‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 47 sur 197 · CHAPITRE GGLY · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGLY

Le pauvre et son chien.

Détestant, comme je l'ai dit, de faire des mystères pour rien, je dis mon secret au postillon, dès que nous eûmes quitté le pavé. R répondit à ma confiance en appuyant im grand coup de fouet à ses chevaux : si bien qu'au grand trot de son limonier (son porteur galopant sur trois jambes), nous gaguàmes en assez peu de temps Ailly-le-Haut-Clocher, ville jadis fameuse par les plus beaux carillons du monde. Mais nous la traversâmes sans musique, tous les carillons étant dérangés, non-seulement-là, mais bien encore ailleurs.

Faisant donc toute la diligence possible, d'Ailly-lehaut-Clocher je gagnai Flixcourt, de Flixcourt Péquigny, puis enfin Amiens; Amiens, où la belle Jeannelon avait

fait son apprentissage, mais oi^i Jeaunetuii n'était plus, et oi^i ])ar consé(iu(Mit rien n'était digne de ni'arréter.

Mais, en arrivant i\ la poste, on détela ma eliaise, et l'on établit mes brancards sur des tréteaux. Quelle est eette mode? dis-jc; prétend-on par là me faire aller plus vite? J'appris que le courrier d'une berline qui allait arriver avait retenu tous les chevaux, et c[ue je ne pourrais partir qu'après que les miens auraient mangé l'avoine.

« Mais si monsieur veut descendre en attendant? »

Monsieur préféra rester dans sa chaise. « Mais, pour

l'amour de Dieu, garçon, qu'on se dépêche. »

«Je n'ai rien, mon bon homme, » lui dis-je. C'était à un vieillard couvert de haillons, qui s'était avancé jusqu'à deux pas de la portière, son bonnet de laine rouge à la main. Son geste et ses yeux demandaient, sa bouche ne parlait pas. Il avait un chien qui tenait, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi, et qui semblait aussi solliciter ma charité.

« Je n'ai rien, » lui dis-je une seconde fois. C'était à la fois un mensonge et un acte de dureté. Je rougis de l'avoir dit. Mais, pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns! (Celui-là ne le fut pas. « Dieu vous conserve! » dit-il; et il se retira humblement.)

(( Ho-lié, ho-hé ! vite, les chevaux. » C'était la berline qui venait d'arriver. Les postillons coururent. Le bon vieillard et son chien s'approchèrent, n'obtinrent rien, et se retirèrent sans murmure.

Celui qui vient d'avoir un tort serait fâché de rencontrer quelqu'un qui, à sa place, ne l'aurait pas eu. Si les

voyageurs de la berline eussent donné au pauvre, je crois que j'en aurais senti quelque peine. Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que moi ; et puisque... Bon Dieu! m'écriai-je, leur dureté excuserait-elle la mienne ?

Cette réflexion me mit mal avec moi-même. Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeler. Il était assis sur un banc de pierre, son chien vis-à-vis de lui et la tète appuyée entre les genoux de son maître, qui le flattait de sa main, sans lever les yeux de mon côté.

Sur le même banc je vis un soldat que ses souliers poudreux annonçaient pour un voyageur. Il avait posé son havre-sac sur le banc, entre le pauvre et lui, et par-dessus son havre-sac il avait mis son épée et son chapeau. Il s'essuyait le front avec la main, et paraissait reprendre haleine pour continuer sa route. Son chien (car il avait aussi un chien) était assis par terre à côté de lui, regardant les passants d'un air lier.

Ce second chien me fit mieux remarquer le premier, qui était noir, tort laid et à moitié pelé; et je m'étonnais que le vieillard, réduit à la dernière misère, voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent incertaine. L'air dont ils se regardaient tous deux m'éclaira sur-le-champ. « 0 de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aimé! m'écriai-je en moi-même; c'est toi qui es le compagnon de l'homme, son ami, son frère. Toi seul lui restes lidèle dans le malheur ! Toi seul ne dédaignes pas le pauvre... si l'habitude de vivre auprès du riche ne t'a pas corrompu ! Ce bon vieillard méprisé, délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui l'accueille et qui lui sourit : et sur le lit de paille qu'il partage avec toi, sa misère lui paraît

moins affreuse, il n'est pas seul au monde tant que tu lui restes encore. »

En ce moment une ^lace de la berline se baissa, et il en tomba quelques débris de viandes froides, avec lesquelles les voyageurs venaient de déjeuner. Les deux chiens s'élancèrent. La berline partit : un seul chien fut écrasé. C'était celui du pauvre.

Le- chien jeta un cri, ce fut le dernier. Son maître s'était précipité sur lui. Son maître dans le plus sombre désespoir! Il ne pleurait point. Hélas! il ne pouvait pleurer.

« Mon bon homme! » lui criai-je.

Il retourna douloureusement la tête. Je lui jetai un écu de six francs. L'écu roula à côté de lui sans qu'il s'en mît en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tête affectueux; et il reprit son chien dans ses bras. Hélas ! son chien était mort.

« Mon ami, dit le soldat en lui tendant la main avec les six francs qu'il avait ramassés, ce brave gentilhomme anglais vous a donné de l'argent. Il est bien heureux ! Il est riche! Mais tout le monde ne l'est pas. Je n'ai qu'un chien, vous avez perdu le vôtre ; celui-ci est à vous. »

En même temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre, et il s'éloigna aussitôt.

« 0 monsieur le soldat! » s'écria le bon vieillard en lui tendant les bras.

Le soldat s'éloignait toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnaissance.

Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront partout. « Brave et galant homme ! m'écriai-je. Eh! qui suis-je auprès de toi? Je n'ai donné à ce mal-

heureux que de l'argent : tu viens de lui rendre un ami. » Mais, o ciel ! suis-je confiné à Amiens pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne. Oh! garçon! Le garçon amenait mes chevaux.

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