‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 12 sur 41 · CINQUIÈME BARDE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME BARDE

Malgré le télégraphe , et malgré la vapeur , Le cœur en ses amours reste toujours le cœur I Sous la zone torride ou la zone polaire , — . Habitant du vallon , montagnard , insulaire , Tout homme est attaché par de magiques nœuds Au sol de sa naissance , au sol de ses aïeux ! Avec le ciel natal l'homme est en harmonie ; Du heu qui l'a vu naître il reçoit son génie ; Plus cher que tous les lieux est l'humble coin natal ; L'air de notre patrie est le seul air vital !

tTne mère adoptivo , une mère étrangère ,

Quel que soit son amour , n'est jamais noire mèr*e' !

Qu'imîportent à l'enfant do nos vertes forêts L'Europe et ses tombeaux , l'Europe et ses palais ? L'enfant qu'entre ses bras a bercé l'Amérique , N'éprouve aucun attrait pour l'Orient féerique ; Il garde avec fierté , comme un instinct inné , L'enthousiaste amour du sein dont il est né !

Le faux cosmopolite , en parcourant la terre , Pour prêcher avec bruit l'amour humanitaire , Détruit l'ordre divin et l'ordre social , La fanâlle , l'Etat , l'esprit national.

Egoïste rbéteur de la philanthropie , Il ne craint pas de dire , en son audace impie : " La patrie est partout oïl l'on se trouve bien ; " L'étranger en tous lieux a droit de citoyen ; " Des étroits préjugés renversant les barrières, " Il réclame partout ses droits humanitaires ! "

Ce titré est trop sacré pour 1^ donner sans choix A tous ceux qui , fuyant l'oppression des rois , Dans leur enivrement et leur effervescence , N'ont de la liberté rêvé que la licence !

On doit se défier de tout hôte empressé A réclamer les droits de naturalisé :

Chacun , suivant l'instinct qui l'entraîne et l'anime , Le hasard , le malheur, l'indigence ou le crime , — Forcé d'abandonner des climats trop anciens , Vers le Monde Nouveau s'enfuit avec les siens ; Et gardant parmi nous ses amours exotiques , Il veut pourtant jouir de nos droits poHtiques ! — Stérile prédicant de blêmes libertés , Apôtre nuageux de rêves avortés , Démagogue inspiré d'un esprit satanique , Chaque sombre anarchiste émigré en Amérique ! Veillons I car parmi nous l'esprit des étrangers Menace le pays du plus grand des dangers !

Ah I malheur à tous ceux qui , pleins de moquerie , Par la force ou l'astuce , attaquent la patrie : L'amour de la patrie est un instinct jaloux Qui porte aux agresseurs les plus terribles coups ! Malheur aux étrangers , s'ils ne cessent de l'être ; S'ils veulent conserver l'amour d'un ancien maître ; S'ils n'ont pas un seul cœur avec ceux du pays ; S'ils ne partagent pas les amours de ses fils ; Si contre notre esprit leur fol esprit conspire ; S'ils veulent un empire au milieu d'un empire ! Veillons ! car le grand flot de l'émigration Menace Favenir de notre Nation !

Veillons I car , parmi nous , un esprit exotique Combat pour le fausser l'esprit patriotique j

Car l'esprit étranger , cruel perturbateur ,

De la guerre intestine est le premier fauteur ;

Du desordre toujours il s'est montré l'apôtre ;

Et traître à sa patrie , il trahira la nôtre !

Dans leur froid égoïsrae et leur cupidité ,

Bientôt les étrangers détruiront la Cité ;

De leurs vieux préjugés traînant le lourd bagage ,

Il n'ont pour le pays qu'un insultant langage ;

Et trouvant parmi nous d'hospitaliers climats ,

Pour les bienfaits reçus ils se montrent ingrats*!

Rien ne leur plaît ici , rien ici ne les touche ;

Et leur langue flétrit chaque fleur qu'elle touche î —

Leur pédante ignorance et leur fatuité

S'exhalent chaque jour en toute liberté ;

Ils fatiguent en vain leurs langues et leurs plumes

A vanter du Passé tous les us et coutumes»

Au milieu des proi^rès d'un peuple de géants ,

Qui semble anéantir et l'espace et lo temps ,

Ils voudraient implanter leurs froides vieilleries ,.

Et conserver l'esprit de leurs idolâtries.

Foulant aux pieds tous droits , ô vieilles Nations , Vous rejetez sur nous , dans vos convulsions , Le rebut de vos fils , le poison de vos Uvres , Tous ces impurs romans dont vos filles sont ivres ! Trop faibles , en ces temps , pour pouvoir les nourrir , Pour pouvoir les garder , sans risquer de mourir , Vous nous les rejeter , comme une sale écume , Vous déchargez sur nous tout ce qui vous consume ! Mais , ils viennent , ces fils , pour creuser nos canaux , Assainissant le sol par les plus durs travaux ; Et les fléaux vengeurs les suivent dans leur fuite ; La justice divine émigré à leur poursuite ; Et pour les contenir , ces hordes d'immigrants, Hélas! nos hôpitaux ne sont pas assez grands! O Nouvelle-Orléans , pâle et sinistre Reine , Le front ceint de cyprès , sur un trône d'ébène , Dans ta morne attitude au milieu des marais , Où fermentent l'été des flots pestiférés , Ton doigt , fixe et fatal , désigne à chaque bière Le funèbre chemin qui mène au cimetière ! — Reine vengeresse , armée au nom de Dieu , Tu répands des fléaux dans ton souffle de feu ! L'ignoble cargaison , par l'Europe envoyée , Envahit tout-à-coup ton enceinte eff'rayee ; Et tes oiseaux de proie , à chaque cargaison , Prophètes de la mort , noircissent l'horizon ! — ma noble patrie , en ta grande jeunesse , Pour adopter les fils d'une avare vieillesse ,

Pour nourrir tant d'enfants , en ta maternité ,

Qu'il t'a fallu d'amour et de vitalité !

Ces fils dénaturés ! en leur secrète envie ,

Ils meurtrissent le sein qui leur donne la vie !

Ecoute-les parler : à leur accent moqueur ,

Tu sauras avec qui sympathise leur cœur ;

Sans cesse , avec fureur , te prodiguant l'offense ,

Ils osent s'étonner qu'on prenne ta défense ;

Et de tes ennemis se faisant les échos ,

Ils voilent* ta beauté pour montrer tes défauts !

Ces pseudo-citoyens ! on les a vus naguère,

A ton preux champion faire une lâche guerre ;

Ils se sont élevés , ^ — bruyante légion , —

Pour le combattre au nom de la Religion :

Mais Brownson de son cœur se faisant un asile ,

Semblable , dans sa force , au grand bœuf de Sicile ,

Mugit , — sans s'émouvoir de leur esprit taquin . —

Patriotique voix du Peuple Américain !

Jamais de sa patrie , et jamais de sa mère , Dans son enthousiasme , un ûls ne désespère ! Oui , malgré tous les maux , fidèle en ses amours , Contre toute espérance , il espère toujours I Mais toi, fils adoptif , de ta jeune patrie Tu prédis chaque jour la prochaine agonie ; Tu semblés désirer la révolution , Pour voir cesser plus tôt notre forte union ! — Insensible au bonheur de ma grande patrie , Tu ne rêves que l'or de la Californie ; Le sable étincelant a chacmé tes regards Plus que l'éclat voilé du Temple des Beaux-Arts ; Tu t'inquiètes peu , pourvu que le sort t'offre De quoi choyer ton ventre , en remplissant ton coffre ; Et ton patriotisme est dans l'amour du gain , Ce vil amour qui seul te fit Américain I Attiré par l'aimant de la Californie , Tu ne lui donnes pas ton âme et ton génie :

Et si tu tiens à l'brdre et veux la liberté , C'est pour mieux réussir en ta vénaUté I Toujours l'esprit marchand, et l'esprit exotique Chez un peuple ont tué l'esprit patriotique ; Et je plains le Pays , qui nourrit dans son sein Des enfants adoptifs le dévorant essaim !

Le sol natal I chaque homme à tout sol le préfère , Comme à toute autre femme il préfère sa mère ; Et de son nom blessé chaque homme est le vengeur , Comme il venge sa mère atteinte en son honneur ! Une mère pour nous , ah ! c'est plus qu'une femme ! Ton sourire , Amérique , a fasciné mon àme ;

Et s'il reste un obstacle entre le ciel et moi ,

Oui , le dernier obstacle, Amérique , c'est toi !

Ah ! malheur à tous ceux qui t'insultent , ma mère !

Car mon amour, ému de toute sa colère,

D'un fils en sa vengeance imitant les excès ,

Irait jusqu'à s'armer pour qu'ils s(Ment expulsés !

Oui , l'instinct filial , oui , le patriotisme ,

C'est un aveugle instinct , un jaloux fanatisme ;

C'est aimer et haïr avec notre Pays ;

C'est aimer ses amis, haïr ses ennemis !

Celui qui peut entendre injurier sa mère ,

Et qui ne répond pas , dans sa sainte colère ,

Et qui ne tire pas son glaive menaçant ,

Et qui ne frappe pas ce fils n'a pas de sang ! !

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