‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 18 sur 197 · CHAPITRE CCXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCXXIV

Présents de noces.

On n'a pas oiil)lié sans doute ce pauvre Tom, ce maillon roux frère de Tri m, qui avait épousé la veuve d'un juif. En faisant part de son mariage au caporal, il lui avait envoyé quelques bagatelles, de peu de valeur en elles-mêmes, mais d'un grand prix par l'intention, et dans le nombre desquelles il se trouvait :

Un bonnet de hussard et deux pipes turques.

Je décrirai le bonnet de hussard dans un moment. Les pipes turques n'avaient rien de particulier. Le corps de la pipe était un long tuyau de maroquin, orné et rattaché avec du fil d'or; et elles étaient montées, l'une on ivoire, l'autre en ébène garnie d'argent.

Mon père ne voyait rien comme le commun des hommes. « Le cadeau de ton frère, disait-il au caporal, n'est qu'une formalité d'usage, dont tu dois lui savoir peu de gré. Il ne se souciait pas, mon cher Trim, de porter le bonnet d'un juif, ni de fumer dans sa pipe. — Eh! monsieur, disait le caporal, il n'a pas craint d'épouser sa veuve. »

Le bonnet était écarlate, et d'un drap d'Espagne superflu, avec un rebord de fourrure tout autour, excepté sur le front, où l'on avait ménagé un espace d'environ quatre pouces, dont le fond était bleu céleste, recouvert d'une légère broderie. Il semblait que le tout eût appartenu à quelque quartier-maître portugais.

Le caporal, soit pour la chose en elle-même, soit pour la main de (jui il la tenait, était extrêmement vain de son bonnet. Il ne le portait guère qu'aux grands jours, aux jours de gala, et cependant jamais bonnet

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(lo liussard n'avait sorvi h tant d'usages; car, dans tous los points do dispute qui s'élevaient dans la cuisine, soit sur la guerre, soit sur autre chose, le caporal (pourvu qu'il fût assuré d'avoir raison) n'avait que son bonnet à la bouche. 11 pariait son boiniet, il consentait à donner son bonnet; il jurait sur son bonnet; enfin, c'était son enjeu, son gage, ou son serment.

Ce fut son gage dans le cas présent.

« Oui, dit-il en lui-même, je donne mon bonnet au premier pauvre qui viendra à la porte, si je ne viens pas à bout d'arranger la chose à la satisfaction de mon- ;^ieur. »

L'exécution de son projet ne fut différée que jusqu'au lendemain matin.

Or ce lendemain 'était le jour de l'assaut de la contrescarpe, entre la porte Saint-André et le Lowerdeule par la droite, et par la gauche entre la porte Sainte- Madeleine et la rivière.

Comme ce fut la plus mémorable attaque de toute la guerre, la plus vive, et la plus opiniâtre de part et d'autre (il faut même ajouter la plus sanglante, car {^ette matinée coûta aux alliés seuls plus de douze cents hommes), mon oncle Tobie s'y prépara avec plus de solennité que de coutume.

A côté de son lit, et tout au fond d'un vieux bahut de campagne, gisait depuis longues années la perruque à la Ramillies de mon oncle Tobie. Mon oncle Tobie, en se mettant au lit la veille de ce fameux assaut, ordonna que sa perruque fût tirée du bahut, posée sur la table de nuit, et prête pour le lendemain matin. A son réveil, à peine hors du lit et tout en chemise, il la retourna du beau côté et la mit sur sa tête. Il procéda ensuite à mettre ses culottes; et à peine en eut-il atta-

(iié le (len)ier bouton, qu'il ceignit son ceinturon; et il y avait déjà engajié son épée plus d'à moitié, quand il s'aperçut que sa barbe n'était pas faite. Or, comme il n'est guère d'usage de se raser l'épée au côté, mon oncle Tobie ôta son épée. Bientôt après, en voulant mettre son habit uniforme et sa soubreveste, il se trouva gêné par sa perruque; et il fut obligé de la quitter aussi. Enfin, soit un embarras, soit un autre (ainsi qu'il en arrive toujours quand on se presse trop), il était près de dix heures, c'est-à-dire une demi-heure plus tard qu'à l'ordinaire, quand mon oncle Tobie eut achevé sa toilette, et qu'il s'avança enfin vers son boulingrin.

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