LA LETTRE
Madame,
Je suis pénétré de la douleur la plus vive, et réduit en même temps au désespoir par ce retour imprévu du caporal qui rend notre entrevue de ce soir la chose du monde la plus impossible.
Mais vive la joie ! et toute la mienne sera de penser à vous.
. L'amour n'est rien sans sentiments, et le sentiment est encore moins sans l'amour.
On ne doit jamais se désespérer.
On dit que M. le caporal monte la garde mercredi: alors ce sera mon tour.
Chacun à son tour.
En attendant, vive l'amour ! vive la bagatelle !
Je suis, madame,
Avec tous les sentiments les plus respectueux, tout
il vous.
Jacques Roque.
Il n'y avait qu'à mettre le comte à la place du caporal, ne rien dire de la garde fixée au mercredi, la lettre alors n'était ni bonne ni mauvaise : je me déterminai donc, pour obliger cet honnête garçon, qui tremblait à la fois pour ma réputation, pour la sienne, et pour l'honneur de sa lettre, à en extraire la plus fine substance, que j'assaisonnai à ma manière ; je cachetai le tout, et lui remis le soin de le porter à madame de L....
Le lendemain nous fîmes route pour Paris.
PARIS
Lorsqu'un homme peut disputer le haut du pavé, grâce à son équipage, et se faire précéder avec fracas et en balayant la rue, par une demi-douzaine de laquais et une couple de cuisiniers, c'est alors qu'il est bien reçu à Paris. Il peut hardiment aborder à telle rue, à tel étage qu'il le désire.
Mais un pauvre prince, faible en cavalerie, et dont toute l'infanterie se compose d'un simple fantassin, n'a rien de mieux à faire que de battre en retraite,
332 VOYAGE SENTIMENTAl.
abandonner la rase campagne, borner ses exploits à se signaler dans les travaux du cabinet, s'il peut arriver jusque-là : j'ai dit s'il peut y arriver, car il n'y a pas moyen ici de se présenter droit et perpendiculaire au milieu de ce peuple, de s'y annoncer grandement par un : Me voici enfin, 7nes enfants, voilà que j'arrive ; non, il n'y a pas de moyen, je le répète, malgré tout ce qu'on en pourra penser.
Quand je me trouvai seul dans la chambre qui me fut donnée à mon hôtel, j'avoue que mes premières sensations furent loin d'être aussi flatteuses que je m'y étais attendu : grave et silencieux, je m'approchai de la fenêtre avec mon habit noir, plein de poussière ; je n'aperçus à travers la vitre que des gens de toutes couleurs, de toutes livrées, jaunes, bleues ou vertes, tous empressés, tous courant la bague du plaisir ; les vieux avec leurs lances émoussées, et leurs casques privés de visières ; les jeunes avec leurs armes brillantes de dorure, ombragées des plumages les plus gais de l'Orient, tous joutant pour le luxe et les voluptés, comme nos chevaliers enchantés joutaient, dans les tournois d'autrefois, pour la gloire et l'amour.
« Hélas ! pauvre Yorick ! m'écriai-je, qu'es-tu venu faire en ce pays ? lutter contre ce brillant étalage ? tu seras , au premier choc , pulvérisé comme un atome ! Ah ! cherche bien vite , cherche quelque allée sinueuse, quelque passage obscur avec son tourniquet, dont ne puissent approcher les chars de l'opulence et delà folie, où leurs flambeaux ne puissent même lancer la lumière : là, tu peux encore trouver de doux passe-temps près d'une grisette aimable, près de la femme du barbier, et te produire dans leurs modestes coteries. Plutôt périr ! m'écriai-je en tirant
la lettre dont j'étais cliargé pour madame de R*** ; j'irai saluer cette dame ; ce sera même la première visite que je ferai ici. » Aussitôt j'appelle La Fleur, je le prie de m'amener un perruquier et de revenir de suite pour brosser mon habit.