‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 10 sur 41 · TROISIÈME BARDE · texte numérisé non relu

TROISIÈME BARDE

Les peuples du vieux Monde, aux costumes bizarres , Dans leurs berceaux obscurs naquirent des Barbares ; Mais des peuples, polis par les arts et la foi, Dans un Monde nouveau se forme un penple-roi ! Entre le Monde ancien et la jeune Amérique , Pour mieux la protéger , Dieu plaça l'Atlantique : Au peuple Américain , vers l'avenir lancé , Qu'importe l'Orient ? qu'importe le Passé ?

L'Orient , dans son culte et sa vieillesse austère , Vénérable fantôme au seuil d'un cimetière , Ne sait que lui parler des temps évanouis , Des funèbres splendeurs et des pompeux débris : Malgré tout le respect qu'il doit à la vieillesse , Il se fatigue enfin à l'entendre, sans cesse, Exalter du Passé l'immobile grandeur:

L'enfant vers l'avenir s'élance avec ardeur ; Son âme prophétique est pleine d'espérance ; De la gloire pour lui s'ouvre le temple immense ! Avec tous ses tombeaux, qu'importe l'Orient?

Le Passé n'est qu'un spectre , assis sur le néant ! Le Passé vénéré n'est que cendre et poussière ; Le poids de l'anathème est sur l'Asie entière ; Et l'idolâtre Afrique, esclave du Démon , baigne ses flancs d'ébène en des flots de limon!

Quand les peuples ingrats ont abusé des grâces ,

Dieu , les abandonnant , a béni d'autres races ;

La foi , comme la vie , a ses migrations ;

Elle renaît au sein des jeunes nations.

Ces villes d'Orient , autrefois si fidèles ,

Ces foyers de la foi, ces reines , où sont-elles ?

Que sont-ils devenus , ces temples glorieux ?

La source de la grâce est tarie en ces lieux :

Jérusalem n'est plus ; Antioche est flétrie ;

Ptolémaïs est ïnorne , autant qu'Alexandrie ;

Constantinople impure a renié son Dieu !

Les fils de Mahomet parquent dans le saint-lieu ;

A ces climats maudits l'ancien feu se dérobe ;

Les ombres de la mort ont envahi ce globe ;

Et le soleil divin , marchant vers l'Occident ,

Cherche un monde plus jeune, un peuple plus ardent ! —

Les Princes de l'Europe , endurcis et sans crainte ,

Orgueilleux , ont osé toucher à l' Arche-Sainte ,

Et porter , comme Oza , la main à l'encensoir : Sur leurs trônes sans base , ils n'ont pu se rasseoir!

Dieu pardonne toujours les fautes de jeunesse , Excès irréfléchis d'une éphémère ivresse ; Mais pour la froide astuce , en ses iniquité;^. Il a des châtiments par l'Enfer inventés ! ^- Tandia que l'Amérique , au début de son drame, Proclamait tous les droits revendiqués par l'àme , L'Europe , en son délire , au gré des Potentats , Consommait lâchement les plus noirs attentats ; En sa démence impie , au mépris du Saint-Siège ,

Elle consomme encor l'œuvre du sacrilège!

L'Europe est trop coupable ! — Il faut un châtiment

Egal aux longs excès de son aveuglement !

Sois bénie , Amérique ; Amérique, sois fière :

Des saintes libertés noble et riche héritière ,

Ton avenir n'est plus pour l'Europe un secret ;

Du Dieu , qui régit tout , c'est l'éternel décret

Qu'à des mondes vieillis succède un nouveau monde ;

Qu'épuisée en un Heu, la vie ailleurs abonde ;

Que le sceptre immortel des Pharaons éteints

Tombe avec les Beaux- Arts en de nouvelles mains ;

Et que le froid vieillard , dont l'œuvre se consomme ,

En rentrant au tombeau , &sse place au jeune homme !

De la Religion , en ce siècle sans foi ,

L'asile et le triomphe, Amérique, c'est toi;

Sur ton front radieux , vierge encor d'anatiième ,

En bénissant tes fils , Dieu pose un diadème I

Au peuple , ainsi qu'à l'homme , il faut l'âge premier

Pour enfanter le saint , le barde et le guerrier.

L'Orient , chaque jour , pâlit comme une lampe ;

n a perdu la source où 1 âme se retrempe;

Son sein ne contient plus le germe fécondant :

L'espoir du genre humain n'est plus qu'en Occident !

L'ancien Monde s'écroule; adieu les vieilles races ;

Le ciel a détourné le fleuve de ses grâces !

C'est ton tour , Amérique ; à toi tout l'avenir :

L'ancien Monde n'a plus que son froid souvenir !

A toi l'enthousiasme et les sources de vie ;

A toi la sainte flamme et l'élan du génie !

Salut , mère féconde , à qui la hberté

Donne , avec le pouvoir , la grâce et la beauté !

Amérique , salut ! Mon esprit sympathise

Avec ton vaste esprit d'héroïque entreprise ;

J'aime d'un peuple neuf la généreuse ardeur :

Sa confiance en Dieu révèle sa grandeur;

Il est né pour atteindre aux cimes les plus hautes ;

Le peuple Américain est grand jusqu'en ses fautes !

Il a pris pour emblème un aigle audacieux ,

Dont le cri triomphant retentit dans les cieux !

Des mornes royautés toute gloire est voilée ;

C'est à toi de briller, ô bannière étoilée;

L'avenir t'appartient , ô Continent nouveau ;

L'ancien Monde n'a plus que l'espoir d'un tombeau !

N'es-tu pas et plus vaste et plus belle, Amérique ,

Que l'Europe, l'Asie et l'infertile Afrique?

Devanciers de Colomb , quand les marins du Nord ,

Sur la foi d'une idée , ont fui loin de tout port ,

Dans leur nef vers ta plage abordant comme un cygne ,

Ils se sont écriés: " terre de la vigTiel^^

Tes Etats fraternels , dans leur forte unité ,

Ont gardé tous les traits de la diversité ;

Et tandis que chacun reste libre en sa sphère ,

De tous le Capitole est l'Etoile polaire I

N'as-tu pas pour domaine , entre deux océans ,

Tous les chmats divers et leurs fruits abondants ?

Le blé croît dans tes champs aussi beau que la vigne ;

De ta grandeur future apparaît chaque signe ;

L'or de tes monts ruisselle en sable étincelaipt ,

Qui roule dans ses flots l'astre du diamant ;

Et pour le regard seul , qu'aveugle la lumière ,

Ton Deotin MANinarE est encore un mystère I

Oh I qui pourrait compter les splendides trésors ,

Que le ciel favorable amassa sur tes bords ?

Ici , tout fut créé sur une échelle immense ;

Tout brille et se déroule avec magnificence :

L'Europe est le tableau , l'esquisse en raccourci ;

Mais le parfait modèle , en grand , éclate ici I

Lacs , fleuves et déserts, et l'homme et la nature ,

Et les précoces fruits de la Uttérature ,

Tout est grand , tout est vaste , en ce Monde nouveau ,

Chez ce peuple géant qui n'eut point de berceau !

î)icii l'a fait pour oser toute sainte entreprisse ;

Le sable sous ses pieds soudain se fertilise :

A travers les périls il passe en conquérant ;

Toujours sûr du succès, il s'écrie: En avant !

Son génie inventif, maître de la matière ,

Aspire sans repos vers l'idéale sphère !

Il couvre de respect et la femme et l'enfant ;

Son amour , en tous lieux , les protège et défend ;

Pour devise il a pris : Dieu, Libertc , Patriu,

Noble tradition de la Chevalerie I

Du temple des Beaux- Arts franchissant les degrés ,

l)an3 la science il marche à pas démesurés :

Poètes , orateurs , historiens célèbres ,

De leur premier éclat déchirent les ténèbres ;

Et leurs noms glorieux , en traversant les flots ,

Du vieux Monde épuisé vont troubler le repos ! . . . .

Adieu la froide Europe ! adieu les vieilles races î

L'Amérique a reçu leurs primitives grâces:- *

Le soleil d'Orient, pâle , n'éclaire plus

Que des tombeaux glacés, des trônes vermouhis (

La République heureuse , universel asile ,

Refuge hospitalier du malheur qui s'exile ,

De la Religion qui retrouve ses droits ,

La République heureuse épouvante les Rois !

Les vieilles nations , folles profanatrices ,

Ont besoin de sentir des mains flagellatrices ;

Elles ont spolié les trésors du saint-lieu :

Le Pontife <îlément sera vengé par Dieu !

Le Nord tient en réserve , au milieu de ses neiges ,

Les fléaux dont le ciel punit les. sacrilèges ;

Et réveillés , au bruit tonnant du Vatican ,

Arrivent Alaric , Totilla , Gengiskan !

Mais la jeune Amérique , innocente auprès d'elles ,

Voit augmenter l'essaim de ses races nouvelles ;

Plus forte , chaque jour, elle voit ses enfants

Marcher vers l'avenir , pleins d'espoirs triomphants I

Morse et Fulton , doués d'un magique génie ,

Font que par un éclair l'âme à l'âme est unie ;

Et que la République , en son activité ,

Embrasse comme un point l'espace illimité I

L'Amérique est le port de tous les grands naufrages : Le malheur est sacré ; l'Europe , en ses orages , Lui jette quelquefois d'illustres condamnés ; Nous comptons parmi nous de preux infortunés ; Nous comptons des savants , d'héroïques apôtres , Rivalisant d'ardeur les uns avec les autres ; •

Et nous pourrions trouver , parmi les pionniers , Dans chaque lieu connu, Tempreinte de leurs pieds: Ceux-là , dans leurs discours et leurs pages brûlantes ^ Ont eu pour notre zone , aux merveilles brillantes , Des paroles d'amour et d'admiration , Comme en inspire au cœur la sainte émotion !

Lorsque Chateaubriand , banni de l'Armorique , Vint abriter son front sous le ciel d'Amérique , De la terre d'exil contemplant les splendeurs , Il aima de nos bois les calmes profondeurs ; Sous les dômes vibrant de sauvage harmonie , Son âme , en s'exaltant , enflamma son génie f Un seul regard tombé des yeux de Washington Put comme un feu sacré pour l'Homère breton ! Ce cœur passionné , qu'inspira la tristesse , Après avoir pleuré sa patrie en détresse , Ce cœur noble et pieux , de toute envie exempt , Ce cœur chevaleresque , enthousiaste et grand , Ce cœur fait pour comprendre et chanter la nature , Il a du Nouveau Monde embrassé la ceinture, Admiré l'étendue et la fécondité :

Et l'Europe , ravie après qu'il eût chanté, Brûla de contempler les merveilles décrites ; Lacordaire rêva les déserts sans limites ; Et des peuples, vieillis sous le joug des Césars, La jeune Republique attira lés regards I

Poursuis , poursuis ta course , ô jeune République , Pormidable géant , colosse pacifique !

Les tyrans d'outre-mer , en leur caducité , Jettent en vain l'insulte à ta virilité ; Ta gloire luit déjà de levir gloire obscurcie ; Tu grandis menaçante autant que la Russie :

Et tu sauras toujours respecter tous les droits Qu'aux peuples de l'Europe ont su ravir les rois ! Sois fière , ô République , et noble et magnanime ;. Que la liberté sainte et t'inspire et t'anime ! D'une agressive envie objet universel , S'il te fallait un jour accepter le cartel , Dans ta jeune valeur , ceignant ta forte épée , Du sang versé par toi germerait l'épopée ; Et pour parer le front de tes rudes guerriers , Tes altiêres forêts courberaient leurs lauriers !

Amérique , ô patrie I Amérique , ô ma nière !

S'il est un de tes fils assez lâche et vulgaire ,

Pour t'entendre ofienser et pour te renier ,

Seul , sans pleurs , sans regrets , qu'il meure tout entier !

Que sou nom , efiacé des pages de l'histoire , Effacé de tout cœur et de toute mémoire , Entouré du linceul d'un éternel oubli , Dans la nuit du tombeau descende enseveli !

Terre de Washington , République modèle , A ton rêve idéal reste toujours fidèle I Laisse crier l'Europe et tous les mirmidons Qui vivent sous ton aile , accablés de tes dons î Que toujours ton courage , armé de la prière Plus forte que le glaive et la lance guerrière , Cherche Dieu dans la gloire , et la gloire eu Dieu seul , Transformant, s'il le faut, ta bannière en linceul! Consacrant sur l'autel et l'épée et la lyre , Unis toujours les fleurs aux palmes du martyre ; Et sous ton ciel nouveau , prenant un saint essor , La liberté féconde aura son cycle d'or !

Liberté ! tu naquis en même temps que l'Ange ;

Tu vis tomber du ciel l'angelique phalange ;

Le premier homme en toi trouva sa dignité ;

Par toi le bien , le mal a sa réalité ;

Contre toi , dans le monde , en vain combat le glaive ;

En vajn s'arment les rois que le Démon soulève :

Palladium sacré de toute vérité ,

Nul ne peut te ravir sans lèse-humanité ! —

Oh I non , la liberté , ce n'est pas un vain titre ; L'homme a reçu de Dieu le puissant libre-arbitre ; Pour le bien ou le mal déterminant son choix , Du côté qu'il lui plaît il peut jeter le poids \ Dieu permit à Satan , pour tenter et séduire , D'exercer librement son infernal empire ; Dieu ne l'arrêta point au seuil du Paradis , Pour qu'avec ses discours , habilement ourdis , Il pût , plein de mensonge autant que de malice , De son orgueil jaloux rendre l'homme complice! Pour que l'homme innocent connût sa liberté , Dieu, voulant l'éprouver , permit qu'il fût tenté ! Si l'homme n'était libre , ou serait son mérite ? La G-râce même agit , sans qu'elle nécessite ! L'homme est donc l'ouvrier de son sort éternel , Par le mal dans l'enfer , par le bien dans le ciel !

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