Comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p.O
qu'on venait d'opérer de la cataracte, arracha le bandeau de ses yeux et alla veiller au chevet de son vieil adorateur. Bientôt, elle fut tout à fait aveugle.
Chateaubriand lui offrit de l'épouser. Elle refusa, disant : « Un mariage, pourquoi? à quoi bon? A nos âges, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m' établir dans la même maison que vous... Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné... » Elle ajoutait : « Ne changez rien à une affection parfaite. »
Au mois de juillet de cette année 1847, elle fut malade. L'opération qu'elle avait subie, tant de tourments et puis cette alarme pénible de vieillir et de s'en apercevoir, tout cela qui était sans espoir la mit dans un cruel état de souffrance. Il fallut qu'elle consentît à partir pour la campagne. Sa nièce, Mme Lenormant, l'accompagnait. Chateaubriand supporta mal cette solitude où il restait. Il écrivit : « C'est grand dommage, d'être toujours séparés. Hélas! quand nous reverronsnous? Je pense toujours qu'il ne faut jamais se quitter, car on n'est pas sûr de se revoir. Ma santé est bonne, mais elle sera meilleure quand vous reviendrez. Revenez donc vite : j'ai grand besoin de ne plus vous quitter... »
C'est un peu égoïste; mais ce genre d'égoïsme est la forme la plus simple et la plus naturelle
de la tendresse. Et puis, il finissait ainsi : « Adieu, adieu et toujours adieu; c'est là ce dont se compose la vie ». C'est vrai qu'il avait dit, dans sa longue vie, beaucoup d'adieux. Jadis, ils ne lui étaient pas extrêmement pénibles, parce qu'ils coïncidaient, en somme, avec des bonjours. Désormais, non. Les attaches plus anciennes qu'il devait rompre lui étaient, à la rupture, plus douloureuses. Il voyait la solitude se faire autour de lui qui supportait de moins en moins facilement d'être seul.
Cependant, il n'avait pas encore fini tout à fait de voyager. A l'automne, il partit pour aller voir son vieil et cher ami Hyde de Neuville, — l'ami de Blanca, une quarantaine d'années plus tôt!... Il passa quelques jours à Lestang. Ensuite, le 2 octobre, il écrivit à son hôte : « Me voilà aux confins de la Bretagne... Il n'y a rien, que moi, qui change dans tout cela; c'est un grand malheur, mais il n'y a rien à y faire... Nous emportons tous nos regrets avec nous. Ils sont bien profonds, je vous assure. Je voudrais bien passer ma vie avec vous... » Comme il est triste et comme il est désemparé! Naguère si jaloux de son indépendance, comme il a besoin de secours!... Je voudrais bien passer ma vie avec vous... Naguère, il n'y eut pas un être au monde, ni sa femme, ni aucune femme, sage ou folle, et fût-ce Juliette Récamier, la plus belle de toutes, non, pas un être avec lequel il prît volontiers le parti ou le sérieux engagement de passer toute sa vie. Maintenant, il a trop peur de cette solitude que lui serait
l'indépendance; et puis, « toute sa vie », ce n'est pas grand' chose, ce n'est pas plus longtemps que ce qu'il a donné aux divers objets de sa ferveur.
Il écrivait encore à son vieil ami et terminait ainsi sa lettre : « Bien à vous, je vous le jure. Mettez, je vous en prie, tous mes remerciements aux pieds de mes jeunes reines et qu'elles reconnaissent les vœux d'un vieux serviteur qui leur a consacré sa vie... » Il est encore galant, courtois avec les dames, cérémonieux et gentil. Même, il a conservé l'habitude gracieuse de dire, et probablement de croire, qu'il consacre sa vie aux toutes dernières femmes qu'il a vues. Seulement, il ne dit plus « sa vie et le monde »; il se contente de sa vie, laquelle n'est plus un cadeau bien durable.
A mesure que les jours passaient, des tristesses nouvelles arrivaient. On dut faire à Mme Récamier une seconde opération de la cataracte. La première, faite à un œil, n'avait pas donné de résultats; on essaya d'opérer l'autre œil, et ce fut à peu près inutile.
L'Abbaye-au-Bois, au mois de février 1848, la voici, d'après les Derniers souvenirs du comte d'Estourmel1 : « On ne pénètre qu'à tâtons dans le grand salon de l'Abbaye-au-Bois; les volets, les rideaux sont fermés et le jour de la porte ne suffirait pas à guider vos pas, si la douce voix de la pauvre aveugle n'aidait à vous diriger vers le grand para-