A la page
petit billet du 12 septembre commence ainsi : « Mon ange, ma vie, je ne sais quoi de plus encore, je t'aime... »
On le voit, Chateaubriand appelait volontiers « mon ange » des dames avec lesquelles il n'avait pas eu que des conversations angéliques. Et il appelle Mme de C... son ange, comme il avait appelé Juliette son ange; et Juliette n'était pas la première à recevoir de lui ce nom, et Mme de C... ne fut pas la dernière... Le vocabulaire du cœur est assez restreint; et le cœur inépuisable de Chateaubriand devait répéter les mêmes mots, avec des intonations nouvelles, sans doute, — et avec un plaisir nouveau, certainement.
Mais il tutoie Mme de C... Moins de contrainte que du temps qu'il était ambassadeur. Et, certes, il se méfiait de la police de Corbière et de Villèle : on dit qu'un ministre n'est pas amoureux commodément. Il chargeait de ses tendres messages son fidèle Hyacinthe Pilorge.
Donc, sur du papier à tranche dorée, il écrivait à la jolie et spirituelle Mme de C... : « Je t'aime avec toute la folie de mes premières années... J'oublie tout, depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds... » Et il ajoutait :« J'ai enfin saisi ce rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée longtemps sans te connaître... »
Ingratitude!... Ainsi, Charlotte Ives, Mme de Beaumont, Mme de Custine, Mme Récamier, qu'il avait cru aimer, qu'il avait aimées, l'ingrat! — oui^
autant de visages trompeurs et derrière lesquels il aimait par prévision Mme de C... L'ingrat! Mais, à chacun de ses nouveaux amours, il faisait cette politesse : le sacrifice des précédents amours ; il se faisait à lui-même cette politesse et il y trouvait sa commodité.
Le 20 septembre, il y eut au ministère des Affaires étrangères, une réception magnifique, dîner, bal. Mme de C... y était. Le lendemain matin, Chateaubriand lui écrivit : « Jamais, je ne t'ai vue aussi belle et aussi jolie à la fois que tu l'étais hier au soir. J'aurais donné ma vie pour te presser dans mes bras. Dis, était-ce ton amour pour moi qui t'embellissait?...» Etc., etc.. Il lui rappelle avec entrain qu'il ne cessait pas de la regarder et qu'à la dérobée il baisait sa petite chaîne d'or. Il aurait voulu se prosterner, l'adorer comme une divinité... « Ah! si tu m'aimais la moitié de ce que je t'aime! Ma pauvre tête est tournée. Répare, en m'aimant, le mal que tu as fait. A huit heures, je t'attendrai, le cœur palpitant. »
Plaignons Juliette qui, en aimant un ministre de cinquante-cinq ans, pouvait espérer de ne pas être la dupe d'un collégien amoureux.
Le '22 décembre, la prose ne suffisant plus à tant de-passion lyrique, Chateaubriand adresse à Mme de C... de jolis vers. Il l'y appelle Délie, par discrétion, sansdoute,et selon l'usage ancien des poêles. Il avoue qu'il est alarmé, parce que plus Délie devient belle, de jour en jour, plus il a le front ridé, les cheveux
blancs... Poétiques scrupules et précautions oratoires. Mais le grand homme a bien de la fougue :
Ainsi qu'un doux rayon quand ton regard humide Pénètre au fond de mon cœur ranimé^
J'ose à peine effleurer d'une lèvre timide De ton beau sein le voile parfumé.
Et voici le littérateur :
Par quelle illusion ai-je pu te séduire?
N'aurais-je point, dans mon dernier soleil, Caché l'astre de feu qui sur moi semblait luire
Quand d'Atala je peignis le réveil?
Oui, voilà le littérateur, mais qui, pour une fois, écrit aussi mal que possible, ou peu s'en faut, et organise une métaphore, ah! moins claire que le soleil!...
Puis :
Je n'ai point le talent de Virgile et du Tasse;
Mais, quand le ciel m'eut fait cet heureux don, Le talent ne rend point ce que le temps efface :
La gloire, hélas! ne rajeunit qu'un nom.
L'amant de Velléda, le frère d'Amélie, Mes fds ingrats m'ont-ils ravi ta foi?
Ton admiration me blesse et m'humilie.
Le croirais-tu? je suis jaloux de moi.
Dédaigne, ô ma beauté, cette gloire trompeuse.
Il n'est qu'un bien : c'est le tendre plaisir. Quelle immortalité vaut une nuit heureuse?
Pour tes baisers, je vendrais l'avenir.
Ainsi font, en somme, bon ménage l'amoureux et, si j'ose dire, ce m' as-tu lu? qui dort, et d'un sommeil léger, en tout écrivain moderne. L'amoureux a la fatuité de vouloir être aimé pour lui-même; il affirme qu'il est jaloux de l'écrivain : mettons qu'il i'est. Mais l'amoureux n'est pas fâché d'offrir à sa belle Délie le sacrifice d'une posthume gloire.
Tout cela, très sincèrement. Du reste, il n'est ni courtois ni judicieux de révoquer en doute la sincérité de personne : la question de la sincérité n'est pas une question bien posée. Chateaubriand aima, n'en doutons point, Mme de C... ; il aimait aussi les livres qu'il écrivait pour ses contemporains et pour la postérité.
Les affaires étrangères ne le laissaient pas, non plus, indifférent; et par bonheur! La guerre d'Espagne occupait ce grand politique frivole. Mais, pendant que l'occupait la guerre d'Espagne, il songeait à une escapade : il s'était mis en tête d'aller passer avec Délie quelques jours au bord de la mer.
Bref, le 5 octobre, il détesta la guerre d'Espagne. 11 écrivit à Délie : « Je suis forcé de rester ici pour cet immense événement. Ainsi, je perds la nuit que j'aurais passée dans tes bras!... Ah! je puis te dire sans contrainte, te dire que je donnerais le monde pour une de tes caresses, pour te presser sur mon cœur palpitant, pour m'unir à toi par ces longs baisers qui me font respirer ta vie et te donnent la mienne... »
C'est bien heureux qu'il y ait des empêchements
au vœu des amants courtois. Combien de fois Chateaubriand, par exemple, eût-il donné le monde à une dame qu'il aimait!...
Il écrivait encore à Délie, ce 5 octobre 1823 : « Tu m'aurais donné un fils; tu aurais été la mère de mon unique enfant... » A ce propos, les Annales romantiques notent qu'on lit, dans Les Natchez : « J'allais m' exposer à donner la vie. moi qui regardais la vie comme le présent le plus funeste »; et, dans les Mémoires a" outre-tombe : « Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme; je n'ai jamais désiré me survivre... » Eh! bien, si! Le 5 octobre 1823,il le désira; seulement, il en fut empêché par la guerre d'Espagne.
Alors, la guerre d'Espagne ne l'intéresse plus, dit-il; et, en le disant, peut-être le croit-il : mais il se trompe. La guerre d'Espagne, comme une autre femme, lui tourne la tête.
Tout de même, il est déçu. Et il demande, pour quelque autre jour, un beau dédommagement : « Si tu m'aimes, ne viendras-tu pas à Fécamp, au bord de la mer, je ne sais où? Oh! oui, dédommage-moi; viens; pardonne-moi cette délivrance du malheureux roi d'Espagne... »
Il faut avouer que jamais roi malheureux n'apparut plus gaiement dans une phrase qui ne l'attendait pas. Et Chateaubriand, qui vient, raconte-t-il, d'écrire « à tous les rois et à tous les ministres de l'Europe », avoue que sa main droite est fatiguée...
« Mais mon cœur ne l'est pas!... » C'est magnifique. Et le ministre des Affaires étrangères envoie, par lettre, à sa bien-aimée, des millions de baisers pour ses mains, ses lèvres et ses cheveux... D'ailleurs, il a des cheveux d'elle et promet de les garder, ceux-ci, toute la nuit, pressés sur sa bouche et sur son cœur.
A minuit, il^ rouvre son enveloppe. Une dépêche lui est arrivée, annonçant la rupture des négociations et l'imminence d'une bataille. En outre, le roi lui a fait dire qu'il voulait le voir le lendemain, à midi.
Cependant, il réclame cette « nuit » qu'on lui a promise, cette nuit pour laquelle il donnerait « sa vie » après avoir donné le monde.
L'escapade fut décidée. Mais, quoi? Les amoureux avaient oublié la date du 20 octobre!... Le 20 octobre, l'Infirmerie de Marie-Thérèse — qu'avait fondée une Mme de C..., qui, elle, était Mme de Chateaubriand — devait célébrer sa fête annuelle. Impossible de n'être pas là le 20 octobïej... Chateaubriand, ce jour-là, recevait les princesses, la cour, les ambassadeurs, les représentants des grandes familles françaises, les étrangers éminents, le nonce et Mgr Frayssinous, archevêque de Paris. En outre, l'abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, devait prêcher devant cette superbe assistance, — l'abbé de Bonnevie qui, à Rome, avait reçu la confession der« nière de Pauline de Beaumont. Et l'archevêque de Paris donnait le salut ; après quoi,, les comtesses de
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Gontaud et de Castellane quêtaient pieusement pour l'Infirmerie... Autant de glorieux et bien édifiants détails qui retardèrent l'escapade du ministre des Affaires étrangères et de Mme de C...
Mais, le 24 octobre, Hyacinthe Pilorge portait à Mme de C... la lettre que voici : « Huit heures. Pars, bonheur et charme de ma vie, mais pour me retrouver, pour m' enivrer de ton amour, pour me rendre le plus glorieux et le plus heureux des hommes. Dans quelques jours, je serai à tes pieds, je te presserai sur mon cœur, etc.. Tu as vu comme je t'ai aimée aujourd'hui! Tu verras comme je t'aimerai, loin de la foule. Reçois toutes mes caresses; et souviens-toi que tu es ma maîtresse adorée. Je baise tes pieds et tes cheveux. »
Le ministre des Affaires étrangères avait souligné vaillamment le mot maîtresse. Et Mme de G..., à la suite de la mention huit heures, avait inscrit au crayon : du soir, vendredi, veille de mon départ pour Dieppe. Ils choisissaient donc cette plage et renonçaient à Fécamp : peu importait à René, pourvu qu'il y eût la mer, sa vieille amie, inspiratrice de ses plus belles phrases... Mais du soir est bien explicite, pour une lettre où l'on parle d'un aujourd'hui déjà plein de souvenirs.
Mme de C... partit le 25 octobre; Chateaubriand^ le 2 novembre. C'était audacieux. Les déplacements du ministre ne pouvaient passer inaperçus ; la police du gouvernement le surveillait... 11 annonça qu'il serait, pendant quelques jours, à Fervaques, che?
Mme de Custine : la reine des roses, qui n'était plus loute jeune, faisait un bon alibi officiel.
Et il avait écrit à la reine des roses qui commencent de se faner : « A l'automne!... » Mme de Custine .'attendit, en vain.
Mme de C..., Délie, vint à la rencontre de René : la fin du voyage, ils l'accompliraient ensemble, dans la voiture du ministre... Ah! ils ne voyagèrent pas sans encombres!... D'abord, la voiture cassa. Et puis, un envoyé les rejoignit : on réclamait le ministre à Paris, pour les affaires les plus étrangères à son cœur.
Du moins, tout cela, c'est lui qui le raconte. Et il le raconte à Mme de Custine, dans une lettre d'excuses qu'il lui adressa dès qu'il fut de retour à Paris1. De sorte qu'en fin de compte on ne sait pas trop si le voyage de Dieppe fut tout à fait manqué. Toutes ses mésaventures, ne les inventait-il pas afin d'apaiser Mme de Custine?... Sa lettre est désolée. Mais il disait : « Croiriez-vous que je ne suis pas découragé et que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir?... » Pauvre Mme de Custine, qui recevait ces gentillesses et qui, sans doute, les prit pour elle. Avec habileté, Chateaubriand se ménageait la possibilité d'une escapade nouvelle. Non, il n'était pas découragé!...
Cependant, il y eut des potins. Mme de Custine
1. Chédieu de Robethon, Chateaubriand et Madame de Gua Une (Paris, Pion, 1893), pp. 247, 248.
apprit quelque chose; elle n'accepta pas volontiers l'industrieuse fiction qu'avait organisée Chateaubriand. Car, le 2 décembre, voici la lettre qu'à Mme de Custine encore écrivait le ministre amoureux d'une autre : « Vous me faites une histoire, dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun... » Evidemment!... « J'allais à Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé; et, pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou à deux, et politiques, en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge... » L'hypocrite!... « et que les seconds... » Les seconds, n'importe!...
Et il ajoutait, avec un admirable entêtement : « Eh ! bien, croiriez-vous que, malgré toutes vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire, dans ce moment même, une course à Fervaques? Je ne le pourrai probablement pas; mais je ne puis me départir de ma douce chimère... » On le voit sourire, l'amoureux et l'ingénieux, pendant qu'il écrit sa « douce chimère1 » !...
A Paris, l'amour continua, l'amour de Délie et de René. Le 11 décembre 1823, René, fervent, écrivait : « J'ai reçu ta longue lettre. Je t'en remercie. Je l'ai portée toute la journée sur mon cœur... Tu me feras dire le moment où je pourrai aller baiser tes beaux pieds. A toi! à toi!... »
Tout cela est voluptueux.