‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 36 sur 41 · MARTHE · texte numérisé non relu

MARTHE

A l'esprit qui t'inspire et t'appelle au repos ,

Tandis que moi je lutte au sein des sombres flots ,

A ta vocation , sois fidèle , ô Marie ;

Et suis l'attrait divin d'une ascétique vie !

Tandis que dans la crainte et l'amour du Seigneur ,

Moi , jlnstruis mes enfants ; — toi , va prier , ma sœur ;

Des épouses du Christ suis les sublimes traces ;

Plus humble en mon état , j'ai de moins hautes grâces.

Dans l'amour de Dieu seul ton cœur s'est reposé ;

Par des soucis nombreux le mien est divisé ! —

Va prier , dans la paix et dans la solitude;

Moi , j'agis dans le trouble et dans l'inquiétude I

Chacune accomplissant des devoirs différents ,

Ayons dans notre amour des cœurs persévérants ;

D'un fraternel éclat , divers selon l'apôtre ,

Puissions-nous luire au ciel , l'une à côté de l'autre !

EMMANUEL

Après de longs combats , d'un éclat fraternel , Dans le repos divin , puissions- nous luire au ciel 1 . . . . Les mérites de l'un , réversibles sur l'autre , Font que l'anachorète agit avec l'apôtre ;

Tendant au même but par des travaux divers ,

Les ouvriers entr'eux partagent l'Univers :

Sur la terre , chacun poursuit sa destinée ;

Vers l'objet que Dieu veut notre âme est entraînée ;

Suivant l'attrait , d'accord avec la liberté ,

Vers Marthe ou vers Marie il faut qu'on soit porté ;

La grâce au libre arbitre ofifre l'alternative ;

Notre vie est active ou bien contemplative ;

Marthe accuse Marie , en son repos béni ;

Le reproche de Marthe , avec douceur puni ,

Sur Marie appela l'éloge du bon Maître ;

Oui , la part de Marie , il nous l'a fait connaître ,

C'est la meilleure part ! — L'âme , unie à son Dieu ,

Embrasse en son amour chaque homme et chaque lieu ;

Qui possède Dieu seul , possède tonte chose ;

Il voit tous les effets dans la Suprême Cause !

Dans le séjour de l'ombre , anticipant le ciel ,

L'âme , en son vol mystique , atteint l'universel ;

Et de l'ordre sacré contemplant l'harmonie ,

Par l'essor de l'amour dépasse le génie !

Mais l'héroïsme actif a sa sublimité ; Un Ange suit les pas des Sœurs de Charité; Le vaste lazaret regarde la cellule ; Thérèse est sœur de Claire , et Claire est sœur d'Ursule : Mais plus heureux le cœur , qui, libre entièrement, Dans l'amour de Dieu seul puise l'enivrement : Les amours de la terre , au fond de leur ivresse , Cachent les flots troublés d'une amère tristesse ! L'objet que l'on peut perdre en son premier transport , La fragile beauté sur qui plane la mort , Le terrestre bonheur qui n'a qu'une durée , Après l'avoir goûté , l'âme est plus altérée ! . . . La vie est un exil ; toute joie est un deuil ; Nos pieds, à chaque pas, heurtent le froid cercueil : L'âme doit s'effrayer des bonheurs de la terre ! Heureuse , en ses douleurs , la Vierge SoUtaire ! Dans ce monde inconstant , où rien n'est en repos , Où les flots vers l'écueil sont poussés par les flots , La vie est un exil pour les colombes saintes , Un heu de solitude où s'exhalent leurs plaintes ! . . .

O Marie angélique et sage en Jésus-Christ , L'esprit qui parle en toi , c'est l'héroïque esprit ; Pour goûter un amour sans trouble et sans mélange , L'homme doit imiter la chasteté de l'Ange !

La chair est trop féconde en tribulations , Et les regrets amers suivent les passions !

L'esclave de la chair est le plus vil esclave ; Sa vie est le jouet d'une orageuse lave ! — Bienheureuse la femme , en sa virginité :

Elle a par son amour conquis la royauté !

Bienheureuse, eu sou deuil, la Vierge Solitaire :

L'âme doit s'effrayer des bonheurs de la terre !

La mort avec sa faulx moissonne chaque jour

Le rêve inaccompli qu'enfante un chaste amour !

An ! trop froide est la brise et trop sombre la grève ,

Pour qu'y puisse mûrir le fruit de notre rêve !

La vie est un hiver et non pas un printemps;

Pour l'âme , le bonheur n'est qu'au delà du temps ! —

Si le Vrai , si le Bien , si le Beau , dans le monde ^

Fleurissaient applaudis ; si la vertu féconde ,

La sainte ardeur de l'âme en ses attraits divins ;

Si l'amour exalté , si les nobles instincts ,

N'étaient pas chaque jour ou l'objet de l'insulte ,

Ou l'objet du mépris ; si le barde , en son culte ,

Concentrant la lumière éparse en l'univers ,

N'était craint pour l'esprit qu'il exprime en ses vers ;

Oui , la société pourrait alors se plaindre

De l'enfant qui s'isole et qu'elle devrait craindre :

Mais la société , les hommes ne sont |>la3

Qu'un vil entassement et qu'un amas confus;

Mais la société, mais , de nos jours , le monde,

Pour les vendeurs de Dieu , n'est qu'un bazar immonde;

Et quand tous vont nu mal , agissant de concert ,

L'homme , pour trouver Dieu , doit s'enfuir au désert !

MAHIE-ANTONIE.

D'un monde déréglé, si quelqu'un se détache ; Si des bras de la chair , si du piège il s'arrache ; Si pour sauver son âme , il méprise son corps ; S'il place dans le ciel son cœur et ses trésors : L'esprit de l'Evangile est l'esprit qui l'inspire ; Il est grand devant Dieu ; l'Ange l'aime et l'admiré ; Tu l'as dit: " Lorsque tous vont au mal de concert , L'homme , pour trouver Dieu , doit s'enfuir au désert ! *'' Viens , mon frère , et fuyons ! — à toi je m'associe ; A l'autel avec toi je consacre ma vie ; Comme deux luths émus d'un sympathique son, Nos deux cœurs fraternels vibrent à l'unisson. — ^ L'un à l'autre semblable , en notre ardent génie , Ne formons à nous deux qu'une sainte harmonie ! Allons combattre ensemble ; allons porter la croix ; Le plus hbre est celui qui sert le Roi des rois I L'esclavage du vice est le seul esclavage !

La vertu nous inspire un mystique courage; Et s'affranchir du joug qu'impose Jésus-Christ , C'est au joug du démon asservir son esprit!

L'homme est faible et changeant, mais la grâce divine Le poursuit en tous lieux , l'attire et l'illumine ; Avec l'aide d'en haut , l'homme peut ce qu'il veut i Ce que l'Europe a pu , l'Amérique le peut :

Le Nouveau-Monde attend son Benoît d^Aniane ! . . . .

Au-dessus du désert je sens l'Esprit qui plane;

Je sens se rallumer des foyers plus ardents ;

L'âme régénérée a repris ses élans !

Je te vois adopter la Règle érémitique ,

mon frère rival , en ta vie ascétique ;

Je vois autour de toi , par l'amour réunis ,

Ainsi que les oiseaux , des ascètes bénis ,

Puisant dans le torrent l'eau vive pour breuvage,

Et trouvant, en tous lieux, des fruits , du miel sauvage.

Je vois croître la vigne et mûrir le raisin ,

Et pour l'autel sacré couler à flots le vin ;

Le vin pur , exprimé des grappes indigènes ,

Et non le vin douteux des vendanges lointaines !

Tu cultives en paix , austère Emmanuel ,

La contemplation , le travail manuel ,

L'oraison et l'étude ; et tu vis solitaire ,

Opposant au démon le jeûne et la prière;

Et sans être troublé du blâme des méchants ,

Tu chantes à Dieu seul tes séraphiques chants j

EMMANUEL

Ce qui se lie en Dieu , jamais ne se divise : Tout en Dieu , tout pour Dieu , telle est notre devise. — Toujours pour travailler à sa gloire ici-bas , Du héros l'héroïne a su suivre les pas ; Et comme auprès d'un lys s'élève une hyacinthe , Toujours auprès d'un saint Dieu fait naître une sainte I — Tout en Dieu , tout pour Dieu , dans la joie et les pleurs , Pendant les jours d'épreuve et les jours les meilleurs, Partageant les combats ainsi que la victoire , Sur nos fronts dans le ciel luira la même gloire ! H est permis d'aimer lorsque l'on s'aime en Dieu , Et l'amitié des saints est un céleste feu !

L'esprit de saint François, suscitant sainte Claire , De son ardeur divine et l'enflamme et l'éclairé ; Et plus tard une vierge , éprise de la croix j Trouve un fervent émule en saint Jean-de-la-Croix 1 Depuis l'austère Antoine et l'humble Synclétique , Tout saint a vu surgir sa rivale mystique ; Et jamais aucune œuvre , entreprise pour Dieu , Ne fût le germe éclos d'un solitaire vœu !

En vain le monde hostile , armé de calomnies , Oppose au zèle ardent ses froides ironies :

L'homme et la femme , en Dieu concentrant leurs amours , Ensemble enfanteront des miracles toujours I

Il est , Seigneur , il est des âmes ainsi faites , Qu'elles aiment le deuil et redoutent les fêtes ;

Des âmes, aspirant, dans leur virginité,

Vers l'Idéal sacré , la saprême Beauté ;

Des âmes par le monde et la foule incomprises ,

Qui bravent les périls des saintes entreprises ;

Qui révent le repos dans le Bien souverain ,

Le repos dans l'amour de leur Epoux Divin I

O Seigneur , doux Jésus , Amant des âmes chastes ,

Des esprits enflammes , des cœurs enthousiastes ,

Affermissez leurs pas dans les sentiers étroits ;

Protégez leur espoir contre les souffles froids ; •

Au milieu des écueils ne laissez pas sans guides

Les hommes courageux , les vierges intrépides ,

Tous ceux , qui pour sauver leur âme et vous servir ,

Ont, loin d'un monde vain , résolu de s'enfuir ;

Tous ceux , qui , pénétrant l'esprit de l'Evangile ,

Estiment leur salut la seule chose utile ;

Et qui , renversant tout, dans leur fuite aux déserts ,

Veulent sauver leur âme au prix de l'univers I

Seigneur, soutenez, dans leurs saintes alarmes ,

Ceux dont l'âme a sondé le mystère des larmes ;

Ceux qui , ne pouvant pas ici se réjouir ,

Disent , dans leur exil : " Om souffrir ou mourir t "

Qu'il est beau , qu'il est doux , dans une sainte ivresse ,

D'oflfrir à Jésus-Christ la fleur de sa jeunesse I

Qu'il sont heureux tous ceux, qui, dans leur sage ardeur ,

Ne veulent pour époux que le Divin Sauveur I

En tous temps et tous lieux , Dieu prépare et suscite.

Des esprits rayonnants que l'héroïsme excite :

Espérez et croyez ; il est encor des cœurs

Que ne peuvent glacer les sourires moqueurs ;

La foi n'est pas Uvrée aux calculs prosaïques ;

L'amour embrase encor des âmes héroïques ;

Cette terre est féconde en générosité ;

L'avenir appartient à sa postérité;

La race Américaine , enthousiaste et rude ,

Dans son indépendance , aime la soHtude ;

Et sous le nom vainqueur de libres pionniers ,

Ses fils aventureux ouvrent tous les sentiers :

On les voit , sans regret abandonnant Carthage ,

Transformer le désert en fertile ermitage I

C'est U race nomade , au cœur inasservi ,

D'un rêve glorieux sans cesse poursuivi ,

Et que la Providence, en sa bonté suprême,

Doit couronner un jour du plus beau diadème !

Le peuple Américain , nouveau Peuple de Dieu

Aura pour l'éclairer la colonne de feu;

Et guidé dans sa marche et sa haute entreprise ,

Entrera triomphant dans la terre promise !

La thébaïde, ici, doit resplendir encor;

Oui , nous verrons bientôt fleurir cet âge d'or ;

Nous verrons , parmi nous , au soleil de la grâce ,

Renaître de l'amour la généreuse audace l

Nous verrons , par l'Esprit qui souffle ainsi qu'il veut ,

Dans ces climats nouveaux tout ce que l'homme peut !

Nous verrons par l'amour tomber tous les obstacles ,

Et le désert béni rayonner de miracles I

Lorsque tous vont au mal , agissant de concert ,

L'homme, pour trouver Dieu, doit s'enfuir au déserti —

Quand la société , par le mal et le doute ,

Par les sociétés du démon est dissoute :

Heureux tout homme libre I heureux qui peut s'enfair I

Heureux l'enfant des bois, le héros Bas-de-Quir/

Heureux Daniel Boon , au fond de sa retraite I

Heureuse l'ermitesse I heureux l'anachorète !

Heureux qui jette un cri de sainte liberté ,

Et pour sauver son âme a fui l'humanité 1 —

Le sauvage désert , dans le siècle où nous sommes j

Est le seul paradis qui reste encore aux hommes I

Puisque la foule aveugle a pris Satan pour roi ,

La solitude sainte est l'arche de la foi ;

La thébaïde inculte , ouvrant ses larges portes ,

Doit recevoir du Christ les fidèles cohortes I —

Ouvrez donc , ô déserts, vos temples ombragés;

Abritez sous vos bois les grands cœurs affligés ;

Laissez venir à vous tous les esprits d'élite j

Les coeurs contemplatifs où le silence habite j

Tous ceux que Dieu créa pour prier en repos ,

Loin du jour éclatant , loin du bruit et des flots ;

Ouvrez donc vos abris , ô forêts séculaires :

Bienheureux entre tous les hommes solitaires I —

Aigle , cygne , colombe , — heureux , cent fois heureux ,

Carmes , Bénédictins , Camaldules , Chartreux ,

Vierges du Mont-Carmel , Ascètes et Recluses ,

Anges vêtus d'un corps , frères et sœurs des Muses I

Oui , bienheureux les cœurs , qui , vivant retirés ,

N'adorent que Dieu seul , en des Ueux consacrés ;

Et qui , loin de l'orage et de la mer qui gronde ,

Semblent déjà goûter la paix de l'autre monde I . .

il TiËiiiii âliiiiilli.

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