LE DÉMON DE LA CITE
Mon maître et roi puissant , qui bâtis sur la terre
Avec l'autel brisé , ton trône populaire :
Tu connais et mon zèle , et ma fidélité ,
Et de mon rôle actif le cercle illimité ;
Eh I bien , mon maître et roi , j'ai parcouru les villes ;
Tout va bien pour le mal I — Dormons , dormons tranquito t
Oui , dans ma vigilance , au loin j'ai visité
Et le nouveau village et la vieille cité ,
Depuis Philadelphie , aux froids palais de marbres ,
Ces tombeaux puritains , qu'ombragent de grands arbres ,
Jusqu'aux bords où croupit la Nouvelle-Orléans ,
Sentine de l'Europe et nid de mécréants ; —
Tout va bien pour le mal ! — Dormons , dormons tranquilles !'
Ton sceptre pèse encor sur les âmes serviles !
La matière envahit , absorbe tout esprit ;
Il ne règne partout qu'un charnel appétit !
Déguisé pour tromper en Ange de lumière ,
Accommodant le ciel aux besoins de la terre ,
Tenant compte aujourd'hui de la fragilité ,
Des progrès de l'Eglise et de l'humanité ,
Et voulant rendre à tous la piété facile ,
J'ai tenu ce discours à la foule imbécile :
'' On peut aimer son Dieu sans excentricité ; Chacun peut se sauver dans la société :
Pourquoi fuir au désert ? pourquoi rêver le cloître ? Le monde est le jardin où la vertu doit croître l Le salut , plus facile aujourd'hui qu'autrefois , N'exige pas que l'homme émigré au fond des bois ; Le progrès a rendu facile l'impossible ; Et l'ermite exalté , Don Quichotte risible , Combat des ennemis qu'on ne voit nulle part : Marthe , au milieu du monde , a la meilleure part l Avec tous les devoirs la foi se concilie :
La vie érémitique est une anomalie !
î5ans devenir étrange^ on peut être chrétien :
"Sans se faire Sauvage . on peut faire le bien ;
A vaincre dans le monde on a plus de mérite ;
Dans un siècle agissant , pourquoi l'oisif ermite ?
Le peuple des chrétiens est un peuple bourgeois :
Sans les suivre , admirez les héros d'autrefois ;
Lisez , sans trop d'ardeur , les pieuses légendes :
Les petites vertus valent mieux que les grandes !
La sombre piété , l'ascétique ferveur ,
Le mépris de la terre , éloigne du Sauveur !
Selon les temps , les lieux , la nature fragile .
H faut interpréter l'esprit de l'Evangile :
L'homme doit craindre en tout l'exagération;
Il doit craindre l'excès de la perfection ,
L'excès dans la pudeur et dans la tempérance ;
Le moindre poids de trop fait pencher la balance !
Le point d'arrêt pour lui , c'est le juste-milieu :
En sagesse il ne faut le trop , ni le trop peu !
Nous sommes dans un Age , où la démocratie
A mieux compris l'esprit du plébéien Messie. —
Au lieu de suivre l'aigle , imitez l'animal :
Malheur au téméraire : — Icare a fini mal !
L'orgueil est bien voisin de toute grande chose :
Dès que l'on sort des rangs , grandement l'on s'expose !
•Creyez-moi , le chemin , pour arriver aux cieux ,
Le chemin le plus sûr , c'est le plus spacieux ?
Aux Trappistes blêmis , aux ascètes abstèmes ,
Aux hommes singuliers j laissez tous les extrêmes \
Les mangeurs de légume et les froids buveurs d'eau ,
Fantômes chancelants , plîraient sous le fardeau ;
Abrégé du Grand Tout , l'homme est né pantophage ;
La liqueur la plus forte est son meilleur breuvage :
Et c'est un mystagogue , un gnostique essénien ,
Qui fit de l'homme abstème un pythagoricien :
L'hygiène d'Adam ne fut pas végétale ;
Noé , pour se nourrir, eut la race animale ;
Et l'homme , en tous les temps , ou pasteur ou cliasseur .
A bu l'esprit de vin qui réjouit le cœur ! —
Et vous, vierges , suivez en tout les autres femmes ; Pour plaire et réussir , soyez des grandes dames ; Oubhez à jamais les leçons du Couvent ; Et reines de la mode , en avant ! en avant !
Sans honte, revêtez la nudité mondaine :
Laissez la pruderie à Lady puritaine :
En sa froide réserve ou romanesque ardeur Elle a l'hypocrisie et non pas la pudeur ; Sa hautaine vertu , toute dans l'apparence , Q-arde la pruderie en perdant l'innocence ; Prompte à faire le mal , pourvu qu'il soit cacîlié . Elle rougit de tout , excepté du péché j —
( Ui )
iat;
Aux taux illuniiués appartient U trustes^*
La piété sincère inspire rallégresse ;
Un visage assombri rend le péché pins grand :
C'est pécher à demi que pécher en riant ;
Laissez le désespoir an morne Janséniste ;
Le saint le pins aimable est le moins rigoriste !
On n'obtient rien de Fhomme en lui demandant trop ;
Allez an petit pas et non au grand galop :
On doit craindre en son toI Terratique comète ;
En voulant Étire TAnge , enfin , on Êiit la béte !
Le chemin le plus droit pour vous , en vérité ,
C'est le chemin suivi par la majorité !
Non , le nivellement ce n'est pas l'anarchie ;
Mais c'est l'ordre par^t de la démocratie : —
Si le peuple est le maître , abrogeant toutes lois ,
Nul n'étant asservi, vous serez tous des rois! — "
Yoila ce que j'ai dit à la foule ravie , A la foule attachée aux plaisirs de la vie ; Et la foule insensée , en ses instincts grossiers , Condamne comme fous les moines singuliers !
Et le monde , en louant le chrétien sybarite y Dénonce le dyscole et misanthrope ermite ; Pour se justifier et disculper les grands , Il ne semble épargner que les intempérants ; La gravité pour lui , c'est la misanthropie j L'Evangile parfait n'est plus qu'une utopie ; Le commun seul est vrai ; le reste est idéal ; L'homme devient suspect dès qu'il n'est plus banal ! Heureux les ennemis de la vie ascétique :
Dans leur zèle indulgent et leur bon sens pratique , Sans alarmer les cœurs au service de Dieu , Ils savent bien tirer leur épingle du jeu I Abaissser , aplanir , confondre , c'est leur règle ; Au perchoir populaire il faut ramener l'aigle ; La foule n'admet pas d'esprits récalcitrants ; L'instinct socialiste égalise les rangs !
Des canons de l'Eglise éludant l'observance , Le Peuple avec le Prêtre agit de connivence ; Ils ont su se comprendre et se mettre au niveau , Et se louer l'un l'autre , en se criant : Bravo ! Le Pasteur au troupeau vendant sa pacotille , Adultères chrétiens , ils vivent en famille I Ils disent , à la voix d'un pâle Saint-Bernard : " C'était bon autrefois ^ ce sera bon plus tard! " — Ils disent , revêtus de la même tunique :
'^ La règle du grand nombre est notre règle unique ; Et quiconque abandonne , en son goût singulier y L'esprit universel , devient irrégulier :
Ce siècle exclut l'excès de la folie antique j II faut nourrir la chair , en sa force athlétique ;
H faut , pour iravaHkr pour agir tout le jour ,
Fuir du jeûne excessif le dévorant vautour ;
n faut boire et manger , selon son appétence ;
Ce climat n^admet point d'ascétique abstinence ;
L*Age n'est point propice à ces pieux excès ;
Du vieux corps gangrené ne perçons point l'abcès ! "
Et moi , je bats des mains , j'applaudis aux maximes ^ Qui tiennent éloignés des rayonnantes cimes ; Et je flatte la chair et l'orgueil révolté ; Et j'attise l'esprit de la cupidité I —
Le sexe très-dévot , les vierges et matrones , Pour varier le cours des plaisirs monotones , Savent comment passer du théâtre au saint-lieu ,
Et de la table sainte à la table de jeu I
Elles ne craignent pas, dans leur immodestie , D'étaler leur orgueil devant la Sainte Hostie ; Et des salons du monde , avec leurs oripeaux , De venir insulter les fidèles agneaux I — Les femmes , à l'envi , profanant le saint temple , Viennent s'y dévoiler afin qu'on les contemple ; Héroïnes du luxe, aux espoirs défleuris, Elles hantent l'Eglise en quêtant des maris ; Rêvant de quelque époux la tardive victoire , Et de l'hymen bravant la chance aléatoire , •
Qu'importent à leurs cœurs d'inaberbes freluquets, Des marchands parvenus ou des dandys musqués ? L'amitié n'est qu'un rêve et l'amour qu'un mensonge , Que l'argent seul enfante et que seul il prolonge ; L'intérêt , sans amour , forme et dissout les nœuds ; Et le lit nuptial n'est qu'un sépulcre afîreux I Dans ce siècle pervers , — à Mammon seul fidèles , — Déçus et decepteurs , damoiseaux et donzelles , Se tendent en public des pièges attrayants ; Et l'hymen est suivi de malheurs efîrayants ! Dans le mélange impur qu'apporte l'hérésie , On voit s'évanouir la chaste orthodoxie; Partout, le " Ubre amour ", le fol entraînement, L'attraction des corps , succède au Sacrement ! — Ah ! le siècle est docile aux lois que tu décrètes ; D grossit, en ton nom , ses phalanges secrètes] Oui , du trône à l'autel , de la tombe au berceau , Tout est enveloppé de notre froid réseau !
De la société nous rongeons les entrailles ; Le Christ verra bientôt ses grandes funérailles ; Et le monde , soumis au culte des Démons , N'aura dans l'avenir que la foi des Mormons ! — Faut-il qu'un seul résiste , — un pâle et frêle ascète ? Un froid contemplatif, un sombre anachorète ? J*ai choisi , pour le vaincre , un géant de la chair : Le géant a fléchi , soutenu par l'Enfer !
Contre lui j'ai lancé la plus lourde machine ,
L'esprit le plus étroit , l'élu de la routine ,
Qui , dans son zèle amer , sa dure charité ,
Aussi désenchantant qu'il est désenchanté ,
Semblait , en le heurtant , un colosse de prose :
Inébranlable au choc , il a gardé sa pose I
Oui , je l'ai harcelé , sans désister jamais ;
Contre lui , mai» en vain , j'ai lancé tous les traits , —
Les traits d'esprit malin et les traits de bêtise:
Rien ne l'a détourné de sa haute entreprise ;
Rien n'a pu l'affaiblir , dans sa constante foi ;
Il priait , en disant : Mon secret est à moi !
Renié des amis , insulté du vulgaire, .
Soutenant contre tous une passive guerre ,
Au miUeu des assauts , sans crainte et sans émoi ,
Il priait , en disant : (Jest le secret du Roi! —
Ah ! qui peut , dans son calme , armé de la prière
Et de l'humiUté , vaincre un cœur solitaire ?
Tu le sais mieux que moi : La prière , en tout lieu ,
Aux mains d'un frêle enfant met la foudre de Dieu î
LE DiEMON DU DESERT.
Mon maître et roi puissant, qui bâtis sur la terre
Avec l'autel brisé , ton trône populaire :
Depuis la faute d'Eve , eu tous lieux , je te sers ;
Pour toi j'ai visité les plus sombres déserts ; .
J'ai gravi les hauts-lieux , pénétré dans les grottes ,
Et de la solitude éprouvé tous les hôtes I
Sur l'aile du simoun, l'aîle du siroco ,
Des antres sablonneux j'ai réveillé l'écho ;
J'ai vu , loin des cités , ces innombrables moines ,
Qui pour le Christ avaient vendu leurs patrimomes;
Et partout, sans pitié , j*ai tenté , tour à tour ,
Ces stoïques martyrs du jeûne et de l'amour I
A leur aspect serein , à leurs pâles visages ,
Je disais , presque ému : — Voila les seuls vrais Sages !
Et tout en combattant leurs célestes attraits ,
Oui , maître et roi puissant , oui , je les admirais :
Ils étaient logiciens I — En prières fertile ,
Leur vie était en tout conforme à l'Evangile j
Es avaient tout quitté , pour n'aimer que leur Dieu ;
Pour les choses du ciel leurs cœurs étaient de feu ! —
Où sont-ils , aujourd'hui , ces fervents Solitaires ?
Les lions sont rentrés dans leurs sombres repaires ;
A l'ermite , éloigné de tout commerce humain ,
Le mystique corbeau n'apporte plus son pain ;
Lérins est envahi par ses anciens reptiles ;
Les animaux soumis redeviennent hostiles ;
Kt^
L^homme s' étant soustrait aux rigueurs de la Croix ,
La nature sur l'homme a repris tous ses droits I —
Les moines , de leur Règle et des Conseils du Maître
Abandonnant l'esprit aussi bien que la lettre , —
De l'antique ferveur ont tous dégénéré ,
Et par l'esprit mondain perdu l'esprit sacré !
S' éloignant par degrés de la vie Ascétique ,
Ils ont perdu l'esprit de l'Ordre Erémitique ;
Us ont perdu , — cédant aux flots du mouvement , —
L'esprit de soUtude et de recueillement I
Le désert ne voit plus de cèdres monastiques ;
11 ne voit plus planer les grands aigles mystiques ,
L'harmonieux essaim des célestes oiseaux :
Les mornes j aujourd'hui , ne sont que des momeaux !
Toujours en désaccord avec la Règle Sainte ,
Be leur cellule étroite ils ont franchi l'enceinte j
Et perdant la ferveur de la sérénité,
Us s'enivrent du bruit de leur zèle agité [
Leurs yeux, toujours baissés, ne peuvent voir les astres;
Dans leur sainte avarice , ils sont pêcheurs de piastres ;
Et de leurs toisons d'or dépouillant les brebis ,
Mercenaires pasteurs, ils se sont enrichis I
Dans l'EgHse éplorée , aujourd'hui, qu'ils sont rares
Les apôtres zélés qui ne sont pas avares I
Us ne sont plus les fils du pauvre Saint François ,
Marchant pieds-nus , sans bourse , humbles comme autrefois \
Les fils dégénérés du vaillant Saint-Ignace ,
Pour un lourd cofire-fort , ont jeté la besace I
De toute œuvre, aujourd'hui, l'or est le fondement ;
C'est le pôle attractif, l'universel aimant I —
^^ Aîa lettre à la lettre , oui, sans glose , sans glose " ,
A dit l'humble François ; mais la cellule est close ,
Et l'importune voix du Maître crie en vain ,
Pour ramener ses fils dans l'antique chemin I
Qui se souvient encor d'Alveme et de Manrèse ?
Qui se souvient , hélas , de Claire et de Thérèse ?
La dévote a changé le ciUce de crin
En large crinoline et robe de satin !
Mon maître et roi puissant , en ces jours , sur la terre, Toi-même tu l'as dit : — Je n'ai plus rien à faire ! Plus de cœurs à combattre , en leurs pieux concerts ; Plus d'ascètes priant au fond de mes déserts : J'ai déjà parcouru la sauvage Amérique ; Oui , je l'ai parcourue , en mon vol électrique , De l'Orégon neigeux jusqu'à ces cHiftats d'or , Ces zones de lumière , où plane le condor :
Partout , j'ai rencontré l'homme actif et cupide , Poursuivant la fortune avec une âme avide ; Partout l'homme charnel , poursuivant le plaisir , Dans son travail fiévreux , sans trêve et sans loisir ;
Partout rhomme animal , terrestre et mercenaire . Qui croit n^avoir rien fait , tant qu*il lui reste à faire ; Partout l'Américain , courant à tons hasards , Pour saisir dans leur vol les tout-puissants dfoUa/ra I
Mon mdtre , je le dis , tout ce grand peuple est iyre ! La vapeur le tourmente et le luxe l'enivre ! — Dormons , dormons , au bruit de nos chemins de fer : Ce Peuple accomplit seul l'œuvre de Lucifer I Dans l'essor qu'il a pris, dans son espoir sublime , H ne s'arrêtera devant aucun abîme I — Le vertige l'emporte l — Avancez ! Avancez !
Voilà le cri d'orgueil de ses mille insensés ! C'est le cri , qui , sorti des goufl5*es*de TAveme , Bondit de bois en bois , de caverne en caverne ; C'est le cri de folie et de vertige ardent : — Le silence pensif a foi de l'Occident !
Avec le bruit des chars volent les étincelles ! L'aigle contemplatif, en déployant ses ailes , De ce sol , agité par le monstre enflammé , S'enfuirait vers les cieux , dans son vol alarmé ! A l'Ange de prière , il faut la solitude; Or , le désert partout s'ouvre à la multitude ; Le désert s'éclaircit par la hache et le feu : Pour le calme oratoire , il ne reste aucun lieu I
Mon maître et roi puissant , qui bâtis sur la terre Avec l'autel brisé , ton trône populaire , Tu connais mon astuce et ma duplicité , Et je puis devant toi dire la vérité :
L'ascète , dont ici nous conjurons la perte , Que la haine poursuit , que l'amitié déserte , Qu'éprouvent à la fois , dans l'esprit et la chair , La milice du monde et celle de 1 Enfer ; L'ascète qu'en tous lieux mon œil de lynx regarde : C'est un élu de Dieu , dont un Ange a la garde ; Au sein de la cité , comme au fond du désert. Ce même Ange partout et l'abrite et le sert ; De son œuvre cet Ange est l'astre tutélaire ; Dans l'épreuve et l'angoisse il l'anime et l'éclairé ; Pour triompher de moi , quand je lutte avec lui , H trouve dans cet Ange un invincible appui ; Ce fidèle gardien , ce protecteur céleste , Dans sa lutte avec moi , se cache ou manifeste ; Mais, toujours près de lui , le console et défend ; Et l'emporte au désert , athlète triomphant I — Au désert , je l'ai vu ,^omme dans son royaume , Se promener sans crainte, aspirant chaque arôme. D préfère , nomade en ses Ubres attraits , Aux brillantes cités les incultes forêts , Les Sauvages des bois aux Barbares des villes , Et les rudes ira/ppeurs aux courtisans serviles !
Je 1^ VU , dans le calme , errer en liberté ,
Contre tous les dangers par son Ange abrité I
Je Tai va , traversant les plus incultes landes ,
Sous la hutte Indienne , écoutant les légendes ,
Les récits enchanteurs du G-rand Hiawatha ,
Ce héros merveilleux qu'un poète chanta ;
Et ces récits naïfs, que les enfants redisent,
Auprès du p&le feu que les femmes attisent,
Tandis que le vent pleure et chante dans les bois,
En son àme attendrie éveillaient bien des voix I
La Nature pour lui, la Nature -sauvage ,
A l'accent amoureux , même en ses jours d'orage ;
Comme aux enfants des bois , aux chasseurs Indiens ,
Chaque riche saison lui prodigue ses biens I
Oui, pour lui la Nature , amante solitaire ,
Dans son temple éclairé , se montre sans mystère ;
Et lisant avec lui le Poème de Dieu ,
Entretient dans son cœur et l'encens et le feu I
Pour chasser le sommeil de ses chastes paupières ,
Elle a d'occultes fleurs et de magiques pierres;
Et pom- rendre la force à ses membres lassés ,
L'ombre des arbrisseaux de liane enlacés.
Sous les arbres géants , et que le ciel foudroie .
J'ai vu l'aigle à ses pieds laisser tomber sa proie ;
De l'érable j'ai vu jaillir la sève d'or ,
Et l'abeille avec lui partager son trésor : —
Retraite , vêtement , nourriture et breuvage ,
Selon qu'il a besoin , s'offrent sur son passage.
Il a pour sœurs les fleurs , pour frères les oiseaux ,
Et pour couche en tous lieux la mousse et les roseaux ;
Sa vie est sans regrets et sans inquiétude :
La présence de Dieu remplit sa solitude I
Oui , libre anachorète, en son vaste séjour ,
Il chante avec transport ses cantiques d'amour : —
Délire harmonieux , heureuse frénésie ,
Sainte exaltation de la nympholepsie ,
Sagesse poétique et telle qu'autrefois
On la vit éclater en l'humble Saint François I
Je l'ai suivi partout, et je crois le connaître;
A l'espoirr de le vaincre , ô sombre et puissant maître ,
Il nous &ut renoncer : Le monde qu'il a fui ,
N'exerce aucun pouvoir, aucun charme sur lui:
Les faux biens de la terre et les faux biens de 1 ftme .
Tout périssable amour n'a plus rien qui l'enflamme ;
La Prière à son cœur prête une aile de feu ;
Esclave de Dieu seul , il est libre en tout lieu I
Mais si je ne puis pas terrasser l'humble ascète , Si ie dois m' éloigner de l'invincible athlète , S'u me faut reconnaître en ce fragile humain , Pour me combattre et vaincre , un pouvoir souverain ;
Ah ! du moins , je pourrai , dans le monde et le temple Rendre stérile et vain son ascétique exemple j Et, dans ce siècle où tout conspire à les flatter , Détruire en plus d'un cœur l'espoir de l'imiter !
UN CHœUR DE DAMONS.
Haine au solitaire I Haine à la virginité \
Haine au prêtre austère, Qui combat l'activité !
Guerre au mysticisme , Aux séraphiques élans,
Au diaste ascétisme , Qui plane au-dessus des sens t
Gloire aux Agapètes , Aux Sonmiloques nouveaux,
Actifs interprètes Des mensonges infernaux!
Gloire aux S^rUisies Plus charnels que les Mormons ^
Gloire aux Panthéistes , Aux sectaires de tous noms I
L'ancien paganisme , Plus beau , va briller encor ;
Par le Magnétisme Va renaître l'Age d'or !
Gloire à la Ma^e , Aux médiums de l'Enfer ,
Aux fils de l'orgie , Aux Pontifes de la chair !
Haine au solitaire t Haine à la virginité !
Haine à la prière , Qui combat l'activité !
Démonolfttres , Soyons folâtres , En nos théâtres ; Loin de nous , Les hiboux , Pas de moine , Pas d'Antoine !
Buvons ,
Mangeons,
Chantons ,
Dansons !
Couronnant de fleurs nos têtes y Soyons de toutes les fêtes !
Rions, Raillons , Sautons , Valsons ;
Loin de nous la discipline , Dévot sexe en crinoline !
La cachucha , La rédowa , La mazurka Et la polka , Oui , dansons , quoiqu'il advienne ; Atchouhma la craco vienne ,
Atchouhma , Atchouhma !
Couronnant de fleurs vos têtes ^ En avant , marionnettes ; Soyez de toutes les fêtes !
Loins de vous , Les hiboux ; Pas de moine , Pas d'Antoine !
Chantons , Dansons !
Accourez , baladins , poètes sans contrôle , Yûns amuseurs du monde , ivres de gloriole î Dans votre humeur changeante et frivole gaité , Vous savez bien flairer la popularité I — Artistes complaisants , au culte variable , Après le ciel et Dieu , prêts à chanter le Diable , Vous mêlez dans vos vers le profane au divin , Le sacrilège amour au feu du séraphin !
Langoureux troubadours de languides donzelles , Vous mourez chaque nuit de désespoir pour elles , Et du feu le plas pur prostituant le nom , La dernière a toujours la plus belle chanson ! Vous contraigneei la Muse , au seuil des tabagies , — * Après les doux accents des chastes élégies , — Dans un impur délire , à célébrer soudain Et l'ivresse erotique et l'ivresse du vin I Comédiens du monde , et jouets des coquettes , Accourez et chantez , ô larmoyants poètes , rimeurs désolés , ô ridicules fous , Que le sexe à ses pieds voit toujours à genoux I Anacréons du vin , du tabac et des femmes , Pleurant sur tous les tons et sur toutes les gammes , Accourez , ménestrels , voluptueux chanteurs , De la blanche innocence obscènes corrupteurs !
LES DEUX E8PBITS LVTIN8.
I«*Aiie Domestique et l'Ame Sauvage.
Un âne , en renom dans la ville , Personnage très-important , Comme on en trouve un entre mille , Un beau jour (on ne dit pas quand) , Dans une humeur presque incivile, Voulut voir ces bois et ces lieux , Que chantent si fort les poètes , Dans le haut langage des dieux , Plus éclatant que des trompettes.
Cet âne citadin , sans bftt , Fuyant le vidgaire profcme , Pour jouir d'un rustique ébat, Prit le chemin de la savane :
Tout seul, il chemina long-temps, A travers bois et champs d'épines ; Et les loups de ses pieds sanglants Flairaient les traces purpurines.
Mais , après maint péril des bois , Mainte aventure érémitique: — Ahl dit-il , là-bas , j'aperçois L'onagre , au cœur misanthropique ! — n avance , il presse le pas , Heureux , dans ce désert sauvage , De rencontrer quelque Ghactas , Fût-il même un anthropophage I — L*onagre, en le voyant, ne sait S'il doit l'accueillir en vrai frère , Ou s'enfoncer dans la forêt, Le laissant se tirer d'affaire :
Mais , touché de son air piteux , Vagrios , réflexion faite , Au pied d'un grand arbre ombrageux , L'attend , sans urbaine étiquette.
L'ftne arrive enfin , harassé De son aventureux voyage ; Et l'un près de l'autre placé , Entre eux s'ensuit ce long partage :
l'ane domestique.
frère onagre , dis-moi donc ,
Qui t'a conduit dans ce domaine ;
Ce séjour où l'on ne vit ouc
Habiter créature humaine ?
Dis-moi donc, qui t'a découvert,
Dans sa noire mélancolie,
Cet inaccessible désert,
Plu3 triste que la Sibérie?
Pour l'habiter, il faut avoir, —
Conviens-en, — tué père et mère!
Ce n'est qu'un sombre désespoir,
Qu'une démence atribilaire,
Qui puisse amsi t'y retenir,
Parmi tant de bêtes voraces,
Dans ce nid de nycticoraces.
Dont l'aspect seul me fait frémir I
Vraiment, tu l'avoûras sans peine,
Pour quitter la foule mondaine,
Pour vivre ainsi , seul et caché ,
Il faut être un ours mal léché !
Dis-moi donc, quels crimes atroces,
Quels ennemis assez féroces ,
Et quels implacables remords ,
Quel diable à ce sort te condamne?
Ah I c'est bien le pire des sorts
Qui puisse échoir à l'homme ou l'âne I
Dans ta farouche oisiveté , —
( Mieux vaut cent fois la servitude 1 ) —
Oh I comment as- tu supporté
Cet enfer de la solitude ?
l'ane sauvage.
Frère àne citadin, frère âne accusateur , Ecoute un peu l'onagre , et retiens ses paroles : Animé de quel zèle , et de quelle ferveur , Viens-tu conter ici tes graves fariboles ?
Ne vois-je point du bât la marque sur ton dos , Pauvre bêto de somme , esclave domestique ?
Sans pitié chaque jour accablé de fardeaux , Tu viens pour plaindre ici l'onagre éré mi tique : Va reprendre le bât, ô docile animal ; Dieu te fit pour vieillir au service de l'homme ; Pour toi, la servitude est bien l'état normal ; Utile serviteur , reste bête de somme !
Moi libre de tout joug, et libre de tout frei^ , Je n'ai jamais souffert l'humaine servitude f
Le ciel , en me créant , m'a dit : " Sois souverain ! *'^ Je suis roi du désert , roi de îa solitude !
Hélas I le monde est plein de fous ;
Chacun a sa monomauie ;
On ne dispute pas des goûts :
La folie est partout folie I
Docile , héroïque animal ,
Toi , tu suis la règle commune ;
Mais, excentrique, original,
Bêlas I je vis sans règle aucune !
Pour boisson, j'ai l'eau du torrent;
Pour pitance, la folle-avoine ;
Je suis l'onagre indépendant;
Je suis un fils de Saint Antoine f
Retourne, ô frère citadin,
Au râtelier de l'écurie ;
Va savourer le picotin ,
Qu'on jette en ta crèche chérie l
Qui des deux est le plus sensé ?
Tu dis que je bats la campagne ;—
Hélas I toi tu bats le pavé ,
Et l'esclavage t'accompagne I
Toute ville est une prison !
Dieu donna l'espace au bison ;
Le renard trouve une tanière ,
La colombe un nid dans la pierre;
C'est dans le désert qu'autrefois
Du ciel on vit tomber la manne ;
C'est Dieu qui fît l'immense bois,
Et qui fît la vaste savane :
Mais l'homme a bâti les cités ,
Et les villes et les villages ,
De tous les plus vils esclavages
Criminels séjours agités !
Si moi je contemple les astres ,
Toi , tu couves des yeux tes piastres , —
Ménageant la chèvre et le chou : — r
Qui de nous deux est le plus fou ?
l'ane domestique.
Dis-moi , dans ta sombre détresse , Par les moustiques dévoré , Quel ennemi jamais te laisse Un jour de repos assuré ?
Ici, ce sont d'impurs reptiles:
Là, c'est un trou de crocodiles; Plus loin, un antre plein.de loups; Tous les animaux en courroux
Marchent par batailkms Hostiles ; Et tu meurs de soif ou de faim , Quaud ce n'est pas de la piqûre D'un aspic au subtil venin , misérable créature I
l'ane sauvaoè.
ÎVère âne , du désert les venimeux essaims ,
Crois-moi , sont moins méchants que les pieux humains I
A mon cœur rassuré les serpents à sonnettes
Inspirent moins d'effroi que tant de gens honnêtes I
Et dans la fange où dort le caïman hideux,
J'aimerais mieux tomber que vivre au milieu d'eux I
Les bêtes des cités, perfidement atroces.
Sont plus à redouter que les bêtes féroces ;
Et l'agneau qui , fuyant , se sauve auprès des loups ,
"Tremble moins qu'au milieu de ses frères jaloux I
l'ane domestique.
superbe sauvagerie
De l'incurable hypocondrie !
Adieu , rebelle enfant des bois',
Onagre de la solitude :
Servir, c'est l'esprit de la Croix;
Qu'elle est douce la servitude I
La plu-? haute perfection ,
C'est vivre en paix avec ses frères:
Malheur , malheur aux Solitaires I
Je crains l'étrange exception !
J'aime mieux mon dur esclavage • Que ton esprit d'orgueil sauvage I
C'est à l'ermite enorgueilli
Qu'un grand Sage a dit: Vœ soli!
Un seul acte d'obéissance
Vaut la plus rude austérité ;
Et la plus grande pénitence ,
C'est de vivre en société :
Lorsque Ton est en tout semblable à tout le monde On échappe au danger d'une chute profonde; Héros facile, on a la consolation De n'être pas proscrit comme une exception ; Sans être ostracisé par la foule ennemie , Sans réveiller en elle ou la crainte ou l'envie , Aidé par ses égaux, que l'on aide à son tour, On vit , prôné de tous , dans la paix et l'amour.
l'ane sauvage.
toi , qui me viens chercher noise , Et m'accuser d'humeur sournoise, Qu*es-tu, bête, h Tesprit taquin :
Curé, vicaire, ou sacristain?
En vain , on m'appelle dyscole ; Gomme l'ascète érémicole , Ainsi que les oiseaux du ciel, En l'amour providentiel Je mets toute ma confiance :
L'onagre, en son insouciance, Dormant sous un pavillon bleu , Pour vivre a besoin de si peu!
Les Tètes- Plates , les Gros- Ventres N'habitent pas au fond des bois ; Ils n'habitent pas dans les antres ; Mais ce sont de piètres bourgeois :
On les rencontre dans les villes , Dans les bourses, dans les bazars; Ce sont les animaux dociles, Que le Luxe attelle à ses chars.
Ah! quand l'âne se fait victime, Toujours un intérêt l'anime ; — L'espoir secret d'un picotin; L'odeur , l'attrait d'un vert festin.
Et l'âne et l'homme , en tout semblables, Quand ils se montrent serviables, Savent bien mettre à très-haut prix Leur dur travail si peu compris. — Ne vante pas trop tes services :
Sous le bât, ou sous le harnais, Tu ressembles aux écrevisses ; Ton fort, ce n'est pas le progrès.
Peux-tu me démentir , ô frère :
Quand tu fais un pas en avant, N'en fais-tu pas dix en arrière ?
Ton instinct est rétrogradant!
L'âne est d'humeur ruminative; Toujours il se montre rétif, Qaand , pour le rendre plus actif, Quelque despote le captive. . . .
Hélas! que vois-je sur ta peau ?
Sont-ce des coups de discipline, Ou les coups de fouet d'un bourreau Qui te bride , sangle et domine ?
Midas ! ô frère Midas !
Ne fais pas le saint hypocrite , En attaquant ton frère ermite I Midas ! ne t'y frotte pas l
Dis-moi, le pélican austère, Et le passereau solitaire , Le cygne au chant mélodieux , Ne sont-ils que des orgueilleux?
Dis-moi , la timide gazelle , L'agile et farouche chevreuil ; L'aigle au ciel déployant son aile, Sont-ils inspirés par l'orgueil?
Pour fuir la folle multitude , Faut-il donc haïr les humains; Et pour aimer la solitude , Les bois qu'ont aimés tant de Saints, L'onagre est-il, en sa retraite, Un orgueilleux anachorète?
Qu'aurais-tu fait, qu'aurais-ln dit, lîépoîids, frère uno communiste^ A l'Ermite Sain tJean -Baptiste , Dans sa caverne de granit?
Ton héroïsme est admirable, Admirable est ton dévoûmentj Mais il est, j'avoue humblement.
Plus admirable qu'imitable !
Ah ! crois-moi , frère officieux , Qui veux que l'onagre t'imite , N'attends pas que tu sois trop vieux,
Pour songer à te faire ermite !
Malheur au monde : vœ mundo l —
beaia soliiudo ,
sola beaiiiudo !
bienheureuse solitude,
ma seule béatitude !
Dieu nous fit différents,*
Il te fit pour l'étable ,
Il me fît indomptable:
Soyons tous deux contents I . . . .
Mais, trêve à tout ce vain parlage :
Moi , je Puis l'onagre sauvage ;
Et toi' , l'âne de la cité ;
Moi , je t'ai dit la vérité ;
Toi, me lançant une ruade,
Dans ta charitable incartade ,
Tu m'as bien montré quel esprit
Anime le monde maudit :
Malheur, oh ! oui , malheur au monde,
Dont la malice est si profonde I
beata soliiudo !
sola beaiiiudo !
Assez d'importants personnages , — Positifs, pratiques et sages , —
Brigueront toujours les emplois , Pour qu'on me laisse dans mes boîs l Je n'ai pas cet heureux génie , Et cet imperturbable aplomb , Qu'il faut , — à l'heure définie , — Pour noircir des feuilles de plomb I Je n'ai pas cette habile audace , Ce front bronzé d'un charlatan Qui détaille à la populace Son littéraire orviétan î — Je suis un fils de Saint Antoine , Sans science et sans patrimoine :
Vivre , aimer , prier à l'écart ,
Et philosopher c'est ma part f
FIN DU COSiMiABUlE IH]rEBKAL
LE NID D'AKLE.
Félix est qmfugit urhes /
Fuge, et heàbens;
Fuge, tace, et quiesce;
Carnis remoram compesce ,
In monte salvaheris.
beata soUiurlo , soïa heatitudo , Plis secessicoîis I Quàm beaii candidati, Qui ad te volant dlati Porro à mundicolis f
(C. Musius.)
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ANTOINE CALYBITE,
Pauvreté , Chasteté , divine Obéissance , triple bouclier , invincible puissance , C'est par vous que le cœur , en son humilité , Atteint tous les degrés de l'héroïcité !
Se lier pour toujours, dans un élan mystique , Fixer sa volonté par un acte héroïque , S'enchaîner librement et par un triple vœu , Oui , c'est surpasser l'Ange , et ressembler à Dieu I
Toujours , dans leur amour , des âmes solitaires Répandront le parfum de leurs chastes prières ; Et soutenant l'Eglise , en élevant leurs mains , Ressembleront sur terre à d'ardents Séraphins I Toujours , dans les déserts , sur les rochers aride3 , Dans les cloîtres bâtis au fond des thébaïdes , Toujours prjront des Saints , obscurs et méprisés j Des Saints , qui ne seront jamais canonisés ; Toujours , au fond des bois , dans les calmes retraites , Coidera le flot pur de leurs larmes secrètes ! — Oh I non , les plus grands Saints , les Saints les plus puissants , Les soutiens de l'Eghse , et ses flambeaux ardents , Non , ce ne sont pas ceux que célèbre l'Histoire ; Ceux, dont brille partout l'immortelle mémoire 1 Non , non , ce ne sont pas, dans leur zèle pour Dieu , Les Apôtres prêchant l'Evangile en tout lieu ; Ce ne sont pas les rois , les aigles de la chc ire , Les Pontifes royaux du Siège de Saint-Pierre , Ni les astres brillants du ferme Episcopat , Ni les docteurs pubUcs parlant avec éclat : —
Ces Saints, où donc sont-ils?. .. Silence, ombre , mystère f.
Nulle voix , nul écho ne répond sur la terre I
Pour les faire plus grands , Dieu nous les a cachés ;
Et l'Eglise amoureuse , en vain , les a cherchés :
Ils ont su lui ravir leur merveilleuse gloire ;
L*Ange seul a connu leur céleste oratoire I
Oui , c*est dans le désert , oui , c'est loin de tout bruit ^
Que l'âme illuminée , en son extase , agit ;
C'est dans Tobscurité d'une étroite cellule ,
Que l'Ange a dans l'Ermite un héroïque émule ;
Et que par l'oraison , Moïse audacieux ,
Pour l'Eglise et le Peuple , il obtient tout des cieux l
La pins forte action part de la solitude ; L'âme contemplative émeut la multitude ; La prière d'amour rayonne en ses ardeurs ; L'astre agit sur les flots , l'oraison sur les cœurs * L'immobile Soleil suit l'élan de la terre , Et l'Ermite en repos l'essor humanitaire \ C'est agir que prier, c'est agir puissamment; C'est unir par l'amour la terre au firmament; C'est dans son vol ardent , à travers les espaces , Du céleste océan faire pleuvoir les grâces I Autant que l'action, la prière combat; C'est du mystique amour l'intime apostolat I . . .
Sur ce mont , sur ce roc , sur ce haut promontoire , Où l'aigle a mis son aire , et moi , mon oratoire , — Me voilà ! — Sur ce roc , comme sur le Carmel , J'ai sous mes pieds la terre , et mon front touche au ciel f La fleur, qu'ici je cueille , est fille de la neige; De la foudre et des vents j'entends gronder l'arpège ! — Ah ! c'est bien le séjour que rêvait ma douleur : L'orage du dehors rend plus calme mon cœur I . .
Salut , sainte retraite , ô sauvage Nid-d' Aigle , Où j'ai l'eau du torrent , et le noir pain de seigle; Solitude , où , semblable à l'onagre affranchi , — En meurtrissant mes pieds et mes mains , — j'ai gravi ! . . .
La foudre quelquefois sur les cimes neigeuses Laisse de son fracas les traces orageuses ; Mais du sein des marais, des humides has-fonds^ En épaisses vapeurs s'exhalent des poisons :
Là , germent les fléaux ; là , naissent les reptiles ; Là, dorment dans les joncs d'immondes crocodiles . . . , Ah I donnez-moi l'air pur , l'air subtil , éthéré ; Donnez-moi la montagne et le ciel azuré !
Sous mes pieds gravissant , quand disparait la terre , En montant , je me sens plus Ubre et solitaire; Mon àme se dilate ainsi que l'horizon ; Et j'oubUe en priant ma terrestre prison!
Celui qui se croit fort et s'appUudit , qu'il tremble ; Car plus y par ses vertus , l'homme à l'Ange ressemble , Plus est grande sa chute , après la sainteté : — Notre ancre de salut est dans l'humilité I Par l'orgueil , tout péché commence et se consomme : L'orgueil fit tomber l'Ange , et l'orgueil perdit l'homme î Dans Lucifer déchu l'Ange devint Satan ; £t dans l'homme pécheur , la haine eut son volcan 1 . . . Heureuse l'âme vierge , heureuse l'âme sainte , Qui , dans un cloître obscur , dans une calme enceinte , S'abrite dès l'enfance, et par un triple vœu Se donne pour toujours , et sans réserve , à Dieu I . . .
L'homme n'est qu'un roseau , la Nature qu'une ombre , Le terrestre séjour qu'un exil froid et sombre ! Du fond de la vallée, élevons notre cœur; Contemplons de Sion la céleste splendeur I Dans le désert d'un jour, ne dressons qu'une tente ; Elevons nos regards vers la cime éclatante !
L'ennemi nous entoure et nous poursuit partout ; Ah I tremblons et prions , nous qui sommes debout : Les cèdres sont tombés de leur sublime faîte ! Veillons I car on a vu tomber l'anachorète 1 — Hors de Dieu , rien n'est stable et rien n'est permanent ; Lui seul de tout amour est l'Immuable Aimant ; Et l'amour en lui seul , comme Première Cause , Et comme Fin Dernière , absorbé , se repose I
Ah I tremblons et prions , nous qui sommes debout : L'invisible ennemi tend des pièges partout !
Humilité sublime , humilité profonde , C'est sur toi , c'est en toi , que la vertu se fonde ; Sans toi , toute vertu , dans son éclat mondain , Comme un rêve trompeur , s'évanouit soudain I L'âme qu'en son orgueil la sainte Foi déserte , Aux ténèbres du doute et du vice est ouverte I . . .
Toute gloire ici-bas est semblable au ballon , •
Aérien hochet qu'emporte l'aquilon !
L'ombre plane au-dessus de toute gloire humaine ; Toute gloire est amère, et toute gloire est vaine 1 — Cet Astre , qui portait le nom de Lucifer , S'est éteint dans le ciel , sans éclairer l'Enfer I L'orgueil creusa l'abîme , où sans fin l'àme souffre ; L'orgueil sans cesse encore en élargit le gouffre ! Enflé d'un souffle vain comme un aérostat , L'homme est ange en montant et retombe apostat ! Nous voyons , en pleurant , la sainte Poésie Complice de nos jours de la sombre hérésie !
Abdiquant les lauriers , que l'Enfer envia , La Muse , en s'abaissant , dans son vol dévia ; ^
Et tombant des hauteurs du Dogme Catholiqui , Erigea dans l'Enfer un Calvaire hérétique ! — >
sainte Poésie , ô prêtresse du Beau , En te voilant de deuil , pleure sur son tombeau I Le génie apostat est digne de tes larmes ; De sa chute le monde est ébranlé d'alarmes I génie hérétique, en ton infime élan, Ton aile s'est noircie au foyer de Satan; Et tu fis dire encor : " Coupable Poésie , Un adultère attrait t'incline à l'hérésie! " Ah I que de grands esprits , au malheur condamnés , Pour servir de leçons , en nos temps semblent nés I Lorsque le froid Démon , qui discute et qui doute , Est devenu l'ami que votre cœur écoute , C'est qu'en l'esprit déjà l'orgueil est révolté , C'est que l'âme a déjà perdu la chasteté !
Si quelque ardent génie a failli dans la lutte , Si vous êtes témoins d'une angélique chute , Yous trouverez au fond la luxure ou l'orgueil : De tout les apostats c'est le fatal écueil !
Suivez l'astro écli)psé , l'effrayant météore , Dont le dernier rayon vous éblouit encore , Vous le verrez tomber de la voûte d'azur , Découronné de gloire , au fond d'un gouffre impur I L'enfant de Saint-Malo , décevant notre attente, Effraya l'Annorique , en sa chute éclatante I Ceux , dont le vol jamais n'atteint au firmament , Cha([iie jour , impunis, tombent obscurément; Et leur chute fréquente, et leur faute éphémère, Ne jette aucun éclat dont s'étonne la terre ! Et ceux-là , rassurés dans leur obscurité , Jugent l'astre en sa chute avec sévérité I Ah 1 Dieu vous jugera , condamnateurs vulgaires ; Il portera l'éclat dans vos sombres repaires , Esprits vils et rampants , ô nocturnes hiboux: La chute du génie est un secret pour vous I L'orgueil de la bassesse enfante plus de crimes Que l'orgueil engendré par des talents sublimes ; Oui , les fils d'Asmodée et ceux de Béhal, Immondes déserteurs de tout culte idéal, A l'angélique amour fermant leur âme éteinte , Aux appétits grossiers se livrent sans contrainte ! Que l'homme soit séduit, en ses rêves fiévreux, Par l'espoir enivrant d'être semblable aux dieux , Hélas ! on le conçoit ; mais au rang de la brute On ne peut concevoir qu'il aspire en sa chute I Oh I que de grands esprits en nos temps ont brillé D'un satanique éclat, dans un ciel foudroyé ! Mais , après chaque chute et sur chaque désastre , Le ciel rasséréné salue un nouvel astre :
Ainsi , la vieille Espagne , au bord de son tombeau ,
Enfante avec orgueil Balmès et Donosoj
La France jette au monde , en reniant Voltaire ,
Le prenx Chateaubriand et l'ardent Lacordaire ;
Et r Allemagne émue , après un froid sommeil,
Du mystique Gôrrès voit briller le soleil 1
Mais , hélas I le génie , en éclairant notre Age ,
D'un silence afifecté ne reçoit que l'outrage ;
Accusé de folie ou d'excentricité ,
Il meurt dans la misère et dans l'obscurité I
Malheur à qui reçut l'esprit des grandes choses I H trouvera pour lui toutes les âmes closes :
Le monde , en sa frayeur , chasse , en le lapidant , Le prophète inspiré , l'apôtre indépendant I Il n'aime que la pompe et le concert des fêtes; Pour exalter son luxe , il a ses faux, prophètes ; Et toujours sa colère et ses lâches terreurs Eclatent au dehors en sanglantes fureurs I
O monde , qui ne veux que Satan pour ton maître , Lorsqu'il ressemble au Christ , tu hais toujours le prêtre ! Tu ne flattes que ceux qui t'ont flatté d'abord ; Ceux qui pour t'enivrer savent chanter d'accord : Toute parole austère et tout costume sombre , Tout ce qui semble hostile au luxe du grand nombre ; Tout ce qui te rappelle et le cloître et la Croix ; L'Evangile parfait et l'esprit d'autrefois ; L'ardent Contemplatif, en son humble cellule ; Le Sage , dont la lampe, à l'écart, brille et brûle j Tout ce qui te menace , ô m(»nde , en ton effroi , Tout ce qui te condamne , est condamné par toi I —
Au torrent des plaisirs dont la foule s'enivre , Si , follement séduit , le jeune homme se livre j Si de la yaine gloire , ou d'un hymen brillant , Il poursuit le fantôme , aussi faux qu'attrayant ; S'il veut de la fortune , en ses courses fiévreuses , Braver tous les hasards, les chances périlleuses; S'il s'agite et s'épuise à gagner de faux biens : Applaudi par le monde , applaudi par les siens , D'une voix unanime , on l'admire et l'encense ; Et cet homme orgueilleux devient une puissance I Mais , si fuyant le monde et son pompeux éclat, — Humble et pauvre , il se sent épris du célibat; Si , dans l'entraînement d'un amour angélique, Il préfère aux cités la grotte érémitique ; Et si , n'aimant que Dieu , il voudrait pour toujours Eteindre en son amour tous les autres amours : Ah I tout-à-coup l'Enfer et le monde se liguent ; Les bons et les méchants de leuzs cris le fatiguent;
Chacun s'arme et l'attaque , ainsi qu'un ennemi ; Sur la terre , il n'a plus que Dieu seul pour ami ! Il n'a plus que Dieu seul , et Dieu seul récompense Son courage héroïque et sa persévérance I —
Adieu donc , ô cités ; ô multitude , adieu I — Salut , ô solitude , où l'on vit avec Dieu ; Où l'on goûte un bonheur sans terrestre mélange ; Où l'Ange parle à l'homme , et l'honmie parle à l'Ange ! Salut, désert béni , qu'a chanté Saint Eucher: Plus notre âme s*élève et plus tu nous es cher I C'est toi l'Arche d'abri ; c'est toi le port tranquille ; Toi , le cloître étemel , l'indestructible asile I — Salut , sombres forêts ! — Folles cités , adieu I Les biens qu'on abandonne , on les retrouve en Dieu î Contre l'impur torrent , le fleuve qui déborde , Dieu m'offrit un refuge , en sa miséricorde : Quand Dieu fuit des cités , l'homme fuit dans les bois I . . A chaque homme , ici-bas , Dieu laisse un libre choix ; La liberté pour l'homme est un droit de naissance , Un don que Dieu lui fit avec l'intelligence : Dans l'ordre du salut , dans l'ordre du bonheur , L'homme a droit de briser tout obstacle oppresseur ! La poursuite du bien , c'est le droit de tout homme ; Sur ce droit Dieu lui-même établit son royaume ; C'est le droit de chacun , selon l'attrait divin , D'aspirer au bonheur , sans nuire à son prochain ; Dans l'Eglise , chacun doit réclamer sa place ; Et le libre vouloir , d'accord avec la grâce , Suivant l'intime attrait de la vocation , Porte l'un au repos , et l'autre à l'action.
S'il en est dont le cœur , armé contre l'orage , AJQfronte les périls , sans craindre le naufrage , Il en existe aussi , moins forts et plus prudents , Qui vivent éloignés des abîmes grondants :
Si nous les condamnons, qui pourrait nous absoudre ? Où serait le pouvoir qui détourne la foudre ? — Laissons donc à chacun son Ubre et divin choix : Aux crimes de la foule il faut un contrepoids ! Sans les calmes abris , où l'on prie en silence , Où l'on verse en secret ses pleurs dans la balance , Où la vertu sans cesse intercède à l'autel , Et conjure le feu prêt à tomber du ciel ; Sans l'innocent martyr , que le vœu déshérite , Et qui pleure pour ceux contre qui Dieu s'irrite ; Sans la PRièRE enfin , sans le jeûne des Saints , Dans leur mystique ardeur plaidant pour les humains ; Sans vous , Carmes , Chartreux , Trappistes ascétiques , Vierges du Mont-Carmel , recluses séraphiques , Vous qui souffrez pour nous , vous qui priez sans bruit : - L'équilibre du monde , hélas ! serait détruit !
La prière des Saints , c'est l'appui de la terre ; Des vengeances du ciel , c'est le paratonnerre ! — Et cependant , ô Christ , les hommes d'aujourd'hui , Dans leur aveuglement , repoussent cet appui ! }&n arrachant la Croix du front de l'édifice , "Et des cœurs embrasés l'amour du sacrifice ; En ôtant cet appui , les fils de BéUal Voudraient faire crouler le temple social ! —
monde , en ta faiblesse , un enfant te terrasse ! Ton pouvoir fascinant tombe devant la grâce ! Quand l'âme au saint amour a pu s'épanouir, Avec tous tes faux biens tu ne peux l'éblouir : Ton miel n'est que poison ; ton or n'est que poussière ; Ton amour , qu'un élan de volupté grossière ! En soulevant ton voile , on aperçoit l'Enfer ; Etabli par Satan , ton règne est dans la chair : Son esprit est le tien ; ses pompes sont tes pompes ; En aveuglant le cœur , tu séduis et tu*trompes ; Tout ce que ton orgueil appelle urbanité N'est qu'un brillant dehors de ta perversité ! Ta fausse liberté n'est que vil esclavage , Et ta froide vertu qu'un superbe étalage ; Pour qui t'aîme et te sert , qu'il est lourd ton fardeau ! Dans sa colère enfin, Dieu l'a dit : Vœ mundo I Ah ! bienheureux cent fois , priant dans sa cellule , Le Carme , le Chartreux ou l'humble Camaldule !
Debout , sur ce nouveau Carmel ,
Où j'entends, — calme et solitaire , —
Les derniers discords de la terre ,
Et les premiers concerts du ciel;
Sur le haut de ce promontoire ,
Sur cet imposant piédestal ,
Où j'ai construit mon oratoire ,
Près du nid d'un altier rival;
Dans cette solitude austère :
Oui, je t'adresse ma prière,
Dieu d'amour et de pardon ;
Je t'invoque, par le doux nom
Et de Jésus et de Marie;
Je t'implore pour ma Patrie ,
Pour l'Eglise et la Liberté !
Je te suppHe , en ta bonté ,
En ta sainte miséricorde ,
D'apaiser l'esprit de discorde ,
Et de rapprocher les partis ,
Agitant les Etats-Unis! -^
Dans ma douleur , dans mes alarmes .
En répandant des flots de larmes ,
Je te supplie , 6 Dieu clément :
Pardonne à leur aveuglement!
Pardonne à la foule insensée , Vers le sombre abîme poussée Par le souffle vertigineux Qu'a soulevé l'Ange orgueilleux I Pardonne à la Presse , à la foule , Qui te blasphème , aveugle et soûle i toi qui mourus sur la Croix , Pardonne aux Peuples comme aux Boisl Pardonne à ce Siècle malade, Dans sa vaine et folle croisade Contre la sainte Vérité , EtrinûdlHbleAatorité!
PReHIBR Ay.
" Retirez-voua du bruit du monde , sortez de son tumulte , éloignez-vous de ses agitations ; venez dans le silence d'une profonde solitude; venez avec moi sur la montagne sainte; montons, nàontons ensemble bien au-dessus des hommes, pour nous rapprocher de Dieu ; et quand nous serons là , presque sous l'aile du Seigneur , demandons à l'Esprit qui a parlé à Moïse de nous parler aussi.
L'Esprit qui élève l'âme et qui nous prête ses ailes pour nous porter vers le Créateur n'habite point les cités; c'est le silence du désert qu'il aime ; c'est là qu'il donne ses inspirations. "
{Adam , ou la Création , préface par M. le Vicomte Walsel)
" La solitude concentre et fortifie toutes les facultés de l'âme. — Les prophètes , les saints , les grands hommes et les poètes l'ont merveilleusement compris ; et leur nature leur fait chercher à tous le désert , ou l'isolement parmi les hommes .... Par un instinct , que la connaissance des hommes confirma plus tard , je n'ai jamais placé le bonheur que dans la solitude.
(Lectures pour tous , par A. de Lamartine.)
" On dit que les perles de la première grandeur ne se forment qu*au fond de la mer; c'est aussi dans la retraite et au fond de la solitude que se forme la plus haute sainteté. "
(Le p. Paul Segmerl)