‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 181 sur 197 · LE DIMANCHE · texte numérisé non relu

LE DIMANCHE

PARIS

J'ignorais que ce tut dimanche ; La Fleur entra dans ma chambre avec mon café, mon petit pain de beurre ; je le trouvai paré si galamment que j'eus de la peine à le reconnaître.

J'étais convenu à Montreuil de lui donner un chapeau neuf avec un bouton d'argent et une ganse pareille ; plus quatre louis d'or pour s'adoniser quand nous serions à Paris, et ce brave garçon avait fait merveille, il faut en convenir, dans l'emploi de cette somme.

11 avait acheté un habit d'écarlate fort propre et encore vif en couleur, avec la culotte pareille. Il m'assura naïvement que le tout n'en valait pas un écu de moins pour avoir été un peu porté. Je l'aurais volontiers étranglé pour m'avoir fait cette confidence, sans m'imaginer pourtant qu'il en pût être autrement ; l'étoffe en était encore si fraîche que je n'eusse pas été fâché de donner le change à mon imagination, et lui persuader que j'avais acheté cet habit tout neuf pour ce garçon, plutôt que de penser qu'il était sorti de la rue de la Friperie.

Mais c'est une nuance de délicatesse inconnue à Paris, et qui n'y révolte point les sens.

Il avait acheté en outre une veste de satin bleu, brodée avec assez de goût ; les services qu'elle avait rendus avaient altéré, il est vrai, sa première fraîcheur ; mais elle était propre et bien dégraissée ; l'or en avait été rajeuni, au total elle était de mise, et ne manquait pas de lustre ; le bleu en était tendre, et se mariait

fcu't bien avec la nuance de l'habit et de la culotte. Il avait encore eu assez d'argent pour se procurer une bourse neuve et un solitaire ; et le fripier cédant à ses instances avait mis à ses genouillères une paire de ganses en or formant les jarretières. Il avait dépensé quatre francs de son propre argent pour une paire de manchettes en mousseline, bien brodées ; plus cinq livres pour une paire de bas de soie blancs : ajoutez à tout cela, ce qui valait bien mieux encore, une figure charmante qu'il tenait de la nature, et qui ne lui coûtait pas un sou.

Il entra dans la chambre ainsi ajusté de toutes pièces, ses cheveux peignés dans le dernier goût, et un fort beau bouquet à son côté : en un mot, toute sa personne respirait un air de fête et d'allégresse, qui me rappela tout d'un coup que c'était dimanche ; en combinant toutes ces circonstances réunies, il me vint dans l'esprit que la faveur qu'il avait à me demander la veille au soir n'était pas autre chose que celle d'employer cette journée ainsi que tout le monde le fait à Paris. Connue j'achevais de me fortifier dans cette conjecture, La Fleur s'approcha de moi de l'air le plus humble, et pourtant avec l'accent de la confiance, comme s'il ne m'eût pas cru capable de le refuser, et me pria de lui accorder cette journée pour faille le galant vis-à-vis de sa maîtresse.

Par malheur c'était justement le rôle que je me proposais vis-à-vis de madame de R*** : j'avais retenu le remise dans ce dessein, et ma vanité ne se lût point trouvée inortiiiée d'avoir un garçon aussi joUinent équipé que La Fleur pour monter derrière ma voiture. Je ne pouvais avoir une occasion où il me fût plus fâcheux de me passer de hii.

Toutefois, dans ces cas embarrassants, ce n'est point de l'esprit, mais bien du sentiment que nous devons prendre conseil. Tous ces enfiants de la servitude, par les contrats qu'ils passent avec nous, aliènent bien leur liberté, mais sans renoncer à la nature. Ils sont chair et sang ainsi que nous ; au sein de leurs devoirs domestiques ils ont leurs vanités, leur luxe, leurs distinctions aussi bien que le maître qui prescrit leur tâche ; sans doute ils ont mis un prix à leur abnégation ; sans doute leurs prétentions sont parfois assez déraisonnables pour donner envie de les refuser, si leur condition ne les mettait déjà beaucoup trop à notre merci.

« Cela est vrai! vous le voyez! je suis votre domestique. » Ce peu de mots me désarme, je n'ai plus le courage d'être un maître.

(( Vous pouvez aller, La Fleur, lui dis-je.

Mais quelle est donc cette maîtresse dont vous avez fait la conquête, ajoutai-je, depuis si peu de temps que nous sommes à Paris? »

La Fleur me dit que c'était une petite demoiselle de la maison de M. le comte de B***.

La Fleur avait dans le cœur l'instinct le plus social, et, pour dire sur son compte la vérité tout entière, il ne laissait perdre, ainsi que son maître, aucune occasion propice : ainsi de manière ou d'autre, et Dieu seul sait comment, il avait commencé une liaison étroite avec la demoiselle au bas de l'escalier pendant que j'attendais mon passe-port ; et comme j'avais eu tout le temps de gagner la bienveillance du comte et de le mettre dans mes intérêts, La Fleur, de son côté, avait travaillé avec un succès égal à gagner les bonnes grâces de la jeune fille. Il avait projeté

avec elle, la famille du comte devant être à Paris toute la journée, une partie de boulevards, où devaient se trouver également deux ou trois domestiques de la môme maison.

Gens fortunés ! qui êtes assurés de secouer en un jour tous les soucis d'une semaine ; c'est au sein des jeux, des chansons et des danses, que vous allégez par l'insouciance le poids de ces peines qui courbent jusqu'à terre le courage et l'esprit des autres peuples !

LE FRAGMEiNT.

PARIS

La Fleur m'avait laissé sans le savoir de quoi occuper le loisir de toute ma journée, beaucoup mieux que je n'eusse pu l'attendre de ma prudence ou de la sienne.

Il était allé, comme je l'ai déjà dit, me chercher un petit pain de beurre comprimé dans une feuille de vigne, et comme la matinée était déjà chaude, il avait demandé une feuille de papier enveloppée entre la feuille de vigne et sa main ; je trouvai cette assiette suffisamment commode, et lui dis de placer le tout sur la table. Comme j'étais résolu de ne pas sortir de la journée, je fis appeler le traiteur pour commander mon dîner, après quoi je fis signe à La Fleur qu'il pouvait prendre congé, vu que le déjeunerais seul.

Quand j'eus achevé le petit pain de beurre, je jetai la feuille de vigne par la fenêtre ; j'allais également jeter le papier qui enveloppait le tout : une ligne d'écriture que j'y déchiftVai par hasard me conduisit à une seconde, et celle-ci à une troisième. Je le jugeai

alors digne d'un meilleur sort, ainsi je fermai la fenêtre, j'en approchai une chaise où je m'assis pour essayer de lire en entier.

Il était écrit en vieux français, du siècle de Rabelais ; on eût pu croire qu'il avait été composé par lui.

De plus, le caractère en était gothique, et si effacé par les injures réunies du temps et de l'humidité que j'eus une peine infmie pour y démêler quelque chose; j'y renonçai un moment et me mis à écrire à Eugène.

Je le repris ensuite et y fatiguai de nouveau toute ma patience. J'écrivis à Éliza une lettre pour me délasser.

Je me remis à l'expliquer derechef. Le désir de le comprendre s'augmentait par la difficulté.

Je me fis servir à dîner. Dès que j'eus éclairci mes idées avec une bouteille de bourgogne, je repris mon travail, et après y avoir captivé mes yeux pendant deux ou trois heures avec presque autant d'attention qu'en eurent jamais Gruter et Spon autour de quelque inscription obscure, je finis par en trouver le sens, ou du moins je me l'imaginai; et, pour mieux m'en assurer, j'essayai de traduire le morceau en anglais pour voir quelle figure il ferait. Je m'y appliquai alors tout à loisir, seulement comme un homme qui écrit pour s'amuser. J'écrivais une phrase, puis faisais dans ma chambre un tour ou deux : je m'arrêtais à ma fenêtre, regardais les passants ; j'y occupai ainsi par intervalles tout le reste de mon temps, jusque sur les neuf heures du soir. Alors je commençai à m'y reconnaître et à lire tout haut ce qui suit.

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