‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 11 sur 41 · QUATRIÈME BARDE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME BARDE

Que je t'aime , Amérique ! et que mon âme est fière De pouvoir t' admirer , en t' appelant ma mère !

En t' aimant comme un fils , de pouvoir te venger ,

Des éloges glacés de l'injuste étranger ! — ^ .

Pour lui , le moindre atome est prodige , en Europe ;

Mais pour voir le prodige , il faut un microscope ,

Si ce prodige éclate en notre beau pays : — - ,

Rien n'a pu le ravir dans les Etats-Unis I

Un voile est sur ses yeux , la haine est dans son àme ;

Sou cœur ne sent , ici , ni lumière , ni flamme ;

Nos merveilles , jamais il ne les admira ;

Il passe , indifférent près du Niagara !

Qu'importe à ce railleur que , dans le Nouveau-Monde ,

S'élèvent des forêts que seul l'orage émonde ?

Son cœur est trop étroit, son œil trop obscurci ,

Pour comprendre et pour voir tout ce qui brille ici ! —

Pauvre et triste étranger ! pauvre et triste malade !

Sois donc moins ridicule en ta fanfaronnade ;

Ouvre au moins une fois des yeux admirateurs ;

Et contemple , ébloui , nos plus pâles splendeurs !

Contemple nos grands lacs , nos fleuves , nos savanes ,

Tous ces arbres géants, couronnés de lianes;

Tout ce que la Nature étale , sous nos cieux ,

Et de plus grandiose et de plus gracieux! .. . .

O mon frère étranger , dis-moi donc , je t'en prie , La grande Nation , par ta haine flétrie , Quelle est son origine , et quels sont nos aïeux ? Ne retrouves-tu pas l'Europe sous nos cieux ?• Ne retrouves- tu pas la race Anglo-Ceî tique , Et son double élément actif et poétique ? — Saxons, Celtes, Q-ermains, Espagnols, Irlandais, Noble race latine , — Italiens , Français , — Proscrits par le Pouvoir , ou lassés du Vieux-Monde , Ne sont-ils pas venus , de leur sève féconde , De leur multiple esprit , former ce Peuple ardent , Que pour la République appelait l'Occident?

Ne sont-ils pas venus , avec des cris de joie , Saluant l'Amérique , où le soleil flamboie ; Et sur son terrain vierge , avec la Hberté , Amasser les trésors de l'hospitalité ? — mon frère étranger , armé de l'ironie , Qui n'as pu de ce Peuple admirer le génie ; Toi , qu'un esprit de zèle a poussé jusqu'ici : Pourquoi de ses vertus désespérer ainsi ?

La grâce, en devançant la marche des années , Peut faire éclore ici mille fleurs spontanées ! L'Esprit-Saint , pour agir , n'attend pas le futur ! Pour la gloire héroïque un peuple est toujours mûr ! — Toi , qui viens de l'Europe , où l'héroïsme abonde, Que n'es-tu le héros offert au Nouveau-Monde ; Le héros , dont le cœur embrasant notre cœur , Du mystique Evangile allume ici l'ardeur ?

De ces hautes vertus , qui l'ont l'éclat du temple , Des vertus de Conseil , donne-lui donc l'exemple ! Four aider son essor , pour exalter sa foi , Cette pertectiou , oh I pratique-la , toi I — Mais non , — en exerçant l'apostolat du doute , De tes froids préjugés encombrant chaque route , Tu viens , pour nous ôter l'ardeur que tu n'as pas , Aussi lâche qu'injuste , accuser nos climats I Va I la grâce divine est de toutes les zones I C'est encore le temps îles saintes Amazones!

Jeanne-d'Arc doit renaître en nos chmats bénis , Et ceindre un jour nos fronts de maiuts lauriers conquis ! Va I triste et froid rhéteur , et que le spline inspire : Tu n'es pas fait pour nous ! car notre espoir aspire A dépasser l'Europe , en toutes ses vertus :

Novissimi primi I — Gloire aux derniers élus ! —

Voilà ce qu'on peut dire à ce railleur sceptique , Qui vient pour insulter le peuple d'Amérique ! Voilà ce qu'on peut dire à l'ingrat étranger , Qui n'adopte ce sol que pour mieux l'outrager I —

Mais hélas I à quoi sert ? toute logique est vaine : Il ne voit pas d'élus dans la race indigène ; Et prévenu contre elle , il s'écrie : " -4. qtioi bon ? ^' On ne peut rien tirer d'un peuple-sauvageon I " Oui , dans l'aveuglement de la nostomanie , A tout ce qu'on affirme , il répond : Je le nie ! Il méprise les fleurs qu'il foule à chaque pas ; Et , devant le soleil , il dit : Je ne vois pas '/ C'est ainsi qu'on entend chaque transfuge esclave , Ou gravement comique , ou comiquement grave , — Le fils enhaillonné de Bridgit et Patrick j Qu'il nous vienne de Cork ou bien de Limerick , Tumultueux votant de l'indomptable Irlande , Que la Démocratie inscrit par contrebande , Le morose John Bull , l'Espagnol arrogant , Le nébuleux Germain ou le GtSLvlois flippant ^ — Au nom de sa patrie et de l'Europe entière , Qui vient jeter l'insulte à l'Amérique altière ! On rencontre partout le commis- voyageur , Des libraires marchands scribe spéculateur , Qui , pour quelques écus , distillant l'ironie , Selon l'ordre prescrit , évente son génie.

Par avance payé pour ne rien voir de beau , Il éclaire ses pas d'un vacillant flambeau.

Il a des yeux de lynx pour les splendeurs d'Europe ; Mais pour celles d'ici l'œil obscur de la taupe. Egalant sa jactance à sa mauvaise foi , De tout vilipender il s'est fait une loi.

De Voltaire , son maitre , empruntant le langage , Chacun de ses récits est un long persiflage.

A ses concitoyens, l'accueillant d'un bravo ,

Il livre avec fierté son pâle in-octavo !

Ainsi , chaque avorton de la littérature

p]nfante pour l'Europe une caricature !

L'Europe a des journaux qui s'impriment ici ;

Par des scribes payés notre nom est noirci.

Depuis qu'en son humeur abandonnant l'Europe ,

Nous vîmes parmi nous apparaître Trollopc ,

Combien de voyageurs , scribes aventuriers ,

Sont venus sur ses pas moissonner des lauriers !

De leurs cœurs , dans l'exil atteints de nostalgie,

Mon cœur eut admiré la plaintive élégie ;

Mais le inai du pays s'est traduit dans leurs cœui's

En. diatribe acerbe ou bouffonnes fureurs !

Oui , chaque matamore , en sa risible audace .

Nous parle sur un ton qui provoque et menace !

Eloigné du gendarme ou royal alguazil.

Pour se venger , hélas ! des ennuis de l'exil ,

Et pour nous amuser par une facétie ,

Chez nous , l'Européen vante la monarchie !

L'air de la République est pour lui trop subtil ;

L'esclavage natal vaut mieux qu'un libre exil ! —

Oh I de l'Européen , verbeuse outrecuidance ,

Niant , en plein midi , l'éclat de l'évidence !

Pour ton mal , l'ellébore est le seul élixir ;

C'est le médecin seul qui pourrait te guérir. . . .

Je me trompe! il te faut , en ta forfanterie ,

Le saint joug d'uh despote et la gendarmerie ;

11 te faut des prisons l'air impur et pesant :

L'air de la liberté t'enivre , en t'épuisant !

Pour prolonger ta vie et retremper ton âme ,

Quitte donc un pays , où s'éteint toute flamme ;

Pour te régénérer , retraverse les mers;

Va ! — Boston et New-Yprk préparent des steamers /

Va ! — tu pourras encore , attendri jusqu'aux larmes ,

Dans l'excès de ta joie , embrasser les gendarmes !

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