‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 176 sur 197 · LA TENTATION · texte numérisé non relu

LA TENTATION

PARIS

En arrivant à mon holel, le portier me dit qu'une jeune femme, portant à la main une boîte de carton, venait de me demander au moment morne. « Je ne

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puis vous dii'c, ajoula-t-il, si elle s'en est allée ou non. » Je lui demandai ma clef, et montai l'escalier. Je n'étais plus qu'à dix marches de ma chambre, lorsque je rencontrai la jeune personne descendant elle-même les marches d'un mouvement fort tranquille.

C'était la jolie fille de chambre avec qui j'avais traversé toute la longueur du quai Conti. Madame de R*** lui avait donné un.e commission pour sa marchande de modes, à quelques pas de l'hôtel de Modène ; et, comme j'avais manqué d'aller saluer sa maîtresse, ainsi que je m'y étais engagé, elle avait ordre de s'informer, en supposant que j'eusse déjà quitté Paris, si je n'avais pas laissé une lettre à son adresse.

La jolie chambrière n'était encore qu'à dix pas de ma porte ; elle remonta aussitôt et entra avec moi dans ma chambre, pour me donner le temps de faire réponse sur une carte.

Nous étions dans une de ces belles soirées de la fm du mois de mai. Les rideaux de la fenêtre, d'un rouge 1 cramoisi, comme ceux du lit, se trouvaient exactement fermés. Le soleil dardait à travers leur tissu, et réfléchissait sur le visage de la jolie fille de chambre une temte si chaude que je m'imaginai la voir rougir. Cette idée me fit rougir moi-même. Nous étions absolument seuls. Cette réflexion amena une seconde rougeur avant que la première eût disparu.

11 est une sorte de rougeur toute pleine de délices, et qui n'est qu'à demi criminelle ; encore est-ce moins la faute de l'homme que celle de son sang. Ehe s'élance avec impétuosité du fond de son cœur. La vertu vole à sa suite, bien moins pour la réprimer que pour dou-

bler sur les nerfs le charme de la sensation : elle ne vient point là comme surveillante, mais seulement comme simple associée.

Mais je ne tenterai point d'achever cette description; il suffit de dire que j'éprouvai je ne sais quelle émotion qui ne paraissait nullement à l'unisson des préceptes de vertu que je lui avais donnés la veille au soir. Je cherchai une carte pendant cinq à six minutes; je savais cependant bien que je n'en avais aucune : je pris une plume; je la posai ensuite : la. main me tremblait; un démon séditieux s'était emparé de moi.

Je sais aussi bien qu'un autre que cet adversaire prend ordinairement la fuite dès que nous lui tenons tête ; mais c'est rarement mon usage. Je ne fais moimôme aucune résistance ; et, quoique assuré de vaincre, je crains toujours les blessures du combat; je sacrifie l'avantage du triomphe à celui de ma sûreté; et loin de songer à mettre l'ennemi en déroute, je préfère moi-même le parti de la retraite.

La jolie fdle de chambre s'approcha du bureau où elle me voyait chercher une carte, ramassa la plume que j'avais jetée, s'offrit à me tenir l'encrier. Elle mit tant de douceur dans son offre que j'allais l'accepter; mais la crainte me retint.

« Vous le voyez, ma chère, lui dis-je, je n'ai rien sur quoi je puisse écrire. f

— Eh bien! me dit-elle avec ingénuité, écrivez sur tout autre chose.

— Il faut donc, allais-je m'écrier avec transport, il faut donc, charmante créature, que j'écrive sur tes lèvres, »

« Mais je me perds, me dis-je, si je fais cela. » Je me

contentai de prendre sa main ; je la conduisis vers la porte en lui demandant si elle n'oublierait point la leçon que je lui avais donnée. Elle me protesta qu'elle ne l'oublierait de sa vie; et comme elle mettait delà chaleur dans cette assurance, elle se tourna vers moi en faisant un geste de garantie qui plaça ses deux mains jointes dans les miennes. Je ne pus pas me défendre de les presser dans cette position; j'aurais bien voulu les laisser aller. Tout le temps que je les tins, je ne cessai de m'en faire un reproche intérieur. Cependant je les tenais toujours; en deux minutes je m'aperçus que j'avais de nouveau à combattre tout le corps de bataille. Cependant je sentais mes jambes défaillir, mes membres trembler à l'idée seule de mon danger.

Le pied du lit était à quatre pas de nous ; je tenais encore les mains de la jeune fdle : je ne puis dire quel nouvel incident nous lit changer de place. Je ne lui demandai rien qui eût rapport à ce lit. Je n'y conduisais aucun de ses pas; je ne m'en étais môme nullement occupé. Cependant, par je ne sais quelle fatalité, nous nous y trouvâmes assis.

« Je veux vous montrer, me dit la jeune fdle, la petite bourse que j'ai faite aujourd'hui pour votre écu. »

Elle chercha aussitôt dans sa poche droite qui était de mon côté ; sa main la parcourut un moment, puis continua sa recherche dans la poche gauche. L'auraitelle perdue? Jamais l'attente n'eut pour moi autant de charmes, et ne me trouva aussi résigné. Enfin la petite bourse se trouva au fond de la poche droite. On l'atteignit ; elle était de taffetas vert , avec une bordure blanche en satin piqué, et tout juste assez

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grande pour contenir le petit écu. Elle la plaça dans mes mains; je la trouvai fort jolie : je la tins pendant dix minutes sur le revers de ma main, que j'appuyai sur son giron, regardant souvent la bourse, et souvent aussi à coté.

Deux ou trois points s'étaient décousus à la plissure de ma jabotière ; la belle fille de chambre, sans dire un mot, atteignit sa petite ménagère^ enfila une aiguille fine , et se mit à reprendre les points échappés. Je prévis dès lors que la gloire de la journée était tout à fait aventurée. Pas un point d'aiguille , pas une approche de sa main autour de mon cou qui ne fît tomber de ma tête quelque feuille du laurier que mon imagination y avait déjà entrelacé.

Une des attaches de son soulier s'était lâchée en marchant, et sa boucle venait de tomber.

(( Voyez ce qui m'arrive, me dit-elle en me montrant son pied. »

Je ne pouvais, sur ma conscience, ne fût-ce que par reconnaissance, m'enq)écher de rattacher la boucle à son soulier. Je voulus voir si je l'avais fait avec symétrie. J'enlevai l'autre pied à ce dessein ; mais je le fis trop brusquement. La jeune fille perdit l'équilibre et se trouva, malgré elle, hors de son centre, et alors...

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