‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 184 sur 197 · L'ACTE DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

L'ACTE DE CHARITÉ

TARIS

L'homme qui craint ou dédaigne de s'engager dans quelque allée sombre peut avoir le cœur excellent et l'esprit disposé à cent choses utiles; cependant vous n'en ferez jamais un bon voyageur sentimental. J'attache peu d'importance aux transactions ostensibles qui ont lieu en plein jour, en pleine rue, dans tous les lieux ouverts et publiquement abordables. La nature a sa pudeur et sa réserve. On dédaigne de se trahir devant trop de spectateurs; mais il y a tel coin isolé, loin des observations fâcheuses de fimportunité, où vous pouvez parfois jouir de quelque scène courte, simple, improvisée, marquée de son sceau, et qui vaut à elle

toute seule une douzaine de tragédies françaises amalgamées ensemble, et cependant on peut les dire absolument belles, et toutes les fois que j'ai sur les bras quelque affaire oratoire plus brillante qu'une homélie ordinaire, comme leurs sentences morales conviennent autant dans la bouche d'un prédicateur que dans celle d'un héros, j'ai pour habitude acquise d'aller y puiser, mon sermon, et quant au texte, la Cappadoce, le Pont- Euxin et l'Asie, la Phrygie et la Paaiphylie me le fournissent aussi convenablement que la Judée ou la Bible.

Il y a auprès de l'Opéra-Comique une longue et obscure issue peu fréquentée, et servant de dégagement vers une rue étroite : c'est là que se tiennent ceux qui attendent modestement l'humble fiacre, ou qui veulent s'échapper paisiblement à pied lorsque l'opéra est fini. A l'extrémité la plus proche du théâtre, une simple chandelle éclaire à peu près la moitié de cette allée; encore sa lumière y est-elle presque en pure perte; mais à l'autre extrémité elle n'est plus d'aucun secours, et se présente dans le lointain plutôt pour l'ornement que pour l'usage. C'est la clarté d'une étoile fixe et du plus petit diamètre ; elle brûle, mais sans faire au monde le moindre bien, dii moins que je sache.

Cherchant à m'évader par cette allée ténébreuse, j'aperçus à cinq à six pas de la porte deux dames se tenant sous le bras, adossées à la muraille, et attendant, j'imagine, un fiacre. Elles étaient plus près que moi de la porte; la priorité de leur droit était par trop évidente : ainsi je me rangeai i\ quatre pas à l'écart pour attendre tranquillement mon rang. J'étais en noir ; on m'apercevait ii peine : la dame la plus proche de moi était d'une stature haute pour une

femme, maigre, et annonçant trente-six ans. L'autre, avec les mêmes dehors, en paraissait avoir quarante. Aucun indice extérieur (|ui annonçât en elles le veuvage ou riiyménée. liUes me semblèrent l'une et l'autre deux sœurs vestales, bien droites, bien intactes, que les caresses affectueuses et les tendres salutations avaient toujours respectées. J'aurais désiré les rendre heureuses; le destin voulait que, pour cette nuit, le bonheur leur vint d'une autre source. Un homme s'approcha d'elles, et d'une voix basse, quoique avec un bon tour d'expression et une douceur cadencée dans ses finales, leur demanda entre elles deux une pièce de douze sous pour l'amour de Dieu. Je trouvai d'abord assez étrange qu'un mendiant osât fixer la quotité d'une aumône, puisque cette somme fût douze fois plus forte que celle qui se donne ordinairement dans l'obscurité : les dames parurent aussi surprises ^ue je le fus moi-même.

« Douze sous ! dit l'une,

— Une pièce de douze sous! » dit l'autre sans faire l'autre réponse.

L'indigent leur dit qu'il n'avait pu demander moins ji des personnes de leur rang, et leur fit une inclinadon jusqu'à terre.

« Laissez-nous, dirent-elles, nous n'avons pas de Inonnaie. »

Après un moment de silence, ses supplications rejommencèrent.

« Que vos oreilles, mes belles dames, ne se ferment ►as à ma prière !

— Je vous le jure, mon brave homme, dit la plus 3une, nous n'avons pas de monnaie, et, vous le voyez, tous ne sommes pas à même de changer.

— Que le ciel vous comble donc de ses bénédictions, dit à son tour l'indigent ; que Dieu multiplie pour vous ces plaisirs que votre vue procure aux autres, sans être obligées de changer rien à vos charmes. Je vis l'aînée mettre sa main à sa poche.

— Je vais voir, dit-elle, si je trouverai un sou.

— Un sou! dit le suppliant; ah! donnez-en douze, ajouta-t-il; la nature a été pour vous prodigue de ses bontés ; ayez vous-même quelque bonté pour le pauvre qui vous implore.

— Je le voudrais de tout mon cœur, mon ami, dit la plus jeune, si je les avais.

— Beauté charitable, dit-il en s'adressant à l'aînée, n'est-ce pas votre bonté touchante, n'est-ce pas votre humanité qui donnent à vos yeux cet éclat si doux qui, dans l'ombre même de ce passage, brille plus que i la clarté du matin? Ne sont-ce pas elles qui faisaient, f il n'y a qu'un moment, dire au marquis de Santerre» et à son jeune frère des choses si llatteuses pour vous toutes deux lorsqu'ils passaient à vos côtés? »

Les deux dames parurent vivement émues à ce discours, et, par la même impulsion, elles portèrent la main à leurs poches, d'où elles tirèrent chacune une pièce de douze sous.

Il ne s'agissait plus de rien contester au pauvre suppliant. Le débat n'exista bientôt qu'entre les deux sœurs à qui donnerait l'aumône des douze sous : pour finir la dispute, elles donnèrent ^ la fois chacune leur pièce, et le pauvre se retira.

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