PROLOGUE
Dans ce siècle , aveuglé d'orgueilleuses lumières ,
Qui va jusqu'à nier les vérités premières ;
<Jui , saisi de vertige , en sa fiévreuse ardeur ,
Court vers le précipice aidé par la vapeur ;
Dans ce siècle éclairé , cet âge vMUtaire ,
Où de l'humanité l'idole est la matière ;
Où le roi c'est le peuple , et l'argent c'est le dieu ,
Faux dieu que l'on adore et poursuit en tout lieu;
Dans un siècle de luxe, ivre comme le nôtre :
D'où vient l'étrange effort d'un ascétique apôtre ? —
Sur le monde , aujourd'hui , règne un vénal pouvoir ;
On n'entend que le bruit de l'actif laminoir ,
Le choc d'hommes charnels et de lourdes machines ,
Semant sur leurs chemins de stériles ruines ;
On n'entend qu'une voix : " Mi avant ! en avant! "
Voix que l'écho répète et qu'apporte le vent;
Voix qui trouble en son nid la douce créature ,
Portant l'efiroi de l'homme au sein de la nature I
Dans ce siècle effréné , qui , sans guide et sans foi ,
Pour réprimer la chair , n'admet aucune loi :
D'où vient l'étrange effort d'un mystique poète ?
Pense-t-il , à sa voix , que le siècle s'arrête ?
Pense-t-il , — le rêveur I — qu'énm de ses accents ,
Le monde avec amour lui brûle un grain d'encens ;
Et que le couronnant , dans un beau jour de fête ,
En lui jetant des fleurs , il l'accueille en prophète? —
Voilà ce que m'a dit , tronblant mon oraison , Un esprit positif, le bon sens , la raison; Mais je n'ai pas voulu , moi , dans ma sainte iTresse , Ecouter les leçons de la froide sagesse ; Et comme un insensé dédaignant la cité, Troubadour de la Croix , plein de sérénité , Au désert j'ai suivi la séraphique Muse , Amante du repos , humble et grave recluse , Et , devant son autel , ne cessant de prier , J*ai mérité le nom d'inactif ouvrier ; Le nom de prêtre oisif et d'apôtre inutile , Frappé de l'anatlième , écrit dans l'Evangile ; J'ai mérité le nom et le blâme offensif, Que le siècle décerne à tout Contemplatif:
Mais ce nom glorieux , je l'aime et je l'accepte ; J'ai loué le conseil au-dessus du précepte ; Oui , je me suis assis , humble aux pieds du Sauveur , Et j'accepte , en son nom , le titre de rêveur I
Ah! si j'avais voulu me rendre plus utile.
Mieux comprendre le monde et l'esprit mercantile , Dans des chants applaudis , de son luxe énervant J'eusse au loin publié l'éloge décevant ; Oui , si j'avais voulu me montrer moins sauvage, J'eusse d'uu siècle esclave exalté l'esclavage ; Et puis , stigmatisant les subhmes rêveurs , Les anges d'oraison , les vrais adorateurs, J'eusse , — accordant ma lyre au bruit de l'industrie , Chanté tous les excès de ma jeune patrie !
Mais pour l'homme . le choix n'est pas facultatif; Chacun doit accomplir un rôle impératif; Chacun , suivant sa vie , agitée ou tranquille , Obéissant toujours au Moteur Immobile , Doit , selon ses attraits , ses dons , ses facultés, Accomplir ses devoirs, à Dieu seul rappoités: L'unité multiforme en tout se manifeste , L'harmonie est partout, — partout l'accord céleste; Comme les fleurs , les fruits , les hommes sont divers ; L'ordre éclate en l'Eglise et brille en l'univers ! —
Tandis que dans la nuit , pour enlacer les âmes , On prépare en secret d'insidieuses trames ; Que la Nécromancie , en son impiété , Le faux illuminisme , au langage exalté , Le Spiritisme impur , comme un sombre vampire . Sur la chair afîranchie étend son morne empire ; Que le peuple despote , aveugle niveleur , Sous son marteau brutal abat chaque hauteur ; Et contemplant les fronts qu'il abaisse et domine . Triomphe en son progrès d'une œuvre de ruine ; Tandis que tout conspire , en ce siècle de fer . Pour abolir l'Eglise , au nom de Lucifer :
Moi , j'élève la voix pour prendre sa défense ; Et voulant égaler la louange à l'offense , Chacun, au fond du cœur, m'absoudra, je le sais , Si mon zèle m'entraîne à de pieux excès ; Si, brûlant d'un amour dont le siècle s'étonne , , Je parle avec l'accent du rude Jacopone ; Et , sans respect humain , disant la vérité , Je viens heurter l'orgueil de la majorité!
L'amour a sa folie et la foi son délire ; Le cœur bondit de joie , à J'qspoir du martyre ; H est doux de mourir pour la cause de Dieu ; A qui meurt pour la foi, par l'épée ou le feu, A qui tombe martyr , l'auréole est promise ; Par l'heureuse victime une palme est conquise ; Et l'élu vers le ciel triomphant dans son vol, a Laisse un sang fécondant qui fait germer le sofl Oh! qu'il faut de courage et qu'il faut d'héroïsme , Pour vaincre le torrent du matérialisme , Pour remonter le cours du fleuve impétueux , Restant calme au milieu des flots tumultueux ! J'ai vu des cœurs ardents, fatigués de la lutte, Tomber du rang de l'ange au-dessous de la brute ; Et n'acceptant de lois que de l'orgueil des sens , Dériver , dans le monde , à leurs plus vils penchants l Mais , dans ce monde athée , où la Mammocratû Semble imposer ses lois à la hiérarchie , Malgré tant de croyants apostats parmi nous , De l'héroisme encor je sens battre le pouls ; Je sens qu'un chaste amour exalte encor les âmes , Et qu'il brûle toujours de virginales flammes , Et qu'il plane au-dessus des temples abattus, L'esprit de poésie et des saintes vertus.
Oui, de l'antique foi, des vertus de nos pères, Il reste parmi nous des cœurs dépositaires ; Et si Dieu suscitait quelque Antoine éloquent On verrait naître encor l'enthousiasme ardent ; De l'Esprit adoptant la Règle Erémitique , Des ascètes nouveaux peupleraient l'Amérique; Et leurs saintes vertus , embaumant nos déserts , Seraient un contrepoids aux crimes des pervers I Pour expier l'orgueil et l'erreur du génie , La haine de la croix insultée et bannie , La plainte , le blasphème et l'afireux désespoir , Et le poison que verse un vain et faux savoir; Pour combattre un esprit hostile à l'équilibre. Et les instincts fougueux d'un peuple aveugle et hbre , Et le mal que la Presse enfante chaque jour : D faut du juste en pleurs la prière et l'amour; n faut du juste , exempt de haine et de malice , L'héroïque martyre et l'innocent suppUce ;
Il faut des cœurs , unis dans un amour divin , L'angélique concert qui s'élève sans fin : — Telles , pendant l'orage , au bord d'un sombre gouffre ,. Où la foudre en tombant laisse une odeur de soufre , D'humbles fleurs, que le tremble abrite de l'éiîlair, De leur vierge encensoir au loin embaument l'air ; Ou telle , dominant la brumeuse atmosphère Du Rhône impétueux, la Vierge de Fourvière , Aux bruyants ateliers de cupides bourgecMS , A l'active avarice , oppose un contrepoids I