‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 37 sur 41 · LA SOLITUDE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA SOLITUDE RELIGIEUSE

Mon empire est celui de la sérénité ;

C'est celui de l'amour et de la liberté ,

Où , soumise à la grâce , en suivant la nature ,

Dans l'ordre on voit enfin rentrer la créature ;

Mon temple est ombragé de feuillages épais ;

Mon temple est au milieu des sauvages forêts :

Lorsque 1 homme y pénètre , une tristesse sainte ,

Irrésistible et douce , une divine crainte,

Un solennel attrait, un mystique pouvoir,

Un charme caressant enlace son vouloir ,

Le saisit et l'entraîne , ou doucement l'attire ;

Et libre en se livrant , il cède à mon empire I

J'eus pour premier disciple et solitaire amant ,

L'homme , roi de TEden , immortel , innocent ,

Heureux , tant qu'il fut seul 1 1 — Mais Eve étant blessée ,

L'homme suivit son sort et je fus délaissée !

Je régnai sur les lieux où l'homme n'était plus ;

Et reine , j'héritai de tant de biens perdus j

Et depuis qu'en exil l'homme marche et soupire ,

Le paradis n'est plus qu'aux lieux où je respire ;

Et j'ai toujours compté pour disciples chéris

Les héros mallieureux et les sages proscrits;

Tous les hommes divins, las de la multitude ,

Tous les contemplatifs , dans leur mansuétude ,

Ont fui loin du séjour des populeux essaims ^

Pour venir près de moi mûrir leurs grands desseins. —

J'ai vu venir à moi la race des prophètes ,

Elie et son corbeau cachés dans mes retraites ,

Elisée et David par l'orage euiportés ,

Et les Elus fuyant sur les monts écartés. —

J'ai vu venir à moi l'ascète Jean-Baptiste ,

Du règne de la grâce austère Evangéliste ;

Et le disciple vierge , à Pathmos exilé ,

Qui nous légua le livre où tout est révélé. —

J'ai vu venir Antoino , et Paul , premier ermite ,

Arsène , Hilarion , et Siméon Stylite ,

Et Pacôuie , et Macaire , et le nombre infini ,

Que l'amour attira dans le désert béni ;

Ephrem , Basile , Anibroise , et Grégoire et Jérôme ,

Tous ces grands orateurs , rivaux de Chrysostôme ;

Tons ceux , qui m'admirant et qui me défendant ,

Ont propagé mon règne au bout de l'Occident. —

J'ai vu croître , abreuvés de la sève ascétique ,

D'innombrables rameaux de l'Arbre Monastique :

Cassien , Isidore , Honorât et Martin ;

Romuald et Bruno , Benoît et Célestin ;

Et sous des cieux divers étendant leurs ombrages ,

OfiFrir des abris sûrs , des ports à tous les âges ;

Et ces asiles saints ont été les remparts ,

Où. se sont conservés les Lettres et les ArtsI —

Iles , forêts , déserts, sommets inaccessibles ,

Rochers battus des flots , bois et vallons fertiles ;

Landisfarne , lona , Sainte-Barbe , Lérins ,

Abris hospitaliers d'ermites pèlerins ;

Mont-Cassin et Mouron , Alverne et Vallombreuse ,

Cellule de Manrèse et Cloître de Chartreuse ,

Lieux qui ne sont connus que des cœurs détachés ,

Et qui pour les mondains furent toujours cachés : —

Vous avez vu venir les Reines et Princesses ,

Déposant à mes pieds leurs sceptres et richesses ;

Vous avez vu venir , se pressant par milliers ,

Les Dames qu'escortaient tant de Preux Chevaliers ;

Vous avez vu courir , à travers les épreuves ,

D'héroïques enfants , des vierges et des veuves ;

Vous avez vu prier , souffrir , tous ces héros ,

Dont les chants éveillaient de célestes échos ;

Oui , j'ai régné longtemps par l'amour angélique ;

Mon règne , en ces beaux jours , fut un règne ascétique j

Sous le joug de l'esprit soumettant toute chair ,

De mon œil jaillissait un poétique éclair I —

Et j'avais vu venir, comme une faible image ,

Thérapeute , Essénien , Gymnosophiste et Mage ;

Les Sages de Chaldée et de Grèce émigrés ;

Et les Prêtres d'Egypte, aux mystères sacrés :

Toujours les cœurs d'éUte ont vécu soUtaires;

Ils ont toujours aimé les études austères;

A l'ombre de mon temple ils se sont abrités ;

Ils ont appris de moi les saintes vérités. —

Depuis l'exil d'Edcn et l'ère des prophètes ,

Sages , héros et saints , artistes et poètes ,

Tous les cœurs rayonnant de lumière et d'amour ,

Je les ai vus venir, ensemble ou iour à tour. —

Oh ! qu'autrefois mon régne était beau sur la terre 1

Tout l'Orient n'était (ju'un vaste monastère;

Chaque désert , peuplé de pieux habitants , Contemplait, comme au ciel, ses astres éclatants ) Dans ces temps glorieux , la terre avait ses anges ; Elle entendait chanter les célestes phalanges : — Mon règne doit renaître en son éclat divin ; C'est ton tour , Amérique; à toi je viens enfin ; Ouvre de tes forêts la profondeur inculte ; Pour te régénérer, je t'apporte mon culte ; Je viens avec amour , je viens pour te bénir : La Thébaïde antique ici doit refleurir !

Les révolutions m'exilent du Vieux-Monde ; Je viens pour te sauver , Amérique féconde ; Pour consacrer tes bois , tes grottes et tes monts ; Pour y faire cesser le culte des démons ; Je viens pour susciter un esprit plus mystique , Et rétablir ici le Règne Erémitique —

Amérique, Salut! je prends possession De tes vastes déserts , refuges du bison ; Au bord de chaque lac , sur chaque promontoire , Je viens , loin des cités , bâtir un oratoire ; Je viens pour attirer tes filles et tes fils , Et jeter à la chair de solennels défis !

Je viens pour allumer dans ton sein , Amérique , L'enthousiasme ardent d'une vie héroïque ; Par la grâce et l'amour transfigurant les cœurs. Du monde et du démon je les rendrai vainqueurs I

Amérique , pour toi s'ouvre une nouvelle ère ; Il faut pour te sauver le jeûne et la prière : La prière 1 pouvoir du plus faible mortel, Invincible sur terre , irrésistible au ciel ; Seul pouvoir incessant que possède chaque âme ; Que possèdent, partout , l'enfant , l'homme et la femme , Le Saint et le pécheur ; seul pouvoir incessant Avec lequel lutter contre le Tout-Puissant î — La prière 1 ineffable et ravissant mystère , Liant la terre au ciel et le ciel à la terre ; Communion des Saints , réversibilité , Lien par qui les cœurs vivent dans l'unité !

Par la prière , l'âme , en son élan sublime , Avec l'âme , à distance , est en rapport intime ; Pour son fils une mère intercède en secret , Et son fils , à distance , en ressent le bienfait ; S' élevant, sans repos, de victoire en victoire , Elle atteint . en son vol , le feu du Purgatoire ; Elle poursuit partout le pécheur fugitif, Le saisit dans sa fuite et l'embrasse captif! Tout par elle se Ue en un vaste système , Dont Dieu , Centre invisible , est le Moteur suprême ; Dieu sur qui l'âme agit en ses élans d'amour , Et l'âme sur qui Dieu réagit à son tour!

Tandis que le grand nombre est armé de la lance , Une garde d'élite intercède en silence ; Pendant l'active ardem- de son peuple guerrier , Moïse sur le mont ne cesse de prier ; Armé de l'oraison , il lutte avec Dieu même , Et triomphe en priant de la force suprême ; Immobile , à l'écart , le jour comme la nuit , Il combat en repos et triomphe sans bruit I Tandis qu'avec éclat retentit l'éloquence , Une âme solitaire , et qui prie en silence , Agit sur l'auditoire autant que l'orateur, Et par elle descend l'Esprit consolateur ; Oui, par elle la grâce agit sur l'auditoire ; C'est en elle , à l'écart , qu'est le souffle oratoire; Et tandis qu'elle embrasse et conquiert des milliers , Elle a l'oubli de tous, et lui tous les lauriers I — La prière I ô pouvoir que notre siècle nie , Et qui pourtant , sans bruit , domine le génie ; Des Chefs, à leur insu , règle les mouvements, Et sauve , enfin , le peuple et les gouvernements ! Amérique , pour toi s'ouvre une nouvelle ère ; Il faut pour te sauver le jeûne et la prière ; Au lourd poids de la chair il faut un contre-poids ; Ici , l'homme affranclii jouit de tous ses droits; Ici , de chaque humain la conscience est libre ; Mais la prière manque au divin équilibre; Par le poids de la chair ce globe est trop penché ; Le jeûne est donc pour lui le contre- poids cherché ! Je t'apporte , Amérique , un culte plus austère , Un esprit de retraite , un esprit de prière.

Je viens ressusciter cet ascétique esprit , Que jadis en Judée enseigna Jésus-Christ. — Je viens , lasse d'errer au milieu des ruines , Dans un Monde Nouveau, choisir mes héroïnes ! Je viens , pour retrouver l'élan du genre humain , Adopter les enfants du sol Américain ! — Là , des peuples vieillis la race est rajeunie ! Je viens à toi ; salut , Amérique bénie !

A toi l'élan de l'âme et la sainte ferveur !

Le Vieux Monde est glacé par son esprit railleur ! Pour que mon règne encor sur la terre renaisse , Chez toi je trouverai la fleur de la jeunesse î Abandonnant enfin des mondes vermoulus , Je viens parmi les tiens chercher d'autres élus ! — O discuteurs craintifs des nations âgées , Esprits contradicteurs , âmes découragées , Rois du sarcasme amer et du rire glacé , Sceptiques avortons d'un empire éclipsé , Vous, qu'on voit apparaître et régner, quand la vie , En se refroidissant , amène l'agonie :

Tous ne pouvez plus rien pour les peuples souffrants : Il faut pour les sauver d'héroïques enfar.ts ! . . .

Page 1