‹ Trois amies de ChateaubriandChapitre 7 sur 63 · A. Bardoux, l. L, p · texte numérisé non relu

A. Bardoux, l. L, p

siens. Puis il voulut revenir1; pour fécarxer, M. de Montmorin le menaça d'une lettre de cachet, tout de go, vu que ces bons moyens avaient encore leur efficacité. Dès lors, il ne valut rien du tout. On le connut qui, pour éviter les ennuis de la Révolution, se prévalait d'un vit républicanisme et utilisait la use amitié d'un certain Précy, lequel paraît avoir été l'un des plus zélés ennemis de Montmorin.

La comtesse de Bcaumont vécut séparée de son mari, et parfaitement libre. En 1800, clic divorça; et voilà un signe des temps. La dernière des Montmorin ne s'était pas résignée à n'être pas heureuse. Un goût nouveau s'est emparé des âmes et les lance à des aventures, le goût du bonheur.

Chateaubriand, lui aussi, se maria; et il oublia sa femme, à peu près comme Pauline de Bcaumont son mari. S'il ne divorça point, c'est peut-être que la démarche n'était pas commode à l'auteur du Génie du Christianisme; c'est peut-être aussi que Pauline de Bcaumont mourut; et enfin c'est peut-être qu'alors, curieux de diverses femmes, il ne souhaita pas de remplacer celle qui était la sienne par telle autre tout uniment. Mais il appréciait la vie conjugale de telle sorte que, de Rome où le cardinal Fesch lui était insupportable, il écrivit à son ami Fontanes : « Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques; la crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie1. »

1. Lettre citée par l'abbé G. Pailhès. Chateaubriand, sa femme et ses amis (Bordeaux et Paris, 1896), p. 155.

Lorsque se joindront les deux destinées de François-René de Chateaubriand et de Pauline de Beaumont, elles auront subi de semblables erreurs; elles se seront, toutes deux, engagées et puis dégagées avec une sorte de désinvolture étrange, comme si, en dépit des incertitudes, une pareille volonté les menait l'une à l'autre.

En 1787, M. de Montmorin, qui avait été ambassadeur à Madrid et puis commandant pour le roi en Bretagne, fut, par Louis XVI, nommé ministre et secrétaire d'élat aux affaires étrangères. Il succédait à Vergenncs. Il était petit et laid, mais distingué, habile à combiner son existence, à connaître et à déjouer les intrigues. Ses ennemis travaillaient contre lui assidûment; et la reine ne l'aimait point. Mais il avait pour lui la protection de Mesdames tantes et la véritable amitié du roi. C'était un homme intelligent et honnête, très laborieux et d'un complet dévouement à sa cause. Il ne manqua, en somme, que de génie, au milieu de conjonctures où les plus fins talents d'un politique avisé n'allaient pas suffire. Il avait des vertus et de l'adresse; ses vertus onl, plus d'une fois, gêné son adresse et, sans adresse, il aurait pu être un héros.

En 1787, on ne prévoit pas encore toutes les ca tastrophes; et la vie est belle chez le ministre du roi Mme de Beaumont reçut bientôt le titre de dame

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pour accompagner Madame, femme du comte de Provence.

Cela, deux ans avant la prise de la Bastille par le peuple révolté. Pareillement, c'est en 1787 que le jeune Chateaubriand fut mené à la cour, présenté au roi, admis au privilège de la chasse royale.

Les deux années qui ont précédé la Révolution furent très brillantes, pour la comtesse Pauline de Bcaumont. Elle fit les honneurs du salon de son père. Et l'on menait train magnifique, rue Plumet, chez M. de Montmorin. On dépensait beaucoup d'argent. Soixante serviteurs, vingt-quatre chevaux d'écurie, un piqueur, et les cochers, les postillons, les palefreniers. Les gages de ce nombreux domestique s'élevaient à près de quarante mille livres annuelles, sans compter — c'est le mot! — treize mille livres pour l'habillement de tout ce monde, quinze cents livres pour les seuls chapeaux. Une table renommée : la bouche coûta, pour onze mois de 1787, cent soixante-quinze mille francs; les vins en plus, de quatre à cinq cents bouteilles par mois, et bonnes1.

Il y a un portrait de Mme de Beaumont qui date de cette époque; il est de Mme Vigée-Lebrun. L'on ne peut dire qu'elle y soit exactement jolie. Le visage est maigre, les traits sont aigus. Seulement, les yeux longs et minces ont une merveilleuse vivacité de regard, une exquise langueur en même temps. La

1. J'emprunte ces détails au très intéressant ouvrage de M. Frédéric Masson, Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution (Paris, 1877), Appendice : Les dettes de Montmorin.

jeune femme, preste et menue, habillée d'une robe rose un peu lie de vin, tend de la main gauche une couronne de roses roses. Elle la tend avec une si calme grâce que, pour M. Bardoux, c'est à son père qu'elle la destine. Le tableau, du reste, a le plus vif agrément; il laisse deviner une âme remuante, inquiète, primesautière, apte pourtant au silence.

Mais Mme Vigée- Lebrun, qui dans ses mémoires raconte tant de choses, souvent insignifiantes, et qui enregistre ce portrait à la ^ate de 1788, ne dit pas un mot de Pauline de Beaumont. Elle ne l'avait donc pas remarquée, tandis qu'elle la peignait avec intelligence et goût? Ce n'est point un bon signe, pour cette femme de talent; et nous lui en voulons. Préférons-lui la fine Mme Suard qui, elle, nota : « Nous avions vu Mme Beaumont, la cousine et l'amie de M. de Pange, chez Mme de Staël; elle nous montra le désir d'accompagner son parent dans nos soirées : elle s'y plut beaucoup, et nous la trouvâmes aussi spirituelle qu'aimable1. » Il y avait assurément mieux à dire. Mais enfin, ce petit bout de phrase est une épave de souvenir qui nous arrive, tel quel, des lointaines années de Pauline de Beaumont. Il suffit à montrer qu'une âme de choix ne passa point tout à fait inaperçue; il nous épargne l'amer sentiment de la méconnaissance et de la solitude où les êtres vivent les uns à côté des autres.

\. Mme Suard. Essais de mémoires sur Suard (Paris, 1820), p. 170.

Pauline de Beaumont devint le centre d'une société gaie et parfaite.

C'étaient les femmes les plus fines de ce temps où la causerie française paraît avoir été plus jolie que jamais. On dirait qu'avant de disparaître, — car elle était condamnée à une mort prochaine, — cette fleur de l'ancien régime, la société, eût voulu briller d'un plus vif éclat. Elle gardait les qualités ravissantes qui lui venaient d'un usage séculaire, d'une politesse longuement préparée, lentement améliorée encore et fixée enfin par une tradition que d'illustres exemples consacraient. Les nobles règles continuaient d'être fidèlement observées. Et puis, à tant d'agrément, s'ajoutait maintenant une nouvelle, une merveilleuse curiosité de l'esprit, un goût périlleux des idées, un délicat souci de l'art et une liberté, certes aventureuse, mais qui ne se manifestait encore que gentiment. On a l'impression singulière que l'approche des années tragiques donnait une ' ferveur étrange, une hâte de vivre, un désir de profiter des beaux jours, et d'y être délicieux, à ces hommes et à ces femmes qui ont l'air d'avoir deviné la menace et de l'avoir subie avec leur grâce incomparable.

Autour de Mme de Beaumont, nous voyons François de Pange, son. cousin, jeune homme lettré, pâle et sage, qui aima les Muses et qui ne cessa d'être leur amant que pour devenir leur ami; les deux frères Trudaine, fils de ce Trudaine de Montigny, ardent admirateur de Diderot et qui perdit un peu du temps que la politique réclamait de lui à écrire des

comédies; Rulhière qui, pour Pauline de Beaumont, fit graver un cachet où on lisait, auprès d'un chêne aux frissonnantes feuilles : « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle »; le petit Calixte de Montmorin, qui semblait un peu étourdi et qu'exaltait un admirable amour; bientôt, quand Necker devint au ministère le collègue de Montmorin, cet impérieux esprit, ce tourbillon d'idées et de mots, Mme de Staël; puis Mme de Sérilly, si belle et pour qui se consumait François de Pange; la baronne Hocquart, aimée jusqu'à l'échafaud; la baronne Le Couteulx, à qui un poète donna l'immortalité du nom de Fanny; la comtesse d'Albany, blanche veuve de Charles- Edouard et que l'amour d'Alfieri consolait de ses longues tribulations ; et cette petite Mme de Krùdner qui, dans les moments de son plaisir le plus naïf, criait : « Mon Dieu, que je suis heureuse! Pardonnez-moi, mon Dieu, l'excès de mon bonheur1! »

Avec une imprudence hardie, on connut aussi Condorcet, l'annonciateur du progrès, le prophète de ceci qui va tuer cela. Et, un jour, chez la comtesse d'Albany, on entendit Beaumarchais, qui lisait La Mère coupable, — oui, le terrible Beaumarchais dont la raillerie avait des éclairs d'acier.

Et je n'ai pas encore nommé celui qui fut l'âme chaude, le rêve adorable de cette société, ce jeune

1. C'est Sainte-Beuve qui le raconte (Portraits littéraires, t. III, p. 298). Et il cite Chênedollé, lequel dit tenir l'anecdote d'Adrien de Lezay, ami de Mme de Krùdner.

homme au teint basané, au col et à la poitrine d'athlète, aux yeux brûlants et qui était marqué par le destin, marqué de génie et de mort, ce jeune homme intrépide et langoureux, qui à la Grèce antique emprunta la poésie et le courage, André Chénier. Il avait retrouvé, dans le désastre des âges, une mélancolie voluptueuse, un paganisme d'amour et de bonheur, une pensée ancienne et qu'il avait unie aux nouvelles pensées vers le temps même où le chevalier Gluck ressuscitait la petite Iphigénie d'Euripide pour l'entourer du chœur des grâces récentes.

Auprès d'André Chénier, mêlées galamment à cette compagnie d'hellénistes savants et qui revivent le rêve séculaire, imaginons ces jeunes femmes qui ont des noms modernes ou des noms mytholoques, Fanny, Camille, Chloé, Glycère, Euphrosyne et Lydé,Pannychis.Sous leurs noms d'emprunt, imaginons-les, sensibles à la vive poésie que Chénier leur amenait d'Athènes et des Cyclades, sensibles et alarmantes, aimantes et tant aimées que cette ardeur continua jusqu'à la guillotine.

Une mollesse voluptueuse, l'art des plus heureux jours humains, oui, à la veille de la Révolution.

Si vous allez, un jour, au musée de Cluny, ne soyez pas rebutés par la troupe de badauds, de militaires et d'amoureux commençants qui est l'encombrement habituel d'un musée; et regardez une vitrine où il y a maints objets du xvme siècle. Vous y verrez des éventails où sont peintes de gracieuses scènes, des dames qui ach Ment des paniers, des fal-

balas et enfin mille coquetteries; et vous remarquerez que cette époque était frivole admirablement.

Allez, s'il vous plaît, aussi à Saint-Quentin ; et donnez quelques heures à songer clans le petit musée où sont les pastels de La Tour. Vous y verrez le trop joli visage de tant de dames qui étaient enecre jeunes quand la Révolution les a surprises. Elles sourient toutes. La mince ligne de leurs lèvres, les commissures qui s'épanouissent comme des fleurs d'ombre et les fossettes de leurs joues révèlent une enfantine et gaillarde insouciance. Quelques-unes un peu sensuelles, et d'autres qui ont de menus chagrins d'amour, et d'autres qui ne savent pas, mais qui, à tout hasard, font les gentilles... Pauvres petites! et qui, en'effet, ne savaient pas du tout!... Ah! qu'elles sont futiles; et quelle grâce il y a, quel héroïsme aussi, dans cefte imprévoyante futilité!...

Ce sont, à Saint- Quentin, les préparations de La Tour. Il ne copiait que les visages, non le reste. Et alors, ces visages sans corps apparaissent comme autant de têtes qui ont subi la guillotine, — et qui sourient, martyrs aimables de leur frivolité.

Ils semblent dire, ces visages : — Voyez-nous, qui avons été surpris clans l' amusement de nos fêtes galantes!

Telle fut la fine société française, que la brutale Révolution secoua, tua.

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L'amour occupa cette jeunesse qui était groupée autour de Pauline de Beaumont.

Le petit Montmorin brûlait d'une ardeur infinie pour la baronne Hocquart. François de Pangc adorait Mme de Sérilly;et, lorsque le mari de cette dame fut guillotiné, ces amoureux se marièrent. Chénier ne dissimulait pas beaucoup la passion que lui inspirait, en particulier, l'exquise baronne Le Couteulx. Il y a, dans ses élégies, un persuasif écho de toutes ces tendresses impati mtes et rêveuses.

Et Pauline de iJeaumont, libre alors, libre et que l'amour avait offensée et que voici, éperdue peutêtre, dans cette atmosphère où l'on aime, qui aimat-elle? qui l'aima? et comment?... Et aima-t-elle ou bien peut-être ne fit-elle qu'avoir peur de l'amour?...

François de Pange, sensible et grave, lui fut un ami parfait. On le sait et on le devine mieux encore. Quand il mourut, en 1796, elle écrivit de lui : « Il ne savait pas ou du moins il ne s'est jamais dit qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre1. » Seulement, il aimait d'amour Mme de Sérilly. Elle, Pauline de Beaumont, il la venait voir, il l'avait pour confidente, il sortait avec elle et il laccompagnait dans le monde.

1. Œuvres de François de Pange, par Becq de FoUQUJÈRBS (Paris, 1872), p. lxv.

Qui aima-t-elle et qui l'aima? Personne, peut-être.

Personne, ou bien l'aimable et surprenant abbé Louis?... Celui-ci avait été amené chez les Montmo rin par un autre ecclésiastique, si l'on peut dire, M. de Talleyrand. Et, bientôt, on devait les revoir l'un cl l'autre tout proches, le 14 juillet 1790, lorsqu'à la 'cle de la Fédération, Talleyrand célébrait la messe, avec l'abbé Louis pour i ssistant.

Or, la Correspondance secrète mentionne, à la date du 21 juillet 1792, le potin que voici : « L'aimable abbé Louis a des liaisons intimes avec Mme de Beaumont, fille de M. de Montmorin1. »

Il a bien fallu que M. Bardoux fît allusion à ces mauvaises lignes, mais pour les détester et pour les écarter avec mépris. D'ailleurs, la Correspondance secrète n'est pas un document qu'on doive accueillir avec la confiance la plus empressée. Lui-même, le rédacteur de ces papiers inquiétants, reconnaît une fois qu'il a précédemment donné des nouvelles inexactes. Ajoutons — il ne le dit pas, mais il le prouve — que Montmorin ne lui était pas sympathique. Quant à M. Bardoux, il n'a que faire de telles considérations : les rapports de l'abbé Louis et de Pauline de Beaumont lui semblent éclairés, plus que par « toutes les correspondances anonymes », et purifiés, par un propos que tint son héroïne en 18022.

1. Correspondance secrète, de 1777 à 1792, publiée par M. de Lescure (Paris, 1866), tome II, p. 610.

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