‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 182 sur 197 · LE FRAGMENT · texte numérisé non relu

LE FRAGMENT

PARTS

Or, comme la femme du notaire mettait beaucoup trop de chaleur à contester le point avec le notaire :

« Je voudrais, dit le notaire en jetant le parchemin, qu'il y eût ici un autre notaire, seulement pour minuter et attester tout cela.

— Eh bien ! que feriez-vous ensuite, monsieur? » dit- elle en se levant avec beaucoup de vivacité.

L'épouse du notaire était une petite femme pleine de vanité et de fumée ; et le notaire s'imagina qu'il ferait très-sagement d'éviter un ouragan d'injures en ne faisant qu'une réponse modérée.

« J'irais, répondit-il, me mettre dans mon lit.

— Vous pourriez bien aller à tous les diables, » répondit la femme du notaire.

Or, comme il n'y avait qu'un lit dans le logis, les deux autres chambres n'étant point meublées selon qu'il est d'usage à Paris, et le notaire ne se souciant point de se coucher avec une femme qui venait au moment môme de l'envoyer pêle-mêle à tous les diables, prit son chapeau, sa canne et son manteau court, sortit ([uoique la soirée se trouvât fort venteuse, et s'achemina très-mal à l'aise vers le Pont-Neuf.

Or, chacun sait, et tout le monde qui a passé sur le Pont-Neuf doit avouer que c'est le plus noble, le plus beau, le plus grand, le plus clair, le plus long, le plus large pont qui joignit jamais une terre i\ une autre, î\ la surface de ce globe terraqué.

Ceci ferait croire que l'auteur du fragment n était

point Français. Le plus grand défaut que lui reprochent les théologiens et docteurs de la Sorbonne, c'est que, s'il y a un coup de vent sur Paris et ses environs, le nom de Dieu y est maudit et sacré d'une façon plus blasphématoire que dans tout autre quartier de cette ville ; et cela avec grande et puissante raison, messieurs, car le vent arrive à l'encontre de vous sans crier gare Veau, et avec des bouffées si peu attendues, que, parmi ceux qui le traversent le chapeau sur sa tête, il y en a à peine un sur cinquante qui ne risque de perdre les deux livres et demie qui font sa pleine valeur. Le pauvre notaire, au moment où il passait près de la sentinelle, appuya, comme par instinct, le bout de sa canne sur le côté de son chapeau ; mais, comme il en tenait la pointe élevée, il accrocha par la ganse celui de la sentinelle, et le jeta par dessus les piquants de la balustrade , au milieu de la Seine.

(.( Cest un mauvais vent, dit un batelier en le ramassant, que ce lui çia* ne souffle rien de bon à personne. >y

Or, la sentinelle était un Gascon ; il retrousse incontinent ses moustaches, et couche en joue son arquebuse.

Les arquebuses en ce temps-là ne prenaient feu qu'avec des mèches; or, la lanterne de papier d'une vieille femme étant venue à s'éteindre au bout du pont, elle avait emprunté la mèche de la sentinelle pour la rallumer.

Cela donna au Gascon le temps de rafraîchir son sang, et même de tirer de son accident un avantage utile.

a Oui, cest un mauvais vent, » dit-il en attrapant le castor du notaire, et légitimant sa capture avec l'adage du batelier.

Le pauvre notaire acheva de traverser le pont, et passant de la rue Daupliine dans le faubourg Saint- Germain, il se lamentait piteusement en ces mots le long de son chemin :

« Malheureux homme que je suisî disait le notaire ; ne dirait-on pas que mes tristes jours sont destinés à être le jouet des ouragans? Affronter à chaque instant une tourmente d'invectives contre ma personne et ma profession, être lancé dans le mariage par les orages de l'Église avec une vraie tempête de femme ; chassé de ma maison par une bourrasque domestique, et dépouillé de mon castor par une bourrasque de ce pont ; exposé tête nue aux influences d'une nuit venteuse, au flux et reflux des accidents fâcheux ; où pourrai-je reposer ma tête, misérable homme que je suis! parmi les trente-deux points du compas, quel vent se portera sur moi d'un souffle doux et propice, comme sur le reste des créatures humaines ! »

Ainsi se plaignait le notaire, lorsque, passant près d'une allée obscure, il entendit une voix qui appelait une jeune fille et lui ordonnait d'aller bien vite quérir le notaire le plus prochain. Or, se trouvant en ce moment le notaire le plus prochain, il se prévalut de sa position, et entra dans l'allée, qui le conduisit jusqu'à la porte où on le demandait.

Il traversa d'abord une espèce de salon et fut ensuite introduit dans une grande pièce dégarnie de tous meubles, hors une longue hallebarde pour la guerre, une cuirasse, une vieiUe rondache rouillée et une bandoulière suspendue à des distances symétriques sur les"(iuatre murailles.

Un personnage déjà vieux, qui avait jadis été un gentilhomme, et qui, dans sa misère, si toutefois les

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revers de la fortune ne tachent point le san^, se trouvait encore être un gentilhomme, était gisant sur son lit, la tcte appuyée sur sa main ; un cierge allumé bi'ùlait à côté de lui sur une petite table, et près de cette table se trouvait une chaise : le notaire s'assit dedans, et tirant son encrier et une feuille ou deux de papier qu'il avait dans sa poche, il les plaça devant lui : alors il trempa sa plume dans l'encrier, inclina sa poitrine vers la table, et se tint prêt à écrire les volontés dernières et testamentaires du gentilhomme.

« Hélas! monsieur le notaire, dit le gentilhomme en se soulevant un peu, je n'ai rien à léguer qui puisse payer les frais de mon testament, si ce n'est ma propre histoire; je ne puis mourir content si je n'ottre pas cet héritage à la postérité, et le profit que vous en tirerez, j'en fais don à vous-même pour vos peines et le salaire de vos écritures. C'est une histoire si étrange, si peu commune ! Oh ! l'humanité entière en fera sa lecture favorite ; cette histoire fera la fortune de votre famille. »

Le notaire trempa sa plume dans son encrier.

« Puissant directeur des événements de ma vie, reprit le vieux gentilhomme avec des yeux pleins de ferveur et ses mains élevées vers le ciel, toi qui m'as amené par ta main souveraine à travers un labyrinthe d'événements inouïs jusqu'à cette scène de désolation, soutiens la mémoire défaillante d'un vieillard chargé d'infirmités, et dont le cœur est brisé! Que l'esprit de vérité, ton éternel attribut, conduise ma langue; que cet étranger n'écrive rien qui ne soit conforme à ce registre céleste, d'après lequel, dit-il en joignant ses mains, je dois être condamné ou acquitté! »

Le notaire éleva le bec de sa plume entre son œil et la lumière.

« C'est une histoire, monsieur le notaire, dit le gentilhomme, qui éveillera toutes les affections de la nature ; elle épuisera les forces de l'homme sensible, et les cœurs mêmes les plus durs en seront attendris de compassion. »

Le notaire brûlait d'impatience de commencer l'ouvrage. 11 trempa pour la troisième fois sa plume dans l'encre.

Et le vieux gentilhomme, se baissant un peu vers le notaire, commença en ces mots à lui dicter son histoire.

« Où est la feuille suivante, La Fleur? » dis-je en apercevant ce garçon (jui rentrait au moment même.

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