MARTHE
A l'esprit qui t'inspire et t'appelle au repos ,
Tandis que moi je lutte au sein des sombres flots ,
A ta vocation , sois fidèle , ô Marie ;
Et suis l'attrait divin d'une ascétique vie !
Tandis que dans la crainte et l'amour du Seigneur ,
Moi , jlnstruis mes enfants ; — toi , va prier , ma sœur ;
Des épouses du Christ suis les sublimes traces ;
Plus humble en mon état , j'ai de moins hautes grâces.
Dans l'amour de Dieu seul ton cœur s'est reposé ;
Par des soucis nombreux le mien est divisé ! —
Va prier , dans la paix et dans la solitude;
Moi , j'agis dans le trouble et dans l'inquiétude I
Chacune accomplissant des devoirs différents ,
Ayons dans notre amour des cœurs persévérants ;
D'un fraternel éclat , divers selon l'apôtre ,
Puissions-nous luire au ciel , l'une à côté de l'autre !
EMMANUEL
Après de longs combats , d'un éclat fraternel , Dans le repos divin , puissions- nous luire au ciel 1 . . . . Les mérites de l'un , réversibles sur l'autre , Font que l'anachorète agit avec l'apôtre ;
Tendant au même but par des travaux divers ,
Les ouvriers entr'eux partagent l'Univers :
Sur la terre , chacun poursuit sa destinée ;
Vers l'objet que Dieu veut notre âme est entraînée ;
Suivant l'attrait , d'accord avec la liberté ,
Vers Marthe ou vers Marie il faut qu'on soit porté ;
La grâce au libre arbitre ofifre l'alternative ;
Notre vie est active ou bien contemplative ;
Marthe accuse Marie , en son repos béni ;
Le reproche de Marthe , avec douceur puni ,
Sur Marie appela l'éloge du bon Maître ;
Oui , la part de Marie , il nous l'a fait connaître ,
C'est la meilleure part ! — L'âme , unie à son Dieu ,
Embrasse en son amour chaque homme et chaque lieu ;
Qui possède Dieu seul , possède tonte chose ;
Il voit tous les effets dans la Suprême Cause !
Dans le séjour de l'ombre , anticipant le ciel ,
L'âme , en son vol mystique , atteint l'universel ;
Et de l'ordre sacré contemplant l'harmonie ,
Par l'essor de l'amour dépasse le génie !
Mais l'héroïsme actif a sa sublimité ; Un Ange suit les pas des Sœurs de Charité; Le vaste lazaret regarde la cellule ; Thérèse est sœur de Claire , et Claire est sœur d'Ursule : Mais plus heureux le cœur , qui, libre entièrement, Dans l'amour de Dieu seul puise l'enivrement : Les amours de la terre , au fond de leur ivresse , Cachent les flots troublés d'une amère tristesse ! L'objet que l'on peut perdre en son premier transport , La fragile beauté sur qui plane la mort , Le terrestre bonheur qui n'a qu'une durée , Après l'avoir goûté , l'âme est plus altérée ! . . . La vie est un exil ; toute joie est un deuil ; Nos pieds, à chaque pas, heurtent le froid cercueil : L'âme doit s'effrayer des bonheurs de la terre ! Heureuse , en ses douleurs , la Vierge SoUtaire ! Dans ce monde inconstant , où rien n'est en repos , Où les flots vers l'écueil sont poussés par les flots , La vie est un exil pour les colombes saintes , Un heu de solitude où s'exhalent leurs plaintes ! . . .
O Marie angélique et sage en Jésus-Christ , L'esprit qui parle en toi , c'est l'héroïque esprit ; Pour goûter un amour sans trouble et sans mélange , L'homme doit imiter la chasteté de l'Ange !
La chair est trop féconde en tribulations , Et les regrets amers suivent les passions !
L'esclave de la chair est le plus vil esclave ; Sa vie est le jouet d'une orageuse lave ! — Bienheureuse la femme , en sa virginité :
Elle a par son amour conquis la royauté !
Bienheureuse, eu sou deuil, la Vierge Solitaire :
L'âme doit s'effrayer des bonheurs de la terre !
La mort avec sa faulx moissonne chaque jour
Le rêve inaccompli qu'enfante un chaste amour !
An ! trop froide est la brise et trop sombre la grève ,
Pour qu'y puisse mûrir le fruit de notre rêve !
La vie est un hiver et non pas un printemps;
Pour l'âme , le bonheur n'est qu'au delà du temps ! —
Si le Vrai , si le Bien , si le Beau , dans le monde ^
Fleurissaient applaudis ; si la vertu féconde ,
La sainte ardeur de l'âme en ses attraits divins ;
Si l'amour exalté , si les nobles instincts ,
N'étaient pas chaque jour ou l'objet de l'insulte ,
Ou l'objet du mépris ; si le barde , en son culte ,
Concentrant la lumière éparse en l'univers ,
N'était craint pour l'esprit qu'il exprime en ses vers ;
Oui , la société pourrait alors se plaindre
De l'enfant qui s'isole et qu'elle devrait craindre :
Mais la société , les hommes ne sont |>la3
Qu'un vil entassement et qu'un amas confus;
Mais la société, mais , de nos jours , le monde,
Pour les vendeurs de Dieu , n'est qu'un bazar immonde;
Et quand tous vont nu mal , agissant de concert ,
L'homme , pour trouver Dieu , doit s'enfuir au désert !
MAHIE-ANTONIE.
D'un monde déréglé, si quelqu'un se détache ; Si des bras de la chair , si du piège il s'arrache ; Si pour sauver son âme , il méprise son corps ; S'il place dans le ciel son cœur et ses trésors : L'esprit de l'Evangile est l'esprit qui l'inspire ; Il est grand devant Dieu ; l'Ange l'aime et l'admiré ; Tu l'as dit: " Lorsque tous vont au mal de concert , L'homme , pour trouver Dieu , doit s'enfuir au désert ! *'' Viens , mon frère , et fuyons ! — à toi je m'associe ; A l'autel avec toi je consacre ma vie ; Comme deux luths émus d'un sympathique son, Nos deux cœurs fraternels vibrent à l'unisson. — ^ L'un à l'autre semblable , en notre ardent génie , Ne formons à nous deux qu'une sainte harmonie ! Allons combattre ensemble ; allons porter la croix ; Le plus hbre est celui qui sert le Roi des rois I L'esclavage du vice est le seul esclavage !
La vertu nous inspire un mystique courage; Et s'affranchir du joug qu'impose Jésus-Christ , C'est au joug du démon asservir son esprit!
L'homme est faible et changeant, mais la grâce divine Le poursuit en tous lieux , l'attire et l'illumine ; Avec l'aide d'en haut , l'homme peut ce qu'il veut i Ce que l'Europe a pu , l'Amérique le peut :
Le Nouveau-Monde attend son Benoît d^Aniane ! . . . .
Au-dessus du désert je sens l'Esprit qui plane;
Je sens se rallumer des foyers plus ardents ;
L'âme régénérée a repris ses élans !
Je te vois adopter la Règle érémitique ,
mon frère rival , en ta vie ascétique ;
Je vois autour de toi , par l'amour réunis ,
Ainsi que les oiseaux , des ascètes bénis ,
Puisant dans le torrent l'eau vive pour breuvage,
Et trouvant, en tous lieux, des fruits , du miel sauvage.
Je vois croître la vigne et mûrir le raisin ,
Et pour l'autel sacré couler à flots le vin ;
Le vin pur , exprimé des grappes indigènes ,
Et non le vin douteux des vendanges lointaines !
Tu cultives en paix , austère Emmanuel ,
La contemplation , le travail manuel ,
L'oraison et l'étude ; et tu vis solitaire ,
Opposant au démon le jeûne et la prière;
Et sans être troublé du blâme des méchants ,
Tu chantes à Dieu seul tes séraphiques chants j
EMMANUEL
Ce qui se lie en Dieu , jamais ne se divise : Tout en Dieu , tout pour Dieu , telle est notre devise. — Toujours pour travailler à sa gloire ici-bas , Du héros l'héroïne a su suivre les pas ; Et comme auprès d'un lys s'élève une hyacinthe , Toujours auprès d'un saint Dieu fait naître une sainte I — Tout en Dieu , tout pour Dieu , dans la joie et les pleurs , Pendant les jours d'épreuve et les jours les meilleurs, Partageant les combats ainsi que la victoire , Sur nos fronts dans le ciel luira la même gloire ! H est permis d'aimer lorsque l'on s'aime en Dieu , Et l'amitié des saints est un céleste feu !
L'esprit de saint François, suscitant sainte Claire , De son ardeur divine et l'enflamme et l'éclairé ; Et plus tard une vierge , éprise de la croix j Trouve un fervent émule en saint Jean-de-la-Croix 1 Depuis l'austère Antoine et l'humble Synclétique , Tout saint a vu surgir sa rivale mystique ; Et jamais aucune œuvre , entreprise pour Dieu , Ne fût le germe éclos d'un solitaire vœu !
En vain le monde hostile , armé de calomnies , Oppose au zèle ardent ses froides ironies :
L'homme et la femme , en Dieu concentrant leurs amours , Ensemble enfanteront des miracles toujours I
Il est , Seigneur , il est des âmes ainsi faites , Qu'elles aiment le deuil et redoutent les fêtes ;
Des âmes, aspirant, dans leur virginité,
Vers l'Idéal sacré , la saprême Beauté ;
Des âmes par le monde et la foule incomprises ,
Qui bravent les périls des saintes entreprises ;
Qui révent le repos dans le Bien souverain ,
Le repos dans l'amour de leur Epoux Divin I
O Seigneur , doux Jésus , Amant des âmes chastes ,
Des esprits enflammes , des cœurs enthousiastes ,
Affermissez leurs pas dans les sentiers étroits ;
Protégez leur espoir contre les souffles froids ; •
Au milieu des écueils ne laissez pas sans guides
Les hommes courageux , les vierges intrépides ,
Tous ceux , qui pour sauver leur âme et vous servir ,
Ont, loin d'un monde vain , résolu de s'enfuir ;
Tous ceux , qui , pénétrant l'esprit de l'Evangile ,
Estiment leur salut la seule chose utile ;
Et qui , renversant tout, dans leur fuite aux déserts ,
Veulent sauver leur âme au prix de l'univers I
Seigneur, soutenez, dans leurs saintes alarmes ,
Ceux dont l'âme a sondé le mystère des larmes ;
Ceux qui , ne pouvant pas ici se réjouir ,
Disent , dans leur exil : " Om souffrir ou mourir t "
Qu'il est beau , qu'il est doux , dans une sainte ivresse ,
D'oflfrir à Jésus-Christ la fleur de sa jeunesse I
Qu'il sont heureux tous ceux, qui, dans leur sage ardeur ,
Ne veulent pour époux que le Divin Sauveur I
En tous temps et tous lieux , Dieu prépare et suscite.
Des esprits rayonnants que l'héroïsme excite :
Espérez et croyez ; il est encor des cœurs
Que ne peuvent glacer les sourires moqueurs ;
La foi n'est pas Uvrée aux calculs prosaïques ;
L'amour embrase encor des âmes héroïques ;
Cette terre est féconde en générosité ;
L'avenir appartient à sa postérité;
La race Américaine , enthousiaste et rude ,
Dans son indépendance , aime la soHtude ;
Et sous le nom vainqueur de libres pionniers ,
Ses fils aventureux ouvrent tous les sentiers :
On les voit , sans regret abandonnant Carthage ,
Transformer le désert en fertile ermitage I
C'est U race nomade , au cœur inasservi ,
D'un rêve glorieux sans cesse poursuivi ,
Et que la Providence, en sa bonté suprême,
Doit couronner un jour du plus beau diadème !
Le peuple Américain , nouveau Peuple de Dieu
Aura pour l'éclairer la colonne de feu;
Et guidé dans sa marche et sa haute entreprise ,
Entrera triomphant dans la terre promise !
La thébaïde, ici, doit resplendir encor;
Oui , nous verrons bientôt fleurir cet âge d'or ;
Nous verrons , parmi nous , au soleil de la grâce ,
Renaître de l'amour la généreuse audace l
Nous verrons , par l'Esprit qui souffle ainsi qu'il veut ,
Dans ces climats nouveaux tout ce que l'homme peut !
Nous verrons par l'amour tomber tous les obstacles ,
Et le désert béni rayonner de miracles I
Lorsque tous vont au mal , agissant de concert ,
L'homme, pour trouver Dieu, doit s'enfuir au déserti —
Quand la société , par le mal et le doute ,
Par les sociétés du démon est dissoute :
Heureux tout homme libre I heureux qui peut s'enfair I
Heureux l'enfant des bois, le héros Bas-de-Quir/
Heureux Daniel Boon , au fond de sa retraite I
Heureuse l'ermitesse I heureux l'anachorète !
Heureux qui jette un cri de sainte liberté ,
Et pour sauver son âme a fui l'humanité 1 —
Le sauvage désert , dans le siècle où nous sommes j
Est le seul paradis qui reste encore aux hommes I
Puisque la foule aveugle a pris Satan pour roi ,
La solitude sainte est l'arche de la foi ;
La thébaïde inculte , ouvrant ses larges portes ,
Doit recevoir du Christ les fidèles cohortes I —
Ouvrez donc , ô déserts, vos temples ombragés;
Abritez sous vos bois les grands cœurs affligés ;
Laissez venir à vous tous les esprits d'élite j
Les coeurs contemplatifs où le silence habite j
Tous ceux que Dieu créa pour prier en repos ,
Loin du jour éclatant , loin du bruit et des flots ;
Ouvrez donc vos abris , ô forêts séculaires :
Bienheureux entre tous les hommes solitaires I —
Aigle , cygne , colombe , — heureux , cent fois heureux ,
Carmes , Bénédictins , Camaldules , Chartreux ,
Vierges du Mont-Carmel , Ascètes et Recluses ,
Anges vêtus d'un corps , frères et sœurs des Muses I
Oui , bienheureux les cœurs , qui , vivant retirés ,
N'adorent que Dieu seul , en des Ueux consacrés ;
Et qui , loin de l'orage et de la mer qui gronde ,
Semblent déjà goûter la paix de l'autre monde I . .
il TiËiiiii âliiiiilli.