CHAPITRE GGXXXIV
Derniers exploits de mon oncle Tobic.
Je disais au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé celui de l'apologie de mon oncle Tobie (je le disais en termes et dans un trope différent), que la paix d'Utrecht tut au moment de taire naître entre mon oncle Tobie et son califourchon le même éloignement qu'entre la reine et les confédérés.
Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon
(iiiavec liimieur et dépit, en lui disant : Monsieur, f aimerais mieux aller à pied toute ma vie que défaire désormais un seul quart de lieue avec vous. Ce n'est pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien ; que dis-je? il n'en descendit point ; il fut jeté par terre et même avec malice; ce qui lui donna dix fois plus d'humeur. Mais cette affaire est du ressort des jockeys.
Quoi qu'il en soit, il est certain que lapaix d'Utreclit produisit une sorte de i^rouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon. Depuis la signature des articles, qui se lit en mars, jusqu'au mois de novembre, ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie lit-il de temps en temps ([uelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si le Havre et les fortilications de Dunkerque se démolissaient suivant les termes du traité.
Mais les Français s'y portèrent avec tant de lenteur, l)endant tout l'été, et M. Tugghes, député des maijistrats de l)unker(|ue, présenta à la reine des supi)li([ues si touchantes! suppliant Sa Majesté de réserver sa foudre pour les fortilications (pii pouvaient avoir encouru sa disgrâce, mais d'épargner... ah! d'épargner le mole en faveur du môle lui-même, le([uel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvait plus être ([u'un objet de pitié ; et la reine (qui était femme) se laissa émouvoir si facilement, ainsi que ses ministres, ([ui avaient leurs raisons particulières pour ne pas désirer qiw la ville fût démantelée; enfin tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie parle caporal, et toute prête à être démolie plus de trois mois a\ant ([ue les diiférents connnissaires, connnandants, députés, médiateurs et intendants leur permissent d'y travailler. Fatale inaction !
TRISTRAM SHANDV. 59
Le caporal était d'avis do coiniiu'iicor la dciiiolition par les remparts du corps nieiiie de la place.
« Non [)as, caporal, disait mon oncle Tobie. Si nous connnencions par la ville, la garnison anj^laise n'y serait pas en sûreté pendant une heure, en cas d'attaque. Et si les Français étaient de mauvaise foi...
— Ma loi, dit le caporal, je ne m'y fierais pas. Ces gens-là ne sont pas sûrs.
— Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim, dit mon oncle Tobie. Le Français est natureUenient brave ; et dès qu'il trouve une brèche praticable, c'est le premier peuple du monde pour s'élancer dans une place et s'en rendre maître.
— Qu'ils y Tiennent, morbleu î s'écria le caporal en levant sa bêche à deux mains, comme s'il allait les renverser à ses pieds ! Qu'ils y viennent, s'ils l'osent !
— Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie en faisant glisser sa main jusqu'au milieu de sa camie, e l'élevant ensuite comme un bâton de commandement, le premier doigt en avant, clans ces cas-là, un conmranlant ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'o*- 5era pas ; il doit agir avec prudence. Ainsi nous commen- 3erons par les ouvrages extérieurs, tant du côté de la :erre que du côté de la mer ; le fort Louis, le plus éloigné de tous, sera démoli le premier ; le reste sautera l'un jq^rès l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous •étirant vers la ville; après quoi nous détruirons le môle, lous comblerons le port ; enfin nous rentrerons dans la •itadelle que nous ferons sauter, et nous voguerons pour 'Angleterre.
— Où nous voilà débarqués, dit le caporal. — Tu as raison,» dit mon oncle Tobie en reconnaissant
on clocher.