LA SOLITUDE RELIGIEUSE
Mon empire est celui de la sérénité ;
C'est celui de l'amour et de la liberté ,
Où , soumise à la grâce , en suivant la nature ,
Dans l'ordre on voit enfin rentrer la créature ;
Mon temple est ombragé de feuillages épais ;
Mon temple est au milieu des sauvages forêts :
Lorsque 1 homme y pénètre , une tristesse sainte ,
Irrésistible et douce , une divine crainte,
Un solennel attrait, un mystique pouvoir,
Un charme caressant enlace son vouloir ,
Le saisit et l'entraîne , ou doucement l'attire ;
Et libre en se livrant , il cède à mon empire I
J'eus pour premier disciple et solitaire amant ,
L'homme , roi de TEden , immortel , innocent ,
Heureux , tant qu'il fut seul 1 1 — Mais Eve étant blessée ,
L'homme suivit son sort et je fus délaissée !
Je régnai sur les lieux où l'homme n'était plus ;
Et reine , j'héritai de tant de biens perdus j
Et depuis qu'en exil l'homme marche et soupire ,
Le paradis n'est plus qu'aux lieux où je respire ;
Et j'ai toujours compté pour disciples chéris
Les héros mallieureux et les sages proscrits;
Tous les hommes divins, las de la multitude ,
Tous les contemplatifs , dans leur mansuétude ,
Ont fui loin du séjour des populeux essaims ^
Pour venir près de moi mûrir leurs grands desseins. —
J'ai vu venir à moi la race des prophètes ,
Elie et son corbeau cachés dans mes retraites ,
Elisée et David par l'orage euiportés ,
Et les Elus fuyant sur les monts écartés. —
J'ai vu venir à moi l'ascète Jean-Baptiste ,
Du règne de la grâce austère Evangéliste ;
Et le disciple vierge , à Pathmos exilé ,
Qui nous légua le livre où tout est révélé. —
J'ai vu venir Antoino , et Paul , premier ermite ,
Arsène , Hilarion , et Siméon Stylite ,
Et Pacôuie , et Macaire , et le nombre infini ,
Que l'amour attira dans le désert béni ;
Ephrem , Basile , Anibroise , et Grégoire et Jérôme ,
Tous ces grands orateurs , rivaux de Chrysostôme ;
Tons ceux , qui m'admirant et qui me défendant ,
Ont propagé mon règne au bout de l'Occident. —
J'ai vu croître , abreuvés de la sève ascétique ,
D'innombrables rameaux de l'Arbre Monastique :
Cassien , Isidore , Honorât et Martin ;
Romuald et Bruno , Benoît et Célestin ;
Et sous des cieux divers étendant leurs ombrages ,
OfiFrir des abris sûrs , des ports à tous les âges ;
Et ces asiles saints ont été les remparts ,
Où. se sont conservés les Lettres et les ArtsI —
Iles , forêts , déserts, sommets inaccessibles ,
Rochers battus des flots , bois et vallons fertiles ;
Landisfarne , lona , Sainte-Barbe , Lérins ,
Abris hospitaliers d'ermites pèlerins ;
Mont-Cassin et Mouron , Alverne et Vallombreuse ,
Cellule de Manrèse et Cloître de Chartreuse ,
Lieux qui ne sont connus que des cœurs détachés ,
Et qui pour les mondains furent toujours cachés : —
Vous avez vu venir les Reines et Princesses ,
Déposant à mes pieds leurs sceptres et richesses ;
Vous avez vu venir , se pressant par milliers ,
Les Dames qu'escortaient tant de Preux Chevaliers ;
Vous avez vu courir , à travers les épreuves ,
D'héroïques enfants , des vierges et des veuves ;
Vous avez vu prier , souffrir , tous ces héros ,
Dont les chants éveillaient de célestes échos ;
Oui , j'ai régné longtemps par l'amour angélique ;
Mon règne , en ces beaux jours , fut un règne ascétique j
Sous le joug de l'esprit soumettant toute chair ,
De mon œil jaillissait un poétique éclair I —
Et j'avais vu venir, comme une faible image ,
Thérapeute , Essénien , Gymnosophiste et Mage ;
Les Sages de Chaldée et de Grèce émigrés ;
Et les Prêtres d'Egypte, aux mystères sacrés :
Toujours les cœurs d'éUte ont vécu soUtaires;
Ils ont toujours aimé les études austères;
A l'ombre de mon temple ils se sont abrités ;
Ils ont appris de moi les saintes vérités. —
Depuis l'exil d'Edcn et l'ère des prophètes ,
Sages , héros et saints , artistes et poètes ,
Tous les cœurs rayonnant de lumière et d'amour ,
Je les ai vus venir, ensemble ou iour à tour. —
Oh ! qu'autrefois mon régne était beau sur la terre 1
Tout l'Orient n'était (ju'un vaste monastère;
Chaque désert , peuplé de pieux habitants , Contemplait, comme au ciel, ses astres éclatants ) Dans ces temps glorieux , la terre avait ses anges ; Elle entendait chanter les célestes phalanges : — Mon règne doit renaître en son éclat divin ; C'est ton tour , Amérique; à toi je viens enfin ; Ouvre de tes forêts la profondeur inculte ; Pour te régénérer, je t'apporte mon culte ; Je viens avec amour , je viens pour te bénir : La Thébaïde antique ici doit refleurir !
Les révolutions m'exilent du Vieux-Monde ; Je viens pour te sauver , Amérique féconde ; Pour consacrer tes bois , tes grottes et tes monts ; Pour y faire cesser le culte des démons ; Je viens pour susciter un esprit plus mystique , Et rétablir ici le Règne Erémitique —
Amérique, Salut! je prends possession De tes vastes déserts , refuges du bison ; Au bord de chaque lac , sur chaque promontoire , Je viens , loin des cités , bâtir un oratoire ; Je viens pour attirer tes filles et tes fils , Et jeter à la chair de solennels défis !
Je viens pour allumer dans ton sein , Amérique , L'enthousiasme ardent d'une vie héroïque ; Par la grâce et l'amour transfigurant les cœurs. Du monde et du démon je les rendrai vainqueurs I
Amérique , pour toi s'ouvre une nouvelle ère ; Il faut pour te sauver le jeûne et la prière : La prière 1 pouvoir du plus faible mortel, Invincible sur terre , irrésistible au ciel ; Seul pouvoir incessant que possède chaque âme ; Que possèdent, partout , l'enfant , l'homme et la femme , Le Saint et le pécheur ; seul pouvoir incessant Avec lequel lutter contre le Tout-Puissant î — La prière 1 ineffable et ravissant mystère , Liant la terre au ciel et le ciel à la terre ; Communion des Saints , réversibilité , Lien par qui les cœurs vivent dans l'unité !
Par la prière , l'âme , en son élan sublime , Avec l'âme , à distance , est en rapport intime ; Pour son fils une mère intercède en secret , Et son fils , à distance , en ressent le bienfait ; S' élevant, sans repos, de victoire en victoire , Elle atteint . en son vol , le feu du Purgatoire ; Elle poursuit partout le pécheur fugitif, Le saisit dans sa fuite et l'embrasse captif! Tout par elle se Ue en un vaste système , Dont Dieu , Centre invisible , est le Moteur suprême ; Dieu sur qui l'âme agit en ses élans d'amour , Et l'âme sur qui Dieu réagit à son tour!
Tandis que le grand nombre est armé de la lance , Une garde d'élite intercède en silence ; Pendant l'active ardem- de son peuple guerrier , Moïse sur le mont ne cesse de prier ; Armé de l'oraison , il lutte avec Dieu même , Et triomphe en priant de la force suprême ; Immobile , à l'écart , le jour comme la nuit , Il combat en repos et triomphe sans bruit I Tandis qu'avec éclat retentit l'éloquence , Une âme solitaire , et qui prie en silence , Agit sur l'auditoire autant que l'orateur, Et par elle descend l'Esprit consolateur ; Oui, par elle la grâce agit sur l'auditoire ; C'est en elle , à l'écart , qu'est le souffle oratoire; Et tandis qu'elle embrasse et conquiert des milliers , Elle a l'oubli de tous, et lui tous les lauriers I — La prière I ô pouvoir que notre siècle nie , Et qui pourtant , sans bruit , domine le génie ; Des Chefs, à leur insu , règle les mouvements, Et sauve , enfin , le peuple et les gouvernements ! Amérique , pour toi s'ouvre une nouvelle ère ; Il faut pour te sauver le jeûne et la prière ; Au lourd poids de la chair il faut un contre-poids ; Ici , l'homme affranclii jouit de tous ses droits; Ici , de chaque humain la conscience est libre ; Mais la prière manque au divin équilibre; Par le poids de la chair ce globe est trop penché ; Le jeûne est donc pour lui le contre- poids cherché ! Je t'apporte , Amérique , un culte plus austère , Un esprit de retraite , un esprit de prière.
Je viens ressusciter cet ascétique esprit , Que jadis en Judée enseigna Jésus-Christ. — Je viens , lasse d'errer au milieu des ruines , Dans un Monde Nouveau, choisir mes héroïnes ! Je viens , pour retrouver l'élan du genre humain , Adopter les enfants du sol Américain ! — Là , des peuples vieillis la race est rajeunie ! Je viens à toi ; salut , Amérique bénie !
A toi l'élan de l'âme et la sainte ferveur !
Le Vieux Monde est glacé par son esprit railleur ! Pour que mon règne encor sur la terre renaisse , Chez toi je trouverai la fleur de la jeunesse î Abandonnant enfin des mondes vermoulus , Je viens parmi les tiens chercher d'autres élus ! — O discuteurs craintifs des nations âgées , Esprits contradicteurs , âmes découragées , Rois du sarcasme amer et du rire glacé , Sceptiques avortons d'un empire éclipsé , Vous, qu'on voit apparaître et régner, quand la vie , En se refroidissant , amène l'agonie :
Tous ne pouvez plus rien pour les peuples souffrants : Il faut pour les sauver d'héroïques enfar.ts ! . . .