‹ Tristram Shandy et le Voyage sentimental traduits de l'anglais. Nouv. éd. précédée de le vie de SterneChapitre 48 sur 197 · CHAPITRE GGLVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE GGLVL

Sommeil dérangé.

Dans cette multitude de petits chagrins auxquels un voyageur est sans cesse exposé, il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres; et celui-là, à moins que vous n'ayez un courrier qui vous précède, je vous défie de l'éviter. Et quel est ce chagrin? Le voici.

C'est que, fussiez-vous dans la disposition la plus heureuse pour dormir, courussiez-vous dans le plus beau pays, sur la plus belle roule, et dans la voiture la plus douce possible; fussiez-vous assuré de pouvoir dormir l'espace de vingt lieues sans ouvrir l'œil une seule fois; bien plus, vous fùt-il démontré aussi clairement qu'une proposition d'Euclide, que vous seriez, à tous égards, aussi bien, et peut-être mieux endormi ({u'éveillé; rol)ligation de payer, qui revient à chaque poste, et la nécessité de fouiller dans votre poche, pour en tirer, sou par sou, trois livres quinze sous, sans compter les guides, s'opposent tellement à l'envie que vous auriez, que (quand il irait du salut de votre âme) il vous est impossible de dormir plus de deux lieues de suite, ou de trois tout au plus, en supposant qu'il y ait poste et demie.

« Parbleu! dis-je, je vois un moyen. Je mettrai la somme précise dans un morceau de papier, et je la tiendrai dans ma main pendant tout le chemin. Là-dessus je m'arrangerai pour dormir. Je n'aurai, dis-je, autre

TRTSTRAM SHANDY 91

chose à taire qu'à glisser doucement mon argent dans le chapeau du postillon, sans proférer un seul mot. »

Bon! il lui faut deux sous de plus pour boire! ou bien il y a uue pièce de douze sous du temps de Louis XIV, (pii ne passera pas. Ou bien, il y a une livre et quel- (pies sous, (jue monsieur redoit de la dernière poste, et que monsieur a oublié:. On ne saurait disputer en dorluant, et cette altercation vous réveille. Cependant, ou })eut encore retrouver son sommeil; la partie animale peut peser sur la partie intellectuelle, et il y a moyen de revenir de cette secousse.

Mais quoi encore? Ciel! vous n'avez payé que pour une poste, tandis qu'U y a poste etdemie! Cela vous oblige à sortir votre livre de poste, et l'impression en est si petite, qu'il faut bien ouvrir les yeux, que vous le vouliez ou non. Alors monsieur le curé vous offre une prise (le tabac, un pauvre soldat vous montre sa jambe estropiée, un P. Laurent vous présente sa bourse, et vous expose la misère de son couvent. Ou bien la prêtresse de la citerne veut arroser vos roues ; elles n'en ont que faire, mais elle jette l'eau sur les roues de derrière, et jure siu* sa prêtrise que le feu allait y prendre. Un pauvre homme qui a tous ces points à discuter et à considérer dans son esprit, réveille malgré lui toutes ses facultés intellectuelles, et qu'il retrouve ensuite son sommeil, s'il le peut!

Sans un accident de cette espèce qui m'arriva, je passais tout de bout à Chantilly sans voir les écuries.

Mais, le postillon affirmant d'abord, et osant ensuite me soutenir en face, que la pièce de deux sous n'était pas bien marquée, j'ouvris les yeux pour m'en assurer; et voyant la marque aussi clairement que son nez, je sautai de ma chaise tout en colère, et je visitai Chantilly malgré moi .

Je n'avais plus que trois postes et demie à faire. Mais je suis convaincu que le meilleur principe en voyageant, c'est de faire diligence. Or, un homme de cette humeur trouve peu d'objets sur sa route dignes de le détourner, et il ne s'arrête guère. C'est ce qui lit que je passai tout au travers de Saint-Denis, sans retourner seulement la tête du côté de l'abbaye. Tous les diamants que l'on y montre sont faux. Ce trésor si vanté n'est rempli que d'oripeaux ridicules : et je ne donnerais pas trois sous de tout ce qu'il renferme, si ce n'est de la lanterne de Judas. Encore est-ce parce qu'il fait nuit, et qu'elle pourrait m'éclairer en entrant à Paris.

Page 1