de ma part un gage de paix, une offrande expiatoire pour un discours peu obligeant, mais qui ne partait point de mon cœur. »

Le pauvre moine devint rouge comme de l'écarlate.

« Mon Dieu ! dit-il en joignant les mains avec expression, vous ne fûtes .jamais désobligeant envers moi.

— Oh ! je le crois, dit la dame, cela ne serait pas vraisemblable. »

Je rougis vivement à mon tour, mais d'après quels mouvements ? C'est ce que les personnes qui savent sentir peuvent seules bien analyser.

« Pardon, madame, lui répliquai-je, il est trop vrai que j'ai été incivil envers ce vieillard, et cela sans la moindre provocation.

— Mon Dieu ! s'écria le moine avec une chaleur d'assertion qui ne me paraissait plus appartenir à ses facultés, la faute en est à moi seul, je vous jure, et à l'indiscrétion de mon zèle. »

La dame refusa de nouveau de le croire, et je me joignis à elle pour démontrer clairement qu'un caractère si calme, qu'un esprit si réglé était incapable d'offenser personne.

Je n'eusse jamais soupçonné qu'un débat de cette nature fût capable de produire sur les nerfs une impression si douce et si délectable. Nous gardions tous le silence sans éprouver le moins du monde le vide pénible et stupide qui a lieu dans un cercle où des visages se regardent pendant quelques minutes sans prononcer un seul mot.

Cependant le moine s'occupait à frotter sa tabatière de corne contre la manche de sa tunique, et, dès qu'elle eut acquis un peu de lustre par ce frottement, il me fit un inclination profonde, et me dit qu'il était désormais hors de saison de chercher à décider si la bonté seule de notre caractère ou bien sa faiblesse

VOYACtE sentimental 293

nous avaient amenés i\ cette contestation ; qu'il n'en serait jamais que ce (|ui plairait à Dieu ; mais (jii'il désirait à son tour que nous pussions éclianp^er réciproquement de tabatière. En disant ces mots, d'une main il me présenta sa boîte, et de l'autre il accepta la mienne, sur laquelle il imprima un baiser avec des yeux pleins de larmes de sensibilité ; puis, la plaçant dans son sein, il prit congé de nous.

Je garde la boite de ce bon vieillard, oui, je la conserve comme une des pièces instrumentales de mon culte religieux, destinée à diriger mon esprit vers quelque chose de meilleur ; et, dans le vrai, je sors rarement sans la porter avec moi : mille fois elle m'a fait invoquer l'esprit conciliant et courtois de celui qui me l'a donnée, pour m'apprendre à régler ma conduite au milieu des chocs et des agacements de ce monde qui, si j'en crois son histoire, avaient souvent nécessité l'emploi total de sa modération jusqu'à la quarantecinquième année de sa vie.

La douleur d'avoir vu ses talents et quelques services militaires mal récompensés venant à cette époque à se rencontrer avec les traverses d'une passion aussi tendre que malheureuse, il quitta le même jour le service des armes et de la beauté, pour prendre celui d'un sanctuaire qu'il rencontra dans son couvent bien moins encore que dans son cœur.

Je dois ajouter, et cette pensée jette encore un nuage de deuil sur mon âme, je dois, dis-je, ajouter qu'à mon dernier retour par Calais, demandant des nouvelles du bon père Laurent, j'appris qu'il n'était plus depuis trois mois, qu'on l'avait inhumé, non pas dans son couvent, mais à deux lieues plus loin, dans un petit cimetière qui en dépendait : on avait en cela rempli

ses désirs. Je ne pus résister à celui d'aller contempler du moins le lieu de son repos ; je m'assis près de son tombeau ; mais, lorsque je vins à tirer de ma poche sa petite boite de corne ; lorsque j'eus nettoyé le sol d'une ou deux orties qui croissaient sur sa tête, et qui se trouvaient là si déplacées, mille souvenirs revinrent à la fois à ma pensée, et pesèrent avec tant de force sur mes aifections , que mes yeux s'inondèrent de larmes. Hélas ! je suis faible comme une femme ! puisse le monde ne pas rire du moins de ma faiblesse, et se contenter de me plaindre.

LA PORTE DE LA REMISE

CALAIS

Je n'avais point quitté la main de la dame pendant tout cet intervalle; je la tenais même depuis assez de temps pour ne pouvoir plus sans indécence la laisser aller avant d'y imprimer un baiser : le sang et les esprits qui , pendant une déconvenue de quelques minutes, avaient pris une direction rétrograde, s'y reportèrent en foule à l'instant où j'y approchais mes lèvres.

C'est dans ce moment que les deux voyageurs qui m'avaient parlé dans la cour des coches de M. Dessein vinrent à passer près de nous. L'intimité de nos communications fixant naturellement leur attention pour qu'ils naus crussent mari et femme tout au moins, ils s'arrêtèrent sans affectation à la porte de la remise, où le iJoyagenr curieux s'informa si nous partions le lendemain pour Paris. Je pourrais, lui dis-je, tout au plus répondre pour moi-même. La

dame s'cxpliquant davantage, dit (ju'cUe partait pour Amiens.

« Pour Amiens ! dit le voyageur simple^ nous y avons dîné hier.

— Vous traverserez cette ville dans toute sa longueur, me dit son compagnon, en suivant votre route pour Paris. »

J'allais m'épuiser en rcmercîments envers cet homme obligeant qui m'apprenait qu Amiens se trouvait sur la route de Paris ^ mais venant par hasard à tirer la boîte de mon pauvre moine pour y prendre une prise de tabac, je me contentai de taire à ce voyageur une salutation calme, en lui souhaitant une heureuse traversée à Douvres. Ils nous laissèrent seuls.

« A présent, me dis-je à moi-même, où serait donc le grand crime si je venais à presser cette belle affligée d'accepter la moitié de ma chaise? quel malheur pourrait-il en résulter. »

A cette proposition, toutes les passions fangeuses de ma nature, tous mes penchants abjects prennent aussitôt l'alarme.

« Cela vous obligera, dit Y Avarice, à prendre un troisième cheval, et tirera de votre poche vingt livres pour le moins.

— Savez-vous seulement qui est cette femme? dit la Précaution.

— Et dans quelle fâcheuse affaire cela peut vous mettre?... murmura tout bas la Lâcheté.

— Faites-y bien attention, Yorick, dit la Discrétion, on dira que vous enlevez votre maîtresse, que votre rendez-vous à Calais n'a jamais eu d'autre objet.

— Vous ne pourrez plus, dit X Hypocrisie en haussant la voix, montrer votre visage dans le monde...

296 VuYAGE SENTIMENTAL

— Vous y élever, ajoutait la Bassesse, vers les dignités ecclésiastiques.

— Tout au plus, grommelait V Orgueil, atteindrez vous à quelque misérable prébende.

. — N'importe, répondis-je, mon intention est droite; mon projet est honnête.

Et, comme d'ordinaire la première impulsion me détermine, sans m'arrêter à toutes ces cabales qui ne servent à rien, si ce n'est peut-être à entourer le cœur d'une enceinte de diamant, je me retournai sur-lechamp vers la dame.

Elle venait de s'éclipser sans que je m'en fusse aperçu, pendant que sa cause se plaidait, et avait eu le temps de faire dix ou douze pas dans la rue avant que mon dessein fût enfin arrêté.

Je m'avançai à grands pas vers elle, j'allais lui produire ma proposition avec les ménagements les plus adroits dont je pourrais m'aviser; mais, venant à observer qu'elle se promenait, sa joue à moitié appuyée sur le creux de sa main, avec la progression tardive, le mouvement lent et mesuré de la rêverie, marchant pas à pas, les yeux fixés vers la terre, j'imaginai tout à coup qu'elle pouvait être occupée à juger la même cause que moi. « Le ciel lui soit en aide ! dis-je à demivoix : elle a peut-être, ainsi que moi-même, quelque belle-mère, quelque tante prude et hypocrite, quelque vieille nourrice imbécile à consulter en cette occasion. « Ainsi donc, sans interrompre la discussion, et trouvant avec raison bien plus de bravoure à la prendre i\ discrétion que par surprise, je me retournai sur-le-champ, et me rappioehant de la remise, je lis un tour ou deux en avant de la porte, tandis qu'elle promenait ses méditations sur le côté.

DANS LA RUE

CALAIS

On sait déjà qu'en voyant la dame pour la première fois, je m'étais dit à moi-même que, dans l'ordre des êtres, elle était bien sûrement de la meilleure et de la plus noble espèce; j'établis ensuite pour second axiome, aussi incontestable que le premier, qu'elle était veuve, et qu'elle avait tous les caractères extérieurs de l'infortune. Je n'allai pas plus avant, je me contentai du reste, ainsi que je l'ai dit, de me consolider suffisamment dans la position qui me plaisait le plus à ses côtés ; mais fût-elle demeurée coude à coude avec moi jusqu'à minuit, je n'eusse rien dérangé à mon système ni à mes idées générales sur sa personne.

Quant aux recherches plus spéciales sur les particularités, je n'en avais encore fait aucune avant de m'apercevoir qu'elle était déjà à vingt pas de moi. L'idée d'une séparation indéfinie vint me frapper tout à coup. Il était dans l'ordre du possible que je ne la visse plus : le cœur en pareil cas en est toujours pour sauver tout ce qu'il peut du désastre qu'il entrevoit. Cependant, je n'avais encore aucune trace, aucun •renseignement au moyen desquels, en supposant que nous ne dussions jamais nous retrouver, je pusse un jour produire mes souhaits et mes aspirations jusqu'à elle. En un mot, j'ignorais complètement, et je brûlais de .savoir son nom, celui* de sa famille, sa condition et son rang dans le monde; et, comme elle avait dit où elle allait, cela me donnait l'envie de savoir d'où elle arrivait; mais je ne voyais rien autour de moi qui pût II * 17.

m'amener à connaître tous ces détails. Mille petites délicatesses me barraient le chemin; je formais cent projets différents, je n'en voyais qu'un qui pût amener un résultat certain, c'était de les lui demander à ellemême ; mais c'est aussi ce qui me paraissait tout à fait impossible.

Un petit capitaine français, homme du bon air, qui traversait la rue en dansant, me fit voir que rien au* monde n'était plus aisé. La dame revenait en ce moment vers la porte de la remise. Il se plaça à l'improviste entre nous, pour commencer ma connaissance, et n'avait pas encore achevé de se faire connaître luimême, qu'il me pria de lui faire l'honneur de le présenter à cette dame. Je ne lui ai pas moi-même été présenté, lui répondis-je. 11 se tourna aussitôt vers elle, en lui demandant si elle venait de Paris. « Non, dit-elle, je ne tiens pas cette route. — Vous n^êtes pas de Londres ? — Je n'en suis pas, répondit-elle. — Ainsi madame arrive par la roule de Flandres. Apparemment vous êtes Flamande, » ajouta le capitaine français. Elle avoua qu'elle était de Flandres. « Peutêtre de Lille? » poursuivit-il. Elle dit qu'elle n'était pas de Lille. Ni d'Arras? ni de Cambrai? ni de Gand? ni de Bruxelles? » La dame répondit qu'elle était de Bruxelles. Dans la dernière guerre, il avait eu l'honneur d'assister au bombardement de cette place, superbement située pour cela, ajouta-t-il. Elle était remplie de noblesse avant que les Impériaux en fussent chassés par les Français. La dame lit une légère révérence. Puis il raconta toute l'affaire sans oublier la part qu'il y avait eue, et finissant par la prier de lui faire l'honneur de se nommer, il lui tira sa révérence. « Et madame a son mari? y) ajouta-t-il en se détournant comme par

rétlexion, après avoir fait deux pas. Puis sans attendre de réponse, il aclicva de traverser la rue en cadence. Oui, j'eusse fait pendant sept années de suite l'apprentissage du bon ton et de la bonne éducation, qu'il m'eût encore été impossible d'en faire autant.

LA REMISE

CALAIS

Au moment où le petit capitaine prenait congé de nous, M. Dessein arrivait, tenant en sa main les clefs de la remise ; il nous mena enfin à son magasin de chaises. Le premier objet qui attira mes regards, dès que M. Dessein eut ouvert la porte, ce fut une autre vieille Désobligeante toute délabrée, et la copie exacte de celle qui, une heure auparavant, avait si fort engagé toutes mes affections dans la cour de M. Dessein : la seule vue de celle-ci n'éveilla plus en moi, au contraire, qu'une sensation nauséabonde : il n'y avait qu'un ouvrier aussi bête qu'impoli qui pût avoir laissé entrer dans son cœur la première idée de construire une telle machine; on peut croire que celui qui le premier en avait fait usage était loin de m' inspirer des sentiments plus charitables.

J'observai avec plaisir que la dame n'était pas éprise de cette voiture beaucoup plus que moi-même : ainsi M. Dessein nous conduisit de suite vers une couple de chaises qui nous faisaient face, en nous disant, pour compléter leur éloge, qu'elles avaient été achetées par milord A. et milord B. pour leur iou7^ de l'Europe y mais que, n'ayant pas roulé plus loin que Paris, elles étaient à tous égards aussi bonnes que des neuves.

« Trop bonnes pour moi, monsieur Dessein, lui dis-je; passons à cette troisième que je vois derrière. »

Et de suite nous entrâmes en marché pour le prix.

« Mais je crains bien, lui dis-je en ouvrant la portière et me plaçant sur le siège, qu'elle ne puisse pas tenir deux personnes.

— C'est ce qu'il faut voir, dit M. Dessein en offrant t>on bras à la dame : ayez la bonté d'essayer. »

Elle hésita une demi-seconde avant de monter dans la chaise, et ne faisait que de s'y établir, lorsque le garçon de l'auberge fit signe à son maître qu'on avait à lui parler. M. Dessein ferma la portière, et nous laissa pour le suivre.

LA REMISE

CALAIS

« C'est bien comique, dit la dame ; voilà qui est vraiment plaisant, ajouta-t-elle avec un sourire, et faisant réflexion que c'était pour la seconde fois qu'un caprice du hasard nous laissait ainsi réunis. Cest bien comique, dit-elle de nouveau.

— Il n'y manque, lui dis-je à mon tour, que le parti plus comique encore qu'un Français ne manquerait pas d'en tirer, en offrant son amour au premier abord, et sa personne le moment d'après.

— Il est vrai que c'est leur fort, répliqua la dame.

— On le suppose du moins, continuai-je, mais j'ignore comment cette opinion a pu s'accréditer : je sais qu'ils ont la réputation de faire l'amour beaucoup mieux et avec plus d'inteingence que tout autre peuple de la terre. Pour moi, je vous les garantis les plus insignes maladroits et la plus pauvre espèce de bra-

V 0 Y A r. K s K N T I ^1 K N T AL 3 (» 1

conniors (jui aient jamais lasse la patience de (vUpidon. Des Français! taire l'anioiir par sentiment! c'est dire qu'ils font leurs plus beaux habits avec des retailles; faire l'amour! c'est-à-dire paraître, se présenter, se déclarer à la première vue. Qu'est-ce que tout cela, sinon soumettre à la fois la personne et l'offrande, avec tous leurs pour et leurs contre, à l'examen réfléchi d'une tète prudente et sensée? »

La dame gardait le silence comme attendant que je continuasse.

« Faites bien attention, madame, continuai-je, que les personnages graves font semblant de haïr l'amour tout simplement à cause de son nom.

Les égoïstes à cause d'eux-mêmes.

Les hypocrites à cause du ciel.

Mais, tous tant que nous sommes, jeunes ou vieillards, le bruit nous fait toujours dix fois plus de peur que le coup ne nous fait de mal.

Gomment un homme peut-il déceler assez peu de connaissance dans cette branche de commerce pour laisser le mot s'échapper de ses lèvres, si ce n'est une heure ou deux tout au moins, après que son silence est devenu un supplice? Une suite progressive de petites attentions assez calmes, assez indirectes pour ne point alarmer, assez éloquentes, assez prononcées pour être bien comprises ; de temps à autre un regard affectueux, une caresse, peu ou point de discours sur le sentiment, mais abandon total à la nature pour toucher le cœur de votre maîtresse; lui laisser le soin d'embellir le tout dans son esprit...

— Je vous déclare donc solennellement, me dit la dame en rougissant, que, depuis que nous sommes ici, vous n'avez pas cessé de me faire l'amour. »

LA REMISE

CALAIS

M. Dessein revint sur ses pas pour nous mettre hors de la chaise, et avertir la dame que le comte de L..., son frère, venait d'arriver à l'hôtel.

Quoique je ne manquasse nullement de bienveillance pour ses intérêts, je ne puis dire que cet événement m'épanouît le moins du monde le cœur; je ne pus m'empêcher de m'en expliquer avec elle.

« Cette rencontre, madame, lui-dis-je, ne pouvait se montrer plus disgracieuse pour une proposition que je me préparais à vous faire.

— Vous pouvez vous dispenser de m'en apprendre l'espèce, me dit-elle en mettant sa main sur les deux miennes au moment où elle m'interrompit : un homme honnête, mon bon monsieur, a rarement une oft're agréable à faire à une femme, qu'elle n'en ait d'avance le pressentiment.

— Je vous crois, lui dis-je, c'est un instinct protecteur et immédiat dont s'arme la nature pour votre défense.

— Mais je pense, me dit-elle en fixant mes yeux, que je n'avais aucun péril à redouter. A vous parler sans feinte, j'avais, je l'avoue, résolu d'accepter votre oifre, et si je l'eusse fait (elle s'arrêta un moment), peut-être votre bienveillance m'eût-elle arraché le récit d'une histoire qui eût fait, de la pitié seule, le danger un peu redoutable de notre voyage. »

En disant ces mots, elle me permit de baiser deux fois sa main ; puis, jetant vers moi un regard d'intérêt

mêlé de sensibilité, elle sortit de la chaise, et me lit ses adieux.

DANS LA RUE

CALAIS

Je me hâtai de payer ma cliaise, et je puis dire que de ma vie je n'ai terminé un marché de douze guinées avec autant de promptitude. Le temps me pesait depuis le départ de la dame; et sachant bien que chaque moment d'ennui pèserait au moins comme deux, tant que je ne prendrais pas du mouvement, je demandai des chevaux de poste pour l'heure même, et je rentrai à l'hôtel. « Ciel ! » m'écriai-je en entendant l'horloge de la ville sonner quatre heures, et me rappelant qu'il y avait bien peu au delà d'une heure de temps que je me trouvais à Calais.

Eh ! quel immense volume d'aventures ne peut point encore saisir dans cette courte enjambée de la vie l'homme sensible dont le cœur interroge chaque objet avec soUicitude, qui n'ayant des yeux que pour observer ce que le temps et la fortune lui offrent sans cesse à mesure qu'il achève sa route, ne néglige rien de ce qu'il peut atteindre et reproduire avec ingénuité !

S'il ne résulte rien d'utile de ce récit, d'autres auront plus d'avantage. Peu importe ; ce n'est d'ailleurs qu'une esquisse d'après l'humaine nature. Mon travail m'a payé de ma peine, cela me suffit ; les plaisirs de l'expérience ont tenu mes facultés en haleine, la partie la plus fine de mon sang seule s'est éveillée, tandis que les molécules grossières dormaient encore.

Que je le plains cet homme morose qui a pu voyager,

depuis Dan jusqu'à Bersabée, et s'écrier ensuite : « Tout cela est triste, tout cela est stérile î » Ah ! je le crois, qu'il en est ainsi; que dis-je? Il en sera de même de l'univers entier, pour celui qui ne sait ni recueillir ni savourer les fruits qu'il nous offre. « Pour moi, je le déclare, m'écriai-je en frappant mes mains l'une contre l'autre, fussé-je au milieu du désert, j'y trouverais encore de quoi exalter toutes les affections de mon âme. Si je ne pouvais faire mieux, je m'attacherais à quelque myrte parfumé, je chercherais quelque cyprès mélancolique pour mettre mes pensées en harmonie avec lui. Ils recevraient mes hommages, je les prierais de me prêter leur ombre, j'invoquerais leur protection; je graverais mon nom sur leur écorce; j'attesterais le ciel ([u'ils sont les arbres les plus aimables de tout le désert. Si leur feuillage venait à se faner, il m'apprendrait à chérir la tristesse; et s'il reprenait sa joyeuse verdure, je me réjouirais avec lui. h

Le savant Smelfungus voyage de Boulogne à Paris, de Paris à Rome, et ainsi de suite, mais il emmène avec lui ses vapeurs, sa jaunisse, et chaciue objet qu'il rencontre se déforme et se décolore; il écrit, il imprime, il croit nous donner le détail de ce qu'il a vu, et ce n'est que le misérable récit des méprises de ses sens.

Je rencontre Smelfungus sous le grand portique du Panthéon, dont il ne faisait ([ue de sortir. « Vaste arène pour un combat de coqs, dit-il. — Je désire, lui répliquai-je, ([ue vous n'ayez rien dit de pis sur la Vénus de Médicis. » En effet, je venais d'apprendre, en passant par Florence, qu'il avait extrêmement maltraité cette déesse en la conq)arant aux plus viles prostituées; et cela. Dieu le sait, sans qile la nature eut chez lui éprouvé la moindre provocation.

A mon passage k Turin, je surprends encore Sme]funi^us; il revenait dans sa patrie tout charj^fc des tristes narrations de ses tristes aventures; il y avait consij^^né le récit lamentable de ses infortunes sur terre, de ses accidents sur les flots; il y parlait de cannibales qu'il avait vus s'entre-dévorer, d'anthropophap^es, etc. , etc. On Tavait rançonné, écorché plus au vif que saint Bartliélemi lui-même, dans toutes les auberges où il avait logé. « Oli! je le dirai, s'écriait-il, j'en instruirai l'univers. — Vous ferez bien mieux, lui dis-je, d'en conférer avec votre médecin. »

Mundungus promène son immense fortune tout autour de l'Europe; il va de Rome à Naples, de Naples à Venise, de Venise à Vienne, à Dresde, à Berlin, sans pouvoir citer un seul trait de générosité, sans recueillir la moindre anecdote agréable ou touchante; il voyage, mais sans fruit, sans se détourner, sans jeter l'œil à droite ou à gauche; il aurait peur que l'amour ou la pitié ne vinssent à le séduire sur la route.

Que la paix les accompagne si jamais ils peuvent y atteindre; mais le ciel lui-même, s'il pouvait être le partage de caractères si moroses, s'épuiserait en vain de toutes les richesses qui la procurent ou la font aimer. En Tain le cortège aimable des esprits purs accourrait sur l'aile des amours, les accueillerait à leur arrivée. En vain les âmes de Smelfungus et de Mundungus n'entendraient autour d'elles que les accents de l'allégresse, que les transports du tendre amour, que des félicitations toujours nouvelles sur leur commune félicité. Hélas ! je les plains du fond du cœur, ils n'auraient point de facultés appropriées à tant de jouissances ; les sphères les plus heureuses des cieux seraient leur partage, que loin d'en goûter le bonheur, ils n'v

verraient pour l'éternité qu'un lieu d'exil et de pénitence.

MONTREEIL.

Mon porte-manteau avait déjà quitté une fois l'arrière-train de la voiture; deux fois j'étais descendu par la pluie pour aider le postillon à le rattacher ; une fois j'y avais amassé de la boue juscpi'aux genoux sans pouvoir deviner ce qu'il me fallait encore, lorsqu'en arrivant à Montreuil, l'aubergiste me demanda si je n'avais pas besoin d'un domestique : je m'aperçus que c'était justement ce qui me manquait.

'( Un domestique ! cela me convient on ne peut plus, repartis-je.

— Monsieur, je vous demande cela, me dit l'aubergiste, parce que nous avons ici un jeune gaillard bien tourné, qui serait tout fier de servir un Anglais.

— Eh mais! pourquoi un Anglais plutôt qu'un autre?

— Ah ! monsieur, ils sont si généreux ! me répond mon hôte.

— Que je meure sur l'heure, me dis-je à moi-même, si ce compliment ne me coûte pas une livre de plus à ma couchée.

— Mais aussi, monsieur, c'est qu'ils ont bien de quoi l'être.

— Bon ! me dis-je, encore une livre à payer de plus.

— Pas plus tard qu'hier au soir, ajouta l'hôte, un milord anglais présentait un écu à la fille de chambre.

— Tant pis, répondis-je, pour mademoiselle Jeanneton. »

C'était la fille de la maison.

VOYAOR SENTIMENTAL 307

L'hôte, me croyant probablement très-novice dans le français, prit la liberté de nie taire remarquer qu'il ne fallait pas dire tant pis, mais tant mieux. ■

« Toujours tant mieux, monsieur, continua-t-il, quand il y a quelque chose à gagner, et tant pis quand il n'y a rien.

— Mais cela revient au même, lui dis-je.

— Pardonnez-moi, )> répondit-il.

C'est ici l'occasion d'observer, une fois pour toutes, que tant pis et tant mieux, étant les deux grands pivots d'une conversation française, l'étranger n'a rien de mieux à faire que de bien se familiariser avec leur acception.

I Un marquis français bien sémillant, dînant chez notre ambassadeur, demanda à M. Hume s'il était Hume le poëte.

« Non, répondit Hume avec beaucoup de calme.

— Ah! ta7it pis! » dit le marquis.

Quelqu'un lui apprit que c'était M. Hume l'historien :

« Ah tant mieux! » ajouta-t-il.

Et M. Hume, qui est un homme d'un excellent cœur, le remercia pour l'historien et pour le poëte.

Quand mon hôte eut achevé de me mettre au fait des usages, il fit appeler La Fleur. C'était le nom du jeune homme dont il m'avait parlé. Il ajouta qu'il n'osait rien dire de ses talents, parce que monsieur saurait mieux que personne ce qui lui convenait ; mais que, pour sa fidélité, il la garantissait de toute sa fortune.

L'hôte prononça ces derniers mots d'un ton qui éveilla toute mon attention sur l'affaire que j'allais conclure ; et La Fleur, qui attendait à la porte avec les palpitations de l'espérance, si connues de tous les enfants de la nature, fut enfin introduit.

MONTREUIL

Je suis porté naturellement à me laisser gagner au premier abord, par toutes sortes de gens; cependant mes préventions les plus favorables sont toujours pour un pauvre diable qui se trouve réduit à offrir ses services à un autre pauvre diable tel que moi. Et comnie, en pareille circonstance, je connais toute ma faiblesse, je ne suis pas fâché, au moment de conclure, de voir mon jugement hésiter, reculer même de quelques pas, tantôt plus, tantôt moins, selon le mode où je me trouve, et aussi selon le cas, je pourrais même ajouter selon le genî'e de la personne que je dois gouverner.

Lorsque La Fleur entra dans la chambre, j'avais déjà tout supputé, tout rabattu en mon âme ; mais en dépit de mes calculs, l'allure franche, les regards ingénus de ce garçon, déterminèrent sur-le-champ tous mes suffrages en sa faveur.

Je conunençai par l'arrêter à mon service, puis je lui demandai ce (pi'il savait faire. 3Iais, au reste, ajoutai-je par réflexion, je connaîtrai ses talents à mesure que j'en aurai besoin; un Français, d'ailleurs, sait faire de tout.

11 est cependant vrai que le pauvre La Fleur ne savait rien au monde, si ce n'est battre du tambour et jouer une marche ou deux sur le iîfre; et je puis dire que ma prudence n'insulta jamais â ma faiblesse avec tant de justice que dans cette tentative.

La Fleur avait marqué les premiers pas de sa vie dans le service militaire, et s'y était comporté avec ])i'av()ure, comme tant de Français; puis, après avoir

VOYAGE SEINTIMENTAl. 309

satisfait ses ^oûts l)elli([iuuix poiulaiit ([uchiuos aimées, il préjugea iiuc riioniieur d'avoir battu du tambour serait [)mbablement sa seule pension de retraite, et ne voyant ensuite pour lui aucun autre sentier qui conduisît à la gloire, il se retira dans ses terres, où il vivait comme il plaisait à Dieu, c'est-à-dire sur l'air du temps.

« Ainsi donc, dit la Sagesse, c'est un tambour que vous avez arrêté pour vous suivre dans votre voyage de France et d'Italie?

— Eli bien! nargue de la critique! répondis-je, la moitié de nos jeunes lords emmènent bien pour compagnons de voyage des pédants imbéciles, qui ne raisonnent pas mieux ; encore faut-il payer les épices, les gages et le diable. »

Quand un homme est en conflit avec la raison, et qu'il peut se sauver par une équivoque d'un combat si inégal, il en est quitte à bon marché.

« Mais vous savez sûrement faire autre chose, La Fleur?

— Oh! que oui, dit-il : effectivement, il pouvait faire aussi des guêtres et jouer passablement de la flûte.

— Bravo! s'écrie la Sagesse. Admirable!

— Ne vous en moquez pas, répliquai-je; ne sais-je pas jouer moi-même de la basse? Eh bien! nous pourrons nous mettre d'accord ; vous savez sans doute raser, accommoder une perruque?

— Oh! monsieur, j'ai les meilleures dispositions du monde.

— A merveille, mon enfant, lui dis-je en l'interrompant, il n'en faut pas davantage pour le ciel, ainsi l'homme doit s'en contenter. »

Le souper arrivant sur ces entrefaites, je me trouvai

à table avec le plus sémillant épagneul anglais d'un côté de ma chaise, et de l'autre un valet français, portant, dans toute sa complexion autant de vie, autant d'hilarité que nature en peignit jamais sur aucun de ses enfants. Mon cœur palpitait de satisfaction en contemplant mon empire; et si les rois de la terre savaient ainsi se borner à ce qu'ils peuvent atteindre, il ne tiendrait qu'à eux d'être heureux autant que je l'étais.

MONTREUIL

Comme La Fleur doit décidément faire avec moi le voyage de France et d'Italie, et paraître souvent sm* la scène, il n'est pas hors de propos d'intéresser le lecteur un peu plus encore en sa faveur.

Je lui dirai donc que je n'eus jamais, pour avoir suivi l'impulsion soudaine qui me détermine ordinairement, moins de raison de repentir qu'à l'égard de ce pauvre garçon : toujours fidèle, attentif, affectionné, âme simple et candide, on eût dit que de sa vie il n'avait quitté les traces ou le service d'un philosophe; et sans parler de son industrie à battre du tambour et à faire des guêtres, talents fort bons en eux-mêmes, mais très-mutiles pour mon service, j'étais à chaque moment justifié de mon choix par sa gaieté toujours épanouie, qui suppléait à toutes les lacunes de son instruction. Je trouvais, rien que dans ses regards, une ressource toujours sûre dans toutes les circonstances épineuses ou chagrines qui m'étaient personnelles. J'allais presque ajouter dans toutes celles qui lui étaient propres ; mais non : La Fleur était hors des atteintes

VOYAGE SENTIftlEiNTAL :M 1

(lu chayrii), et ne pouvait (''trc entamé le moius du monde parles soucis; la taini même, la soif, la nudité, *les veilles, les fatigues et les mille petites infortunes inséparables de notre voyage, ne laissèrent jamais sur sa physionomie aucune empreinte qui pût déceler leur passage. L'égalité de son humeur était inaltérable; et si je suis moi-même une espèce de philosophe, comme Sa/a?i prend souvent plaisir à me le persuader, l'orgueil de la pensée ne laisse pas d'être mortifié, quand je viens à réfléchir que c'est à la philosophie que ce pauvre garçon tenait de la nature et de sa complexion, que j'ai dû l'avantage de rougir de la mienne, et la force d'en acquérir une meilleure.

Avec tout cela, on eût dit que La Fleur avait une teinte légère de fatuité et d'affectation, mais au premier abord, on voyait bien que c'était moins une acquisition de l'art qu'un simple don de la nature. Aussi dès que nous eûmes habité seulement trois jours à Paris, je vis clairement qu'il n'avait pas la moindre fatuité.

MONTREUIL

Dès le lendemain matin, La Fleur entra dans l'exercice de son emploi. Je lui remis la clef de mon portemanteau, après un inventaire exact de mes six chemises et de ma culotte de soie noire. Je lui ordonnai de bien attacher le tout sur la chaise, de demander les chevaux, et de faire monter l'hôte avec le compte de ma dépense.

« C'est un garçon de bonne fortune, me dit l'hôte en me montrant une demi-douzaine de jeunes filles autour de La Fleur, h qui elles faisaient de tendres

adieux, pendant que le postillon amenait des chevaux. »

11 leur baisa les mains tour à tour, puis recommença de nouveau; trois t'ois je le vis s'essuyer les yeux, et trois fois il leur promit de leur apporter tous les pardons de Rome.

« Ce jeune garçon, ajouta mon hôte, est chéri de tout'Montreuil, et je suis sûr qu'il n'y aura pas un coin de notre ville où l'on ne regrette son départ. Je ne lui connais qu'un défaut dans ce monde, c'est qu'il est toujours amoureux.

— Vous me comblez de joie, lui dis-je; cela m'épargnera la peine de mettre chaque soir ma bourse sous mon oreiller. »

Cette réflexion était une louange adressée à La Fleur bien moins encore qu'à moi-même, puisque, dans tout le cours de ma vie, je n'ai pas cessé d'être amoureux, tantôt d'une princesse, tantôt d'une autre : j'espère bien qu'il en sera ainsi jusqu'à ma dernière heure; et je suis persuadé que si je viens à commettre une faute abjecte, ce ne sera jamais que dans l'intervalle d'une passion à une autre. En effet, tant que dure cet interrègne, mon cœur semble toujours fermé à double tour; à peine puis-je y trouver le désir d'assister l'infortuné d'une misérable pièce de douze sous. Aussi je le tire le plus tôt que je puis de son insensibilité, et du , moment qu'il peut se rallumer, je redeviens la générosité, la bienveillance même, et je ne me permets pas en ce monde, pour ou contre personne, un seul procédé dont je ne connaisse l'innocence.

Mais en écrivant ceci, ce n'est pas autant mon éloge que je fais que celui de la plus aimable des passions.

Page 1