CHAPITRE CGLIV
Traité de l'âme.
Ma charmante hôtesse ignorait (|ue j'eusse fait le vœu de ne me l'aire taire la barbe que lorsque je serais rendu à Paris.
Mais je hais de faire des mystères pour rien. Je laisse cette froide circonspection à ces petites âmes, d'après lesquelles Leissius (lib. xm, de Moribus divinis, cap. xxiv; a fait son calcul, dans lequel il avance qu'un mille cube d'Allemagne serait assez vaste, et même de reste, pour contenir huit cent millions d'âmes, ne faisant monter qu'à ce nombre la plus grande quantité possible des âmes damnées et à damner, depuis la chute d'Adam jusqu'à la fm du monde.
Je ne sais où il avait puisé ce second calcul, à moins qu'il ne se fût fondé sur la bonté paternelle de Dieu. Je suis bien plus en peine de savoir ce qui se passait dans la tête de François de Ribeira, qui prétendait que, pour contenir tous les damnés, il ne faudrait pas moins d'un ou de deux cent milles carrés d'Italie. Il avait sans doute travaillé d'après ces anciennes âmes romaines qu'il avait trouvées dans ses lectures. Il n'avait pas fait réflexion que, par une pente graduelle et insensible, dans le cours de dix-huit cents ans, les âmes devaient nécessairement s'être rétrécies assez pour être réduites à peu de chose dans le temps où il écrivait.
. Au temps de Leissius, qui paraît avoir eu l'imagination moins vive, elles étaient aussi petites qu'on puisse l'imaginer.
Elles sont encore diminuées aujourd'hui, et l'hiver prochain, nous trouverons qu'elles auront encore perdu quelque chose. Tellement que si nous allons toujours de peu à moins, et de moins à rien, je n'hésite pas d'affirmer que, d'ici à un demi-siècle, nous n'aurons plus d'âme du tout; mais si, comme je le crains, la foi de Jésus-Christ ne dure guère au delà, il sera assez avantageux pour celle-là, comme pour celle-ci, de finir en même temps.
Béni soit Jupiter! et bénis tous les autres dieux et déesses de la fable! ils vont tous reparaître sur la scène, sans oublier le dieu des jardins. 0 le bon temps ! Mais où suis-je? et à quelle téméraire licence osé-je me livrer! moi, moi, qui ai si peu de jours à espérer, et qui ne puis vivre ([ue dans l'avenir que j'emprunte de mon imagination. Reviens à toi, pauvre Sliandy, et sois sage une fois, si tu le peux.