Comte d'Estourmel, Derniers souvenirs, pp. 17 et suiv
vent qui abrite son fauteuil. Vos yeux restent quelque temps voilés comme les siens; mais vous êtes en pays ami; et vous reconnaissez les voix de M. Ampère, de M. Brifaut. Hélas! on ne peut plus entendre celle de M. Ballanche, et l'on n'entend presque plus jamais celle de M. de Chateaubriand. Il reste enveloppé dans son immuable taciturnité. » Quelle poignante impression de fin de vie! Ce silence final est angoissant. Ce silence et cette obscurité donnent le sentiment de la mort qui commence. Et, tous ces personnages illustres, elle et lui plus que les autres, émouvants et un peu théâtraux naguère quand ils étaient les héros de la comédie et du drame le plus en vogue, n'ont-ils pas l'air — on ose à peine le dire — n'ont-ils pas l'air, dans ce silence et cette obscurité, de répéter pour le tombeau?...
Quelquefois, s'il n'y a que très peu de monde, Chateaubriand se met à réciter des vers, jusqu'au moment où la mémoire lui manque. Et alors, Mme Récamier continue.
Dans les derniers mois, il reçut de temps en temps rue du Bac une petite société de quatre ou cinq personnes, toujours les mêmes, Mme Récamier, la comtesse Cafîarelli, Ampère, Noailles, Loménie. Il recevait dans sa chambre à coucher, simple comme une cellule, avec son petit lit de fer entouré de rideaux blancs et protégé d'un crucifix. Deux fenêtres donnaient sur un petit jardin plein d'ombre et de silence, voisin de l'admirable jardin des Missions étrangères* Au mur, il y avait une Sainte Famille de Ra*
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phaël, copiée par Mignard. Sur la cheminée, deux statuettes, l'une qui représentait M. de Fitz-James et l'autre Velléda. Sur les meubles, des livres épars; au pied du lit, une caisse de bois blanc, dont la serrure était détraquée : dans cette caisse, le manuscrit des mémoires.
En 1847, on en fit encore plusieurs lectures. Chateaubriand, assis dans un fauteuil, les regards dirigés vers la fenêtre et le jardin, écoutait. Ecoutait aussi, avec angoisse, émerveillement, Juliette Récamier, qui était arrivée « les bras un peu tendus en avant », selon le geste habituel des aveugles.
Le 24 février 1848, Louis de Loménie survint, annonçant que la France était entrée en république. Chateaubriand garda le silence, mais il sourit. Et ce sourire, que je me figure tout plein de tristesse, signifiait une prescience qui vérifiait sa prophétie. Un peu plus tard, il dit : « C'est bien; cela devait arriver. »
Béranger, à son tour, parut. Chateaubriand dit, et, je suppose, avec une sorte de mépris : « Eh! bien, vous l'avez, votre république?... — Oui, je l'aï,, répondit Béranger; mais j'aimerais mieux encore la rêver que la voir1!... »
Juliette Récamier ne quittait presque plus Chateaubriand. Elle ne le voyait pas. Il ne l'entendait
1. C'est, déjà, le mot magnifique de notre Forain : « Elle était si belle, sous l'Empire!... » L'anecdote de Chateaubriand et de Béranger est racontée par Collombet, Chateaubriand, sa vie et ses écrits (Lyon et Paris, 1851), p. 352.
presque pas; il s'enfonçait de plus en plus dans le silence où bientôt il dormirait.
Les journées de juin l'agitèrent et la mort de l'archevêque de Paris le remua. Il dut s'aliter.
Le 2 juillet, un dimanche, il demanda le prêtre. Il reçut le viatique, « non seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais encore avec un profond sentiment de foi et d'humilité ».
Le lendemain, 3 juillet, il dicta ceci à son neveu : « Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien... » Il se fit relire ces lignes. Puis, il voulut les relire lui-même, de ses yeux qui allaient mourir. Alors, il fut tout à fait tranquille, ayant mis en ordre toutes choses et les affaires de sa conscience. Et il attendit la mort.
Juliette Récamier se tenait à son chevet de moribond. Quelquefois, comme le chagrin la suffoquait, elle sortait un instant. Chateaubriand la regardait s'éloigner. Et il ne la rappelait pas; il continuait à se taire, mais « avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir1 ».
Elle fut là quand il mourut, le 4 juillet. Il y avait aussi le comte Louis de Chateaubriand, l'abbé Deguerry, curé de Saint-Eustache, et la supérieure de l'Infirmerie Marie-Thérèse. Il mourut à huit heures un quart du matin.
1. Souvenirs et correspondance tirés des^papiers de Mme Récamier, tome II, p. 563.
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Juliette était là, dans cette petite chambre pauvre qui ressemblait à une cellule de couvent, dans cette petite chambre et auprès de ce lit de fer où s'apaisait, où s'endormait pour l'éternité incertaine cette âme de tempête.
Les dernières heures, comme Chateaubriand ne parlait plus et comme Juliette était aveugle, Juliette ne savait pas où en était cette aventure de mort. Elle non plus ne parlait pas ; elle participait à ce silence qui préludait au silence final.
Et elle ne vit pas que Chateaubriand mourait. Mais elle l'entendit, lorsque les prières se turent.
Ainsi mourut René, en compagnie peu nombreuse de tendresse et de piété. Dans la petite chambre et dans le lit de fer, il n'y eut plus rien, que le silence et le repos. Seule durait une mémoire terrible et alarmante, qui n'a pas fini d'inquiéter les âmes, de les séduire et de les tourmenter.
Après la mort de Chateaubriand, Mme Récamier ne pleura point; sa douleur n'eut pas de révolte et son désespoir était calme à cause de la certitude qu'elle avait de ne pas survivre longtemps1. Elle devint étrangement pâle et prit le deuil. A l'heure où d'habitude René venait la voir, si la porte s'ouvrait, elle tressaillait; aveugle et fidèle aux souvenirs, elle avait des apparitions soudaines de son ami.
1. Tous ces détails, je les emprunte aux Souvenirs de Mme Lbnormant, tome II, pp. 504 et suiv.
Elle désirait de mourir. Cependant, elle craignit le choléra, pour la laideur de ce mal. Elle quitta l'Abbaye-au-Bois et alla s'installer chez sa nièce, Mme Lenormant. C'est là qu'elle mourut, le 11 mai 1849, emportée par le choléra. Mais, par une exception remarquable, l'affreuse maladie qui la tuait n'altéra point son visage. Elle eut dans la mort .une surprenante beauté; « ses traits, d'une gravité angélique, avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce ».
Pour la tombe de Juliette, un poète de l'Anthologie aurait trouvé l'inscription la plus digne de cette femme singulière et dont l'aventure ici-bas fut nonpareille. Il aurait dû, en peu de mots, dire que Juliette avait été la femme la plus belle de son temps, la plus aimée, la plus coquette et celle aussi qui avait su, le plus d'années, fixer l'âme du plus beau comme du plus frivole génie d'alors. Et l'âme de Juliette vivrait en deux lignes bien rythmées, de mots choisis, d'une mélodie douce, élégante, mémorable et pure comme elle.
Vers l'époque où Juliette et René promenaient leur royal amour sous les ombrages de Chanlilly, Adalbert de Chamisso, poète et botaniste, fit, avec le chancelier comte de Roumanlzof, un grand voyage de découverles autour du monde. Un jour, leur vais-
seau, le Rurik, ayant longé de singuliers parages, aborda dans une île dont il n'existait aucune indication sur les cartes. L'équipage prit terre et crut bientôt apercevoir que nul navire d'un pays civilisé n'avait encore jeté l'ancre en ce climat. L'île était habitée d'une peuplade aux mœurs très douces et qui adorait une idole. Adalbert de Chamisso put voir l'idole. C'était une gravure encadrée, un merveilleux visage qui souriait. Et Adalbert de Chamisso reconnut les traits charmants de Juliette Récamier, tels qu'Tsabey les avait peints.
L'on ne sut pas comment cette image était arrivée en cette île perdue. Les indigènes ne le disaient pas, car l'origine des dieux est un mystère que la piété des fidèles ignore volontiers.
Mais le chevalier de Cussy, à qui cette anecdote précieuse fut racontée par Chamisso lui -même et qui l'a consignée dans ses Souvenirs1 , la commente ainsi : « Cette circonstance est un exemple de l'empire que la beauté réelle peut exercer sur l'esprit et le cœur des hommes. »
Il est permis de supposer que l'idole jolie sourit encore à ses adorateurs rouges ou noirs, coiffés de plumes probablement et analogues à ces bons sauvages qui furent les compagnons d'Atala et de Celuta, et que la religion de Juliette est, là-bas, constituée pour longtemps, car le culte des dieux lointains dure au delà d'un siècle.