‹ Trois ages, suite en fin de l'Antoniade: Poème érèmitiqueChapitre 38 sur 41 · L'AMERIQUE · texte numérisé non relu

L'AMERIQUE

Viens , Reine d'Orient , mystique Solitude ,

Qu'accompagnent partout la prière et l'étude ;

En ton austérité , viens bénir mes climats ;

Viens ! je sens tressaillir mon cœur à tes appas }

Au regard pénétrant de ton oeil séraphique ,

Je sens dans tout mon être une flamme héroïque t

Viens féconder en moi les germes de la foi,

Et faire ici fleurir les Conseils de la Loi I

Trop long temps , malgré moi , livrée à l'industrie ,

J'ai vu par les marchands ma jeunesse flétrie ;

Au brùit de la vapeur usurpant mon repos ,

Dans leur fuite aux déserts j'ai suivi les troupeaux ;

Pas à pas, j'ai- compté les progrès de la foule ,

Qui sans cesse avauçant , sans cesse me refuule ;

J'ai vu pour leur pays combattre les Tribus,

Et les Blancs , apportant leurs poisons inconnus ,

Subjuguer tour-a-tour les unes et les autres ;

Et malgré les efforts des plus ardents apôtres ,

Us ont de la science et de l'amour de Dieu

Empêché les bienfaits avec leur eau-de-feu ;

Ils ont, pareils aux chiens sur de sauvages traces,

Sans les civiliser , détruit ces pauvres races 1 . . . .

Viens , Reine d'Orient ; je tends vers toi les bras ; Viens I dans tous mes déserts je guiderai tes pas j Nous irons dans le temple , aux sonores arcades , Où retentit la voix des vents et des cascades ; Nous irons explorer les bois et les vallons , Les savanes en fleurs , aux larges horizons ; Et les bords escarpés des fertiles rivières , Et les sommets neigeux , les mornes cyprières , Tous les antres obscurs , les palais souterrains ,. Les Heux infréquentés, les rocs les plus lointains reviens. Reine d Orient; — il reste des retraites , Où tu pourras cacher tes saints anachorètes ; Et dans l'ombre et le calme , et loin d'un peuple actif, Aider , dans son essor , l'esprit contemplatif. — Ah I cette activité me trouble et me fatigue ; Viens au torrent du monde opposer une digue : Il est bon qu'à l'écart vivent d'ardents esprits ; Des cœurs brûlants d'amour , quoiqu'ils soient incompris ; J*ai des enfants dont l'âme , élevée et sereine , Adopterait ton culte, austère et vierge Reine; Des enfants , que j'ai vus parcourant mes forêts , Subir sans le savoir de célestes attraits; Je les ai vus s'asseoir , pensifs et solitaires , Et de mon grand poème épeler les mystères l

i-ilS )

Dans leur enthousiasme , ils portaient leur regard.

Sur chaque frôle objet, qui se tient à l'écart ,

Cherchant à s* élever , en soulevant mes voiles ,

Du brin d'herbe à la âeur, et des fleurs aux étoiles. —

Oh! que de cœurs profonds , lassés d'un monde vain ,

Aspireraient la paix de ton esprit divin ;

Et rallumant le feu sur ton autel mystique ,

Par toi feraient briller la gloire érémitique.

Viens! j'ai des lacs d'azur , aussi grands que des mers^

Semés d'iles sans nombre et bordés d'arbres verts.

De l'ardente vapeur sans emprunter la force,

J'ai pour nous transporter la nacelle d'écorce ;

Pour abriter les tiens , j'ai mes arbres fruitiers ; —

Des sauvages tribus nous suivrons les sentiers. —

Autreibis , j'ai nourri, dans leurs courses lointaines.

Et j'ai désaltéré de l'eau de mes fontaines ,

Les rudes Pionniers , les sauvages trappeurs ,

Troublant de mes forêts les sombres profondeurs.

Attentive à le suivre , en ma sollicitude ,

De mes brillants oiseaux peuplant sa solitude,

En tous lieux , ^'ai veillé , sans un jour d'abandon ,

Sur mon peintre inspiré , l'immortel Audubon I

Des fruits de mes forêts, des poissons de mes fleuves,

Dans leur pèlerinage et leurs longues épreuves ,

En tous temps , j'ai nourri mes nomades enfants ,

Et le flot grossissant de pâles immigrants.

J'ai veillé sur vous tous , mes fils enthousiastes^

Boon , Irving et Cooper , — et vous , poètes chastes ,

Que j'ai vus , dans la sainte et première ferveur ,

Venir vous inspirer de mon esprit rêveur :

N'aurais-je pas le même amour pour les ascètes ,

En foule s'ils venaient habiter mes retraites ?

Qu'ils viennent , dans la paix , me servir en priant :

L'Occident est plus riche en fruits que l'Orient !

Moi , nourrice féconde , immortelle Nature ,

Moi qui veille avec soin sur chaque créature ,

Je laisserais périr l'ernaite qui viendrait

Pour habiter en paix un coin de la forêt ;

Pour se construire, là, loin de tout vain tumulte,

Une cellule étroite , en mon royaume inculte ?

Quoil j'oublîrais l'ermite et je nourris l'oiseau?

Nonl j'aurais pour Elie un fidèle corbeau !

Le désert fleurirait, tressaillant d'allégresse,"'

Sous le pas virginal de la sainte ermitesse ;

Auprès de son abri , couvert de latanier ,

Pour elle mûrirait la noix du pacanier ,

La plaquemine d'or et la douce assimine ,

Et du rare soco la grappe purpurine ;

Pour elle , au fond des bois où l'homme ne vit pas ,

Un Ange servirait d^'ascétiques repas. —

Viens , parmi mes enfants établissant ton règne , Réaliser l'amour que l'Evangile enseigne :

Oh I que de cœurs d'élite , avant, la puberté , Consacreront par vœux leur vierge liberté !

Dans leur amour divin , déjà plus d'une sainte, Jusqu'à l'ivresse ont bu le calice d'absinthe ; Déjà le Lys , la Rose et Tégahgouita Ont frayé le sentier qui mène au Golgotha!

Je sais des cœurs , éclos sous mes diverses zones , Des cœurs battant pour Dieu dans des seins d'amazones ; Des cœurs qui pour agir n'attendent que ta voix , Et qui reproduiraient les vertus d'autrefois :

Viens, Reine d'Orient, mystique SoHtude, Qu'accompagnent partout la prière et l'étude ; il est un de mes fils , épris de tes attraits , Qui te réserve un temple au fond de mes forêts : Dès l'enfance , un instinct l' éloigna de la foule; Il aime les sentiers que nul mortel ne foule ; J\ te rêve et te chante , il t'appelle et t'attend; H a prophétisé ton règne en Occident :

Viens consacrer ce cœur à ton autel rustique ; Pour lui, viens ériger un cloître érémitique; A ce cœur , en secret , découvre ta beauté :

Pour n'aimer que toi seule , il a fui la cité ; Il a fui sans regrets la foule et le tumulte , Pour s'unir à toi seule en mon royaume inculte.

Page 1