‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 12 sur 60 · ZKNDJAN. LA PLAINE LT L\ VILLE · texte numérisé non relu

ZKNDJAN. LA PLAINE LT L\ VILLE

Le babisme, du mot bab «porte», c'cst-à-dirc la porte par laquelle on arrive à Dieu, adopté par son prophète, Mir;^a Ali Mohammed, est une seéle religieuse se rapprochant du christianisme. Il prit naissance & se développa durant les dernières années du règne de Mohammed Chah, sans trop attirer Tattentien des gouvernants, qui peut-être même n'étaient pas fâchés de ses attaques contre le clergé; si bien qu'à l'avènement de Nasr cd-Din, grâce à cette tolérance, il comptait de nombreux prosélytes. Zendjân en était le principal fover. Les babis, qui commençaient à être l'objet de persécutions suscitées par les

mollahs, se sentant asse2 forts, s'insurgèrent contre Fautoiitc royale & se fortifièrent dans Zendjân, dont la population leur était presque entièrement favorable, pour ne pas dire dévouée. Un siège en règle de plusieurs mois fut soutenu par eux contre les troupes du chah. Celles-ci finirent par l'emporter & se livrèrent à un tel massacre, qu'on pouvait croire le babismc à jamais anéanti, surtout après la mort du Bab lui-même, Mirza Ali Mohammed, qui, au milieu d'émouvantes péripéties, lut passé par les armes sous les murs de Tauris.

Cependant, à quelque temps de là, le chah, se rendant à cheval au palais de Sahabkranié, près de Téhéran, fut assailli par trois hommes reconnus pour des babis. L'un d'eux put même lui tirer un coup de pistolet chargé à plomb, dont quelques grains l'atteignirent.

A la suite de cet attentat, un certain nombre de babis périrent dans des supplices inventés avec un rafl&nement inouï de cruauté par les courtisans auxquels ils avaient été livrés, courtisans maladroitement zélés, qui crurent gagner ainsi les faveurs de leur souverain, mais qui virent bientôt à sa colère, quand il apprit, trop tard hélas ! ces aftes de pure sauvagerie, combien ils s'étaient trompés.

C'est alors que mourut par le feu Gourret el-Aïn (consolation des yeux), femme d'une intelligence supérieure, qui, ayant vite saisi les avantages offerts au sexe féminin par la nouvelle religion, la prêchait avec un enthousiasme communicatif dans les anderouns ik partout où il lui était possible d'en parler. Devant ses juges, elle confessa hautement sa foi; de même, elle se livra aux bourreaux avec un rare courage.

«Le sang de ces martyrs, m'affirme le personnage qui me raconte ces tristes événements, a plus fait pour la cause du babisme que leurs prédications. Si les babis ne se font plus ouvertement connaître, il y en a néanmoins dans toute la Perse, &, ajoute-t-il, on en trouverait même à la Cour, jusque dans l'entourage du chah.»

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9 oâohre. — Nous quittons Zendjân & les tristes souvenirs qu y a laissés la repression du babisme. Remontant toujours la rive droite du Zendjân-Roud, nous le traversons après avoir fait un peu plus d'un farsakh ik nous nous arrêtons sur sa rive gauche, à seule fin de déjeuner. Nous approchons de ses sources 5 il n'a guère ici que 233 mètres de large ik semble alimenté, en grande partie, par de nombreux suintements qui apparaissent dans une vaste prairie étalée au pied des montagnes de gauche.

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Cn>uuu lie l'autrar.

VUK DE SULTANYEH.

Un arrct d'une heure à peine <S: nous continuons à monter à travers quelques ondulations de terrain. Ensuite, les montagnes s'écartant sensiblement, nous arrivons sur un immense plateau, comme d'habitude dénudé & à peu près inculte, à l'extrémité duquel nous apercevons le dôme brillant de la vieille mosquée de Sultanveh.

Pendant longtemps, nous avons devant nous cette ruine colossale. Enfin nous trouvons notre camp entre le village de Sultanveh & un palais abandonné, d'aspeél pittoresque, bâti

par Fcth Ali Chah, qui y reçut en 1826 le prince Mentchikoff, père de ce vieillard que nous avons vu à Bade, envoyé du tsar Nicolas I" peu après son avènement au trône. Nasr ed-Din a encore habite ce palais au temps éloigne où, la belle plaine de Sultanyeh servant de camp d'instruélion, il se plaisait à voir manœuvrer ses troupes tk à les passer en revue.

Sultanyeh, qui n'est aujourd'hui qu'un misérable village, a été une grande cité au commencement du xiv* siècle. Les descendants de Gengis Khan en avaient fait leur capitale. Mais ce même siècle n'était pas arrivé à sa fin (1385), que la ville était détruite par Tamerlan pour ne plus se relever. De cette époque, il ne subsiste guère que des tombeaux épars & le dôme d'une mosquée, tombeau lui-même du sultan Khoda Bendeh, premier roi de Perse partisan de la sedte d'Ali, qui Ta £dt bâtir à cet effet vers 1310.

Ruine des plus imposantes, la mosquée de Sultanyeh a subi toutes les épreuves : après Tamerlan, les tremblements de terre, sans parler de l'aélion incessante du temps ni du vandalisme des hommes, de celui même de Feth Ali Chah, qui en a tiré quantité de matériaux pour construire son palais. La mosquée est oftogonale, toute en briques, omée de faïences dont il reste peu à l'intérieur, seulement à la corniche & aux parties difl&ciles à atteindre, tandis qu'à l'extérieur, la coupole, d'un beau bleu turquoise uniforme, en est presque entièrement revêtue. Des caradtères koufiques, or sur azur, peuvent se lire encore çà & là. Mais, le portique a disparu; la voûte du sanctuaire opposé à la porte est tombée ; le dôme lui-même présente plus d'une crevasse à travers laquelle on aperçoit le ciel.

Le chah, voyafnt le dessin de mon album, me Êdt part de son intention de restaurer la mosquée Khoda Bendeh, ajoutant que dans deux ans je reviendrai avec lui à Sultanyeh ik que je pourrai la dessiner réparée, incha'aUah, s'il plaît à Dieu, a-t-il soin de dire. Certes, il serait à désirer que ce monument ne disparut pas. . . & c'est le sort qui l'attend.

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Entre autres tombeaux dispersés dans la campagne, on en remarque un assez bien conservé, sur im petit tertre : c'est le mausolée du sultan Abou Saïd. La coupole est intafte, ik les huit pans du monument ont beaucoup de leurs briques, dont quelques-unes sont artistement fouillées.

Donc, un pauvre village, une mosquée en ruine, quelques tombeaux parmi les pierres tumulaires d'une vaste nécropole :

FAI \IS I)l M II ANM H.

voilà, en somme, tout ce qui reste d'une grande ville qui tut la capitale d'un empire.

10 oâobrc. — Il a gelé la nuit dernière : ceci n a rien d'extraordinaire à l'altitude de i,8oo mètres où nous sommes. Vers six heures du matin, le thermomètre marquait encore zéro en plein air & 3 degrés sous la tente; mais avant midi, il avait déjà monté d'environ 20 degrés à l'ombre, effet tout aussi naturel du chaud soleil de Perse.

Le camp est levé; nous traversons Sultanyeh, suivons une bonne route à travers une plaine assez cultivée, ik passons bien-

tôt dans un autre versant dont les eaux, contrairement à celles du Zendjân-Roud, s'écoulent vers le sud.

Tout à coup des cavaliers se détachent &, bride abattue, s'élancent dans la plaine. Ayant aperçu un loup, ils lui donnent la chasse. On entend quelques coups de fusil; peu après on voit les chasseurs revenir bredouilles.

Nous trouvons notre nouveau campement installé près de Saïnkalé, dont les maisons disparaissent parmi des arbres d'une vigueur rare, due à la richesse en eau du village.

11 oStobre. — Sans abandonner le plateau, entre deux chaînes de montagnes plus ou moins écartées, à sommets arrondis, à pentes douces & légèrement ravinées, sur un sol cultivé par places, nous avançons au milieu de nuages de poussière, auxquels nous sommes loin de nous habituer.

Heureusement, l'étape n'étant aujourd'hui que de 3 fersakhs, on ne tarde pas à être à Khoremdereh, village construit, comme le précédent, au milieu d'arbres, de saules gigantesques, qui plongent à leur aise leurs racines dans une belle eau courante.

On campe à quelque distance de Khoremdereh, les médecins persans ayant annoncé que le typhus y règne. Ils ont si souvent ce mot à la bouche, qu'ils doivent l'appliquer à des maladies sans aucun doute différentes.

Mais, ce qui me semble plus sérieux, c'est la nouvelle qui m'est apprise que le choléra aurait fait son apparition sur la frontière ouest : venu de Baghdad, il serait à Kermanchah. Je ne puis obtenir à ce sujet le moindre détail, soit que l'on ignore réellement, soit que l'on dissimule.

12 oâobre. — Nous n'avons pas fait un farsakh, que nous rencontrons sur notre droite l'antique Abher, réduit à un simple village & à quelques ruines. Ville fort importante dès le temps d'Alexandre le Grand, qui termina ses fortifications commen-

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cccs par Darius, elle a été détruite plusieurs fois par les Arabes, & enfin, pour ne plus se relever, par les Mongols.

Le plateau finit un peu plus loin, au village fortifié de Karaboulag, à partir duquel la montée s'accentue. De neuf heures

NKJSQ» FR I)F. Sri.TANYEH.

à midi, nous traversons une chaîne de montagnes où le point de la route le plus élevé est à près de 1,900 mètres. Chemin très mauvais en plusieurs endroits, mais passage généralement facile sur les côtés. Vent du nord violent & froid. Il est midi, quand, sous les murs de Kirichkin, nous trouvons nos tentes pour nous abriter contre ce vent malencontreux.

loo TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

Pendant que nous sommes à prendre le thé sous la tente du premier ministre, Emin es -Sultan reçoit en cadeau quantité de pièces d'étoffes aux teintes variées. Sur son invitation, j'en choisis ime de nuance claire, en fine laine de Khorassan. Transformée en long pardessus, elle constituera un vêtement des plus utiles contre la poussière, vêtement dont tout voyageur dans ce pays aux chemins poudreux doit se munir.

i^ oSiobre. — Sa Majesté veut arriver à ICazvin dans la matinée 5 aussi sommes-nous en route dès sept heures. Après avoir firanchi quelques collines, pendant une heure environ, nous descendons dans une plaine immense & presque à perte de vue du côté du sud-est. Dans cette direélion, en effet, elle s'étend jusqu'à Téhéran, pour de là se continuer par le désert salé du plateau central de la Perse.

Du côté du nord-est, à notre gauche, on aperçoit comme deux à trois chaînes de montagnes parallèles, courant sensiblement de l'est à l'ouest, & dont la plus éloignée est l'Elbour^. De la neige se voit sur les plus hauts sommets du Talgan & de l'Alamont, de l'Alamont rendu célèbre par la fameuse seâc des Afiafiins, qui avait là son siège.

Nous entrons à ICazvin avant midi, & nous constatons en passant que les murailles de terre de la ville sont en fort mauvais état, mais qu'on est occupé à les réparer. Les premières mes sont bordées de mines <& très sales 5 une certaine propreté ne se rencontre guère qu'aux abords du palais du gouverneur, devant lequel nous nous arrêtons, tandis que le campement, les bagages & les chevaux de main vont d'une traite jusqu'à l'étape suivante. Le chah descend au palais 5 sa suite loge chc2 l'habitant ou à l'hôtel 5 je suis de ces derniers. Demain & aprèsdemain, séjour à Kazvin.

74 octobre. — Ce matin, en sortant de l'hôtel, je rencontre un groupe d'individus marchant d'un pas pressé j l'un d'entre

lOI

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eux, homme d une trentaine d'années, est à califourchon sur un autre & pousse des gémissements. Je m'informe. C'est, me dit-on, un citoyen qui, fortement soupçonné de vol, a été condamné à cinquante coups de bâton sur la plante des pieds, & vient d'en recevoir une trentaine avant de Êiire des aveux. Les siens le reportent à la prison en se relayant, afin de lui éviter

ABSMBAR Dl. K\ZMN.

la douleur d'v aller à pied. S'il gémit, ce n'est point tant d'avoir reçu les coups, que de ne pas avoir eu le courage de les supporter jusqu'au cinquantième, ce qui lui eût assuré le produit de son vol, qu'il lui faudra maintenant restituer.

// octobre. — De TcTiéran, sont venus ici au-devant du roi plusieurs personnages, parmi lesquels son troisième fils, Naïcb cs-Saltaneh. Une femme de l'anderoun, dont j'ai déjà eu occa-

sion de parler, Emin Agdas, la tante du favori, est également arrivée 5 elle est accompagnée d'un nombreux personnel féminin & de six eunuques dont ) ai aperçu trois spécimens dans le jardin du palais, deux blancs ventrus & un noir de très haute taille, aux yeux saillants, dont le blanc brillant s'aperçoit de loin sur le noir mat du visage.

KiLZvin est une ville d'à peine 20,000 habitants; mais elle en a compté jadis bien davantage, comme l'indiquent ses quartiers abandonnés & couverts de ruines. Elle a subi le sort de toutes les anciennes villes du royaume qui ont servi de capitale : florissante tant que le souverain y a eu sa résidence, elle a décru du jour où ses successeurs l'ont délaissée. Kaizv'm a été capitale à deux reprises, au xvr siècle pour la* seconde fois, sous plusieurs rois de la dynastie séfévie, prédécesseurs d'Abbas le Grand, qui lui préféra Ispahan. Sa décadence date de cette époque.

Ka2vin se trouve sur les deux grandes routes qui font communiquer le plus direâement la Perse avec l'Europe : la route de terre, que nous venons de parcourir, & la route dite de mer, qui conduit à Recht, d'où l'on gagne Enzeli, en barque, puis Bakou, sur les bateaux russes de la mer Caspienne. Cette ville est, en outre, en communication avec la Turquie d'Asie par Hamadan, Kermanchah 6c Baghdad, ainsi qu'avec le golfe Pcrsique par Téhéran, Koum, Ispahan, Chiraz & Benderbouchir, route que nous suivons, ou, plus à l'ouest & plus dirc6lement, par Savch 6c Koum.

Cette remarquable situation de Kazvin explique l'importance de l'hôtel, du MehmânJ^janè (maison des hôtes), où nous sommes logés. Le Mchmânkhanè, propriété de l'Etat, se compose d'un hôtel pour les voyageurs 6c d'une poste aux chevaux. La poste, dont les écuries & les remises encadrent une grande cour, est bien pourvue en chevaux, mulets 6c voitures à l'usage des voyageurs comme à l'usage des marchandises. L'hôtel, bâti à l'cxtrcmitc d'une seconde cour plus petite que la première, est

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une belle constru6tion à un étage. Son rez-de-chaussée surélevé est entouré d'un portique, au soubassement couvert de faïences, aux arcades en plein cintre, massives, offrant un solide support à la terrasse du premier étage, qui est bordée d une balustrade, ainsi que le toit. Ce portique fait que l'étage supérieur paraît en retraite sur le rez-de-chaussée 5 cependant il n'en est rienj l'un 6c l'autre ont le même nombre d'ouvertures, alors que le portique

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MtHMANRHVNL DE KA/.MN.

en a davantage avec ses trente arcades. Les ailes de la façade sur la cour avancent j mais , par opposition , c'est le centre de b façade opposée qui fait saillie jusqu'au bord de la terrasse, en formant un portique de quatre colonnes. Cette dernière façade donne sur un jardin au milieu duquel est un bassin dont l'eau semble servir à tous les usages, même à la boisson, bien qu'on ne puisse guère la qualifier d'eau courante. Sans ces dispositions

savamment variées, le bâtiment serait lourd, avec ses grosses colonnes trapues.

Les armes de Perse, le lion & le soleil, en briques émaillces, ornent le fronton demi-circulaire qui surmonte chaque façade 6c se dessine sur le petit toit à pente rapide, élevé au milieu des terrasses. Mais on se demande ce que font là deux cadrans, Tun à gauche & l'autre à droite, à hauteur des jambes du Uon. Peutêtre ne servent-ils simplement qu'à produire un effet de symétrie avec la face de femme persane, représentant le soleil, qui émerge du dos de l'animal.

Le Mehmânkhanè a de nombreuses chambres, au mobilier un peu sommaire, il est vrai 5 mais le voyageur venu jusqu'ici ne doit pas moins les trouver luxueuses, car il n'a pas dû être gâté sous ce rapport depuis bien des étapes.

Si aucune rivière n'assure à Kzzv'm sa provision d'eau, il en trouve sufïisammefit dans les montagnes qui l'entourent de toutes parts & à peu de distance, excepté du côté méridional. Dtes aqueducs (l^arwt) amènent facilement l'eau de ces montagnes jusqu'à la ville, où des citernes {abambar) en eomiagasinent pour les temps de grande sécheresse.

Les kanots sont de longues galeries souterraines creusées du pied des montagnes, où les eaux pluviales se sont amassées, jusqu'aux villes <& aux centres les plus peuplés. Des espèces de tumulus tronqués, alignés dans la plaine, en décèlent la présence. Ces tumulus, percés à leur centre, ne sont rien d'autre que les puits de forage des kanots, par où les déblais ont été montés, versés & accumulés autour de l'ouverture en un tertre qu'il est facile de prendre, de loin, pour un tumulus. Par ce puits, quand il est nécessaire, se fait le curage des conduits, dont l'entretien ne laisse rien à désirer, le Persan connaissant trop la valeur de l'eau.

Les abambars, réservoirs de belle capacité, d'autant plus profonds que le terrain est moins déclive, se reconnaissent à leur grand portail ogival recouvert de faïences aux jolis émaux. Un

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large escalier, interminable à descendre, aboutit à un mur au bas duquel sont fixés des robinets qui donnent de Teau fraîche en toute saison.

Ka2vin possède un imani^adè (litt. : ne d'imam) assc2 en honneur, rimam2adc Hosscin, ou tombeau de Hossein, fils d'imam Ré2a, dont le mausolée est à Mechhcd. Cet édifice carré est d'aspe6t plutôt gai que triste, avec sa façade & sa

KAZVIS. IMAMZADF. JlO^MIiN.

coupole partout revêtues de faïences polychromes bien conservées &L ses murs intérieurs incrustés de glaces. Passant sous un porche soutenu par deux sveltes colonnes également ornées de petites gbces, on pénètre dans le san6luaire, au centre duquel, sous la coupole, se trouve un sarcophage doré entouré d'une grille argentée. Quelques tapis de prière étendus & quelques lampes en cuivre ajouré suspendues complètent l'ornementation.

Tout croyant tient à se faire enterrer dans le voisinage de ces imamzadès, quand sa fortune ne lui permet pas de s'offrir Kcrbéh ou Mechhcd, lieux de sépulture saints par excellence. Les

io6 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

cadavres y sont envoyés de toutes les parties du pays, & quelquefois en nombre suffisant pour former une caravane. Il est inutile d'insister sur les inconvénients, sur les dangers d'une caravane où les ballots sont des cercueils & où chaque animal porte plusieurs cadavres.

Non loin du Mehmânkhanè s'élève une ancienne mosquée, la Mesdjed-Chah (mosquée royale). Sa porte délabrée, flanquée de deux minarets à moitié démolis, fait mal augurer de l'état de l'intérieur. A travers deux passages sombres séparés par une galerie à ciel ouvert,, on arrive dans une grande cour plantée d'arbres, & dont un bassin à ablutions occupe le centre. Quatre portiques en ogive, au milieu des murs qui encadrent la cour, offirent chacun une ouverture donnant accès dans autant de salles, dont la principale sert plus particulièrement au culte. Voûtes & murs décrépis, portiques, façades & minarets dépouillés de mosaïques, bassin aux ablutions tout détérioré, briques de la cour brisées ou cachées par des touffes d'herbe, tout témoigne du manque de soins, du défaut d'entretien de cet édifice.

Une belle avenue, ombragée par de superbes platanes, conduit au palais du gouverneur. On arrive d'abord à une porte monumentale, gardée par un poste de soldats d'infanterie qui ne sont plus de la première jeunesse. Leurs uniformes aussi sont un peu mûrs. Courtes tuniques gros bleu, mal ajustées, & pantalons de même couleur, à bandes rouges, ont déteint & portent des traces non douteuses d'usure 5 seul résiste le kolah bas & cylindrique d'astrakhan noir, orné du lion & du soleil sur plaque de cuivre. Les fusils sont en faisceaux, pendant que tous ces braves militaires, accroupis le long du mur, dorment ou regardent les passants d'un air abruti. Plusieurs des dormeurs sont nu-tête, sûrement contre leur gré, car le Persan ne doit pas, en bon musulman, se découvrir en public; mais leur kolah est tombé & l'on peut voir la bizarre coupe de cheveux des Iraniens. Le sunnite, arabe ou turc, garde au vertex une simple mèche, le mahomet, & rase tout le reste j le chiite persan se rase au contraire du firont

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à la nuque, ne laissant que la largeur de 2 à 5 centimètres de cheveux en fer à cheval au-dessus des oreilles^'). C'est le cas de nos hommes, qui doivent être des pratiquants sérieux, à en juger par la chevelure. Quoi qu'il en soit, ces placides troupiers me laissent pénétrer librement dans le palais.

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Les jardins offrent tantôt de frais ombrages, tantôt des parterres de fleurs. Les géraniums v sont d'une vigueur peu commune & de couleurs aussi vives que variées 5 je n'en ai vu nulle part d'une si belle venue; on les prendrait de loin pour des buissons de rosiers.

Le palais se compose de plusieurs bâtiments, dont le principal est occupé par le chah. Des cours spacieuses les séparent.

^*^ On donne le nom de sunnites & de chiites a deux seules musulmanes : tandis que les sunnites sui

vent les traditions [sunn.i) de la religion mahomctane, les chiites ne s\ conforment pas.

io8 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

Les chambres, de dimensions très diverses, ont leurs murs blanchis à la chaux & sans autres décors que des moulures patiemment & finement exécutées. De riches tapis sont étendus partout, posés sur des feutres épais. L'animation y est grande, car la suite ordinaire de Sa Majesté s'est accrue de nombreux Téhéranis venus jusqu'ici i^e leur cour.

Je suis présenté au troisième fils du chah, le prince Naïeb es- Saltaneh, émir kébir (le plus grand des émirs) & ministre de la guerre. Naïeb es-Saltaneh a trente-trois ans. Petit & d'un certain embonpoint, la face ronde & pleine, les yeux grands & bien ouverts sous des sourcils noirs très accentués, la figure tantôt rêveuse & tantôt souriante, le chah^^adè (né de roi) se caraâérise par un ensemble de manières avenantes. Il parle correâement le firançais; sa voix est d'un timbre agréable, légèrement traînante & un peu doucereuse. On le dit homme d'esprit & très habile. Je n'ai qu'à me louer de son accueil.

Pénétrant dans un grand salon {talar) reétangulaire où se tient le roi, je le trouve occupé à regarder de vieilles divinités en bronze, apportées de Kermanchah, ik qui viennent de lui être remises. On lui dit qu'elles ont quatre mille ans, mais on n'en sait évidemment rien, &l ce propos a pour unique but de donner à ses yeux de l'importance au cadeau. Ce sont : d'abord un dieu à six bras & à cheval, le tout, divinité & monture, mesurant environ 20 centimètres de haut 5 ensuite une moitié de cheval dans le sens de la longueur 5 enfin deux têtes fixées à deux tiges carrées de 4 à 5 centimètres de long. Toutes ces figures sont très grossièrement sculptées; Etemad es-Saltaneh les fait remonter au temps des Mongols. Quelle que soit leur antiquité, le chah en est satisfait & me dit qu'il les placera dans son musée, dont il me vante la richesse, ajoutant qu'il me le fera visiter dès notre arrivée à Téhéran.

En sortant du palais, j'aperçois dans le jardin, mais surtout à la porte d'entrée & sur l'avenue, de ces individus coifiFés d'un turban vert ou bleu foncé déjà rencontrés à Tauris, Zendjân &

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un peu tout le long de la route. Ce sont des seïds ou descendants du Prophète. Du moins, ils se donnent pour tels, car ils seraient la plupart fort embarrassés d'établir leur généalogie. Les bleus sont chiites, les verts sont sunnites ou simplement hadjis^'l Il est à croire que leur métier est lucratif, tant ils pullulent. Ils

CHAH7.\I)K NAIRB I.S-SAM \Nl H.

vivent de la charité publique, souvent grassement, sans rien foire, une des obligations de tout musulman étant, depuis Mahomet, de prélever sur ses revenus pour entretenir la famille du Prophète. Quelle sollicitude pour sa progéniture! Mettre au nombre des devoirs religieux celui d'entretenir ses descendants

' Les Persans sont ^cnérulcment chiites on sedateurs JWli, un petit nombre, au nord-ouest, sont sun-

nites comme les Turcs; tout musulman (^ui a fait le pèlerinage de la Mecque prend le fn»m de h.idii.

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à perpétuité, n est-ce pas le comble de la prévoyance? Rien ordinairement n'indique la pauvreté chez ces seïdsj leur mise laisse rarement à désirerj j'en ai même vu plus d'un nous suivre à cheval sur un bel arabe harnaché avec luxe. Ce ne sont certes pas des mendiants ordinaires. Leur mine montre bien que s'ils

tendent la main, c'est, non par besoin, mais pour recevoir une aumône obligatoire, quelque chose qui leur est dû, comme le pavement d'une dette.

Les seïds n'ont rien de commun avec les derviches, espèce de moines mendiants qui suivent à pied les routes poudreuses, le fabar {hzchc) sur l'épaule ik la l^acèl^o/t/ (sébile) à la main, racontant les exploits de Roustem, la vie d'Ali, le martyre de

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SCS fils Hassan & Hossein, ou leurs propres aventures. Ces derviches parcourent la Perse, l'Inde, l'Arabie & autres contrées. Ils vont aux lieux saints, à la Mecque, à Nedjef, à Kcrbcla, à Mechhcd, porter les prières de ceux qui sont dans l'impossibilité de faire le voyage, & en sont rémunérés selon la for-

TïPKs m: Di-Rvicm.s.

tune ik la générosité de chacun. Ils en rapportent des reliques, des amulettes porte-bonheur, de cette terre qui guérit les maladies, 6c ils font commerce du tout. Mais ils n'en tirent pas les mêmes avantages que les scïds de leur origine, cir leur tenue n'indique pas l'opulence. Ils n'ont le plus souvent pour tout costume qu'un court pantalon de coton blanc, <S: un morceau de même étoffe ou une peau de mouton jetés sur les

épaules. Malgré cet accoutrement, ils ont bel air & sont fiers de leur vie indépendante.

En Perse, la mendicité revêt bien des formes : les mendiants y sont aussi variés que nombreux. Outre les seïds, les derviches & les indigents proprement dits, que Ton rencontre principalement à l'entrée des villes & dans le voisinage des ba2ars, il y a encore les lépreux, qui, mis en quarantaine en pleine campagne, loin de tout, avec défense d'approcher des endroits habités, accourent au passage des voyageurs, se couvrant la face d une main & tendant l'autre à l'aumône. On ne peut rien voir de plus repoussant ni, en même temps, de plus digne de pitié.

i6 oStobre. — Vingt-quatre farsakhs, c'est-à-dire environ 140 kilomètres séparent Kazvin de Téhéran. Ce trajet peut être accompli en quator2e heures, en voiture, si on relaye cinq fois. Nous continuons à voyager par étapes. Sortant de la ville par une porte recouverte de faïences multicolores, au fironton de laquelle Roustem est représenté terrassant un grand diable à cornes, le dive Sèpid (génie blanc), nous avons devant nous une belle route large & tracée en droite ligne à travers la plaine inculte. Mais il ne faut pas être très connaisseur pour voir que cette route est construite de la façon la plus sommaire. Après avoir débarrassé le sol de ses rares herbes & arbrisseaux, on a creusé deux fossés parallèles, répandu les déblais, composés de terre, sable & pierraille, dans leur intervalle, & enfin nivelé le tout : la route a été ainsi obtenue, une route trois fois large comme nos routes nationales, — bien inutilement. Terminée depuis peu, elle a très bel aspeélj elle est unie partout, & nos voitures y roulent sans cahot 5 mais il est peu probable qu'elle résiste aux intempéries d'un seul hiver. Le chah est pourtant fier de sa route qui, dit-il, «lui a coûté plus d'un million!» sans se douter que pour la construire selon les règles elle lui en eût coûté cent.

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Notre camp nous attend à gauche de la route, dans la plaine, non loin de Kémender. Je remarque autour de ma tente de curieux débris de roches, évidemment amenés des montagnes voisines par les eaux. Cherchant un peu, je trouve des pierres dures de différentes couleurs, quelques morceaux de jaspe &: deux grosses calcédoines d'un beau blanc laiteux, avec des reflets bleuâtres qui leur donnent un air d'opales. On me dit que ces trouvailles sont fréquentes en Perse. Ne sommes-nous

^NKI-IMAM.

pas en effet au pays des turquoises, sur cette terre à surprises, qui, la première de notre globe, a pris forme sous l'influence de cataclvsmes géologiques sans pareils?

ij oâobrt. Vn violent orage accompagné de pluie m'a tenu éveillé une partie de lanuit, tant était retentissant le bruit du tonnerre dans la montagne. Mais, comme toujours, il est tombé peu d'eau dans la plaine, &, ce matin, le sol est aussi sec qu'hier à notre arrivée : quand nous nous mettons en route, vers neuf heures, nos voitures soulèvent la même poussière. Sous un soleil ardent, nous suivons de très près, à notre gauche,

une chaîne de montagnes dont Tariditc rivalise avec celle de la plaine. Cependant, les tons chauds qu'on remarque dans quelques creux des premiers contreforts, produits probablement par des herbes sèches, prouvent qu'il y a eu là une certaine végétation que le soleil de l'été a brûlée. Les hauts sommets de l'arrière-plan sont d'un violet sombre. Bientôt, peu après on^e heures, nous sommes a Kichlak, où notre tente nous offre un faible abri contre la poussière, sinon contre la chaleur, encore vive à cette époque.

j8 oHobre. — De Kichlak, nous gagnons Ynki-Imam par la même route & dans les mêmes conditions de voyage. Lorsque nous y arrivons, en plein midi, la chaleur est intense. Chemin faisant, nous avons aperçu dans la montagne les maisons de plusieurs villages parmi de rares arbres.

Ynki-Imam est constitué par un tombeau, un caravansérail & un village. Le tombeau se compose d'une construdlion rcâangulaire surmontée, à sa partie postérieure, d'un clocheton conique taillé à pans & orné de faïences bleues. Une cour plantée d'arbres le précède & un mur entoure le tout. Il s'élève près du caravansérail, à droite de la route, tandis que le village, un village fortifié derrière lequel est notre camp, se trouve en face, de l'autre côté de la route.

J'ai la visite de Kérim, le brigand des plaines d'Erivan, qui vient me consulter. Le chah, sans doute pour être plus sûr de lui, l'amène à Teliéran. Il me dit qu'il a trente & un ans, qu'il exerce son honorable métier depuis près de douze ans, mais qu'il est décidé à mener une autre existence.

19 oHobre. — Plus nous avançons, plus le pays est habité ik plus aussi la plaine stérile se transforme en terres irriguées & cultivées. Nous firanchissons un premier pont sur le Kordan, puis un second plus important sur le Kéredj, & nous allons camper un peu plus loin, en aval, sur la rive gauche de cette

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dernière rivière, à Talak, ayant en face de nous, sur l'autre rive, le palais abandonné de Soleïmanyeh. De tous côtés, on aperçoit des villages, entre autres celui de Kéredj, si pittoresque sur le flanc de la montagne, d'où il domine la route & la vallée où coule le torrent qui lui donne son nom.

20 oâobre. — Quel agréable réveil! CjC matin nos tentes sont pliécs pour la dernière fois de ce long voyage, ce qu'in-

PORTK DE KAZVIN, A Thlll^.RAN.

dique assc2 l'entrain qu'v mettent les terrachs. Dans quelques heures, nous serons à Téhéran. La "joie d'arriver au but & de revoir bientôt les siens brille sur tous les visages. Chacun s'est préparé de son mieux à figurer dignement au cortège du souverain rentrant dans sa capitale; moi-même, j'ai revêtu mon costume militaire.

Nous sommes en route depuis une demi-heure à peine.

io6 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

cadavres y sont envoyés de toutes les parties du pays, & quelquefois en nombre suffisant pour former une caravane. H est inutile d'insister sur les inconvénients, sur les dangers d'une caravane où les ballots sont des cercueils & où chaque animal porte plusieurs cadavres.

Non loin du Mehmânkhanè s'élève une ancienne mosquée, la Mesdjed-Chah (mosquée royale). Sa porte délabrée, flanquée de deux minarets à moitié démolis, fait mal augurer de l'état de l'intérieur. A travers deux passages sombres séparés par une galerie à ciel ouvert,, on arrive dans une grande cour plantée d'arbres, & dont un bassin à ablutions occupe le centre. Quatre portiques en ogive, au milieu des murs qui encadrent la cour, offirent chacun une ouverture donnant accès dans autant de salles, dont la principale sert plus particulièrement au culte. Voûtes & murs décrépis, portiques, façades & minarets dépouillés de mosaïques, bassin aux ablutions tout détérioré, briques de la cour brisées ou cachées par des touffes d'herbe, tout témoigne du manque de soins, du défaut d'entretien de cet édifice.

Une belle avenue, ombragée par de superbes platanes, conduit au palais du gouverneur. On arrive d'abord à une porte monumentale, gardée par un poste de soldats d'infanterie qiii ne sont plus de la première jeunesse. Leurs uniformes aussi sont un peu mûrs. Courtes tuniques gros bleu, mal ajustées, & pantalons de même couleur, à bandes rouges, ont déteint & portent des traces non douteuses d'usure 5 seul résiste le kolah bas & cylindrique d'astrakhan noir, orné du lion & du soleil sur plaque de cuivre. Les fusils sont en faisceaux, pendant que tous ces braves militaires, accroupis le long du mur, dorment ou regardent les passants d'un air abruti. Plusieurs des dormeurs sont nu-tcte, sûrement contre leur gré, car le Persan ne doit pas, en bon musulman, se découvrir en public 5 mais leur kolah est tombé & l'on peut voir la bizarre coupe de cheveux des Iraniens. Le sunnite, arabe ou turc, garde au vertex une simple mèche, le mahomet, ik rase tout le reste 5 le chiite persan se rase au contraire du firont

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à la nuque, ne laissant que la largeur de 2 à 5 centimètres de cheveux en fer à cheval au-dessus des oreilles^''. Cest le cas de nos hommes, qui doivent être des pratiquants sérieux, à en juger par la chevelure. Quoi qu'il en soit, ces placides troupiers me laissent pénétrer librement dans le palais.

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Les jardins offrent tantôt de frais ombrages, tantôt des parterres de fleurs. Les géraniums v sont d'une vigueur peu commune & de couleurs aussi vives que varices; je n'en ai vu nulle part d'une si belle venue; on les prendrait de loin pour des buissons de rosiers.

Le palais se compose de plusieurs bâtiments, dont le principal est occupe par le chah. Des cours spacieuses les séparent.

^*^ On donne le nom de sunnites & de chiites à deux seules musulmanes : tandis que les sunnites sui

vent les traditions (sunaj) de la religion mahomctanc, les chiites ne s\ conforment pas.

io8 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

Les chambres, de dimensions txès diverses, ont leurs murs blanchis à la chaux & sans autres décors que des moulures patiemment & finement exécutées. De riches tapis sont étendus partout, posés sur des feutres épais. L'animation y est grande, car la suite ordinaire de Sa Majesté s'est accrue de nombreux Téhéranis venus jusqu'ici feire leur cour.

Je suis présenté au troisième fils du chah, le prince Naïeb es- Saltaneh, émir kébir (le plus grand des émirs) & ministre de la guerre. Naïeb es-Saltaneh a trente-trois ans. Petit & d'un certain embonpoint, la face ronde & pleine, les yeux grands & bien ouverts sous des sourcils noirs très accentués, la figure tantôt rêveuse & tantôt souriante, le chah^^adè (né de roi) se caraâérise par un ensemble de manières avenantes. Il parle correâement le firançais; sa voix est d'un timbre agréable, légèrement traînante & un peu doucereuse. On le dit homme d'esprit & très habile. Je n'ai qu'à me louer de son accueil.

Pénétrant dans un grand salon {talar) re6tangulaire où se tient le roi, je le trouve occupé à regarder de vieilles divinités en bronze, apportées de Kermanchah, & qui viennent de lui être remises. On lui dit qu'elles ont quatre mille ans, mais on n'en sait évidemment rien, & ce propos a pour unique but de donner à ses yeux de l'importance au cadeau. Ce sont : d'abord un dieu à six bras & à cheval, le tout, divinité & monture, mesurant environ 20 centimètres de haut; ensuite une moitié de cheval dans le sens de la longueur 5 enfin deux têtes fixées à deux tiges carrées de 4 à 5 centimètres de long. Toutes ces figures sont très grossièrement sculptées; Etemad es-Saltaneh les fait remonter au temps des Mongols. Quelle que soit leur antiquité, le chah en est satisfait & me dit qu'il les placera dans son musée, dont il me vante la richesse, ajoutant qu'il me le fera visiter dès notre arrivée à Teliéran.

En sortant du palais, j'aperçois dans le jardin, mais surtout à la porte d'entrée & sur l'avenue, de ces individus coiffés d'un turban vert ou bleu foncé déjà rencontrés à Tauris, Zendjân &

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un peu tout le long de la route. Ce sont des scïds ou descendants du Prophète. Du moins, ils se donnent pour tels, car ils seraient la plupart fort embarrassés d'établir leur généalogie. Les bleus sont chiites, les verts sont sunnites ou simplement hadjis^'l II est à croire que leur métier est lucratif, tant ils pullulent. Ils

CHAHZADF NAIEB I.S-SAI.l \NI H.

vivent de la charité publique, souvent grassement, sans rien &ire, une des obligations de tout musulman étant, depuis Mahomet, de prélever sur ses revenus pour entretenir la famille du Prophète. Quelle sollicitude pour sa progéniture! Mettre au nombre des devoirs religieux celui d'entretenir ses descendants

*' I^s Persans sont ^cncralcmcnt nitc> comme les 'l'iircv; toni miisulchiitcs ou sedateurs dWli , un petit man qui a fait le pèlerinage de la nombre, au nord-ouest, sont sun- Mecque prend le innn de h.id)i.

IIO

à perpétuité, n'est-ce pas le comble de la prévoyance? Rien ordinairement n'indique la pauvreté chez ces seïdsj leur mise laisse rarement à désirer; j'en ai même vu plus d'un nous suivre à cheval sur un bel arabe harnaché avec luxe. Ce ne sont certes pas des mendiants ordinaires. Leur mine montre bien que s'ils

tendent la main, c'est, non par besoin, mais pour recevoir une aumône obligatoire, quelque chose qui leur est dû, comme le payement d'une dette.

Les seïds n'ont rien de commun avec les derviches, espèce de moines mendiants qui suivent à pied les routes poudreuses, le /^^^/r (hache) sur l'épaule ik la l^achl^ou/ (sébile) à la main, racontant les exploits de Roustem, la vie d'Ali, le martyre de

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SCS fils Hassan & Hosscin, ou leurs propres aventures. Ors derviches parcourent la Perse, Tlnde, T Arabie & autres contrées. Ils vont aux lieux saints, à la Mecque, à NeJjef, à Kerixfla, à ^fechhed, porter les prières de ceux qui sont dans Fimpossibilitc de faire le vovage, & en sont rémunères selon la for-

i^pis i)i: DFRvicnhs.

tune & la générosité de chacun. Ils en rapportent des reliques, des amulettes p)rte-bonheur, de cette terre qui gucrit les maladies, & ils font commerce du tout. Mais ils n'en tirent pas les mêmes avantages que les seïds de leur origine, cir leur tenue n'indique pas l'opulence. Ils n'ont le plus souvent pour tout costume qu'un court pantalon de coton blanc, <S: un mor ccau de même étoffe ou une peau de mouton jetés sur les

épaules. Malgré cet accoutrement, ils ont bel air & sont fiers de leur vie indépendante.

En Perse, la mendicité revêt bien des formes : les mendiants y sont aussi variés que nombreux. Outre les seïds, les derviches & les indigents proprement dits, que Ton rencontre principalement à l'entrée des villes & dans le voisinage des bazars, il y a encore les lépreux, qui, mis en quarantaine en pleine campagne, loin de tout, avec défense d'approcher des endroits habités, accourent au passage des voyageurs, se couvrant la fece d une main & tendant l'autre à laumône. On ne peut rien voir de plus repoussant ni, en même temps, de plus digne de pitié.

i6 oStobre. — Vingt-quatre farsakhs, c'est-à-dire environ 140 kilomètres séparent Ka2vin de Téhéran. Ce trajet peut être accompli en quatorze heures, en voiture, si on relaye cinq fois. Nous continuons à voyager par étapes. Sortant de la ville par une porte recouverte de feïences multicolores, au fironton de laquelle Roustem est représenté terrassant un grand diable à cornes, le dive Sèpid (génie blanc), nous avons devant nous une belle route large & tracée en droite ligne à travers la plaine inculte. Mais il ne faut pas être très connaisseur pour voir que cette route est construite de la façon la plus sommaire. Après avoir débarrassé le sol de ses rares herbes & arbrisseaux, on a creusé deux fossés parallèles, répandu les déblais, composés de terre, sable & pierraille, dans leur intervalle, & enfin nivelé le tout : la route a été ainsi obtenue, une route trois fois large comme nos routes nationales, — bien inutilement. Terminée depuis peu, elle a très bel aspeft; elle est unie partout, & nos voitures y roulent sans cahot 5 mais il est peu probable qu'elle résiste aux intempéries d'un seul hiver. Le chah est pourtant fier de sa route qui, dit-il, «lui a coûté plus d'un million!» sans se douter que pour la construire selon les règles elle lui en eût coûté cent.

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Notre camp nous attend à gauche de la route, dans la plaine, non loin de Kémender. Je remarque autour de ma tente de curieux débris de roches, évidemment amenés des montagnes voisines par les eaux. Cherchant un peu, je trouve des pierres dures de différentes couleurs, quelques morceaux de jaspe ik deux grosses calcédoines d'un beau blanc laiteux, avec des reflets bleuâtres qui leur donnent un air d'opales. On me dit que ces trouvailles sont fréquentes en Perse. Ne sommes-nous

('roiiiiii fil- l 'jiilfi

^NKI-IMAM.

pas en effet au pays des turquoises, sur cette terre à surprises, qui, la première de notre globe, a pris forme sous l'influence de cataclvsmes géologiques sans pareils?

ij oâobn. - Un violent orage accompagne de pluie m'a tenu éveillé une partie de la nuit, tant était retentissant le bruit du tonnerre dans la montagne. Mais, comme toujours, il est tombé peu d'eau dans la plaine, iky ce matin, le sol est aussi sec qu'hier à notre arrivée : quand nous nous mettons en route, vers neuf heures, nos voitures soulèvent la même poussière. Sous un soleil ardent, nous suivons de très près, à notre gauche.

une chaîne de montagnes dont laridité rivalise avec celle de la plaine. Cependant, les tons chauds qu on remarque dans quelques creux des premiers contreforts, produits probablement par des herbes sèches, prouvent qu'il y a eu là une certaine végétation que le soleil de Tcté a brûlée. Les hauts sommets de Tarrière-plan sont d'un violet sombre. Bientôt, peu après onze heures, nous sommes à Kichlak, où notre tente nous offre un faible abri contre la poussière, sinon contre la chaleur, encore vive à cette époque.

i8 octobre. — De Kichlak, nous gagnons Ynki-Imam par la même route & dans les mêmes conditions de voyage. Lorsque nous y arrivons, en plein midi, la chaleur est intense. Chemin faisant, nous avons aperçu dans la montagne les maisons de plusieurs villages parmi de rares arbres.

Ynki-Imam est constitué par un tombeau, un caravansérail & un village. Le tombeau se compose d'une construdlion reâangulaire surmontée, à sa partie postérieure, d'un clocheton conique taillé à pans & orné de faïences bleues. Une cour plantée d'arbres le précède & un mur entoure le tout. Il s'élève près du caravansérail, à droite de la route, tandis que le village, un village fortifié derrière lequel est notre camp, se trouve en face, de l'autre côté de la route.

J'ai la visite de Kérim, le brigand des plaines d'Erivan, qui vient me consulter. Le chah, sans doute pour être plus sûr de lui, l'amène à Téhéran. Il me dit qu'il a trente &: un ans, qu'il exerce son honorable métier depuis près de douze ans, mais qu'il est décidé à mener une autre existence.

19 octobre, — Plus nous avançons, plus le pays est habité ik plus aussi la plaine stérile se transforme en terres irriguées & cultivées. Nous firanchissons un premier pont sur le Kordan, puis un second plus important sur le Kéredj, & nous allons camper un peu plus loin, en aval, sur la rive gauche de cette

EN PERSE

dernière rivière, à Talak, ayant en face de nous, sur l'autre rive, le palais abandonné de Soleïmanyeh. De tous côtés, on aperçoit des villages, entre autres celui de Kéredj, si pittoresque sur le flanc de la montagne, d'où il domine la route & la vallée où coule le torrent qui lui donne son nom.

20 oâobre. — Quel agréable réveil ! C^ matin nos tentes sont pliécs pour la dernière fois de ce long voyage, ce qu'in-

PORTE DE KAZVIN, A IhHJ^.RAN.

dique assez l'entrain qu'v mettent les fcrrachs. Dans quelques heures, nous serons à Téhéran. La 'joie d'arriver au but ik de revoir bientôt les siens brille sur tous les visages. C>hacun s'est préparé de son mieux à figurer dignement au cortège du souverain rentrant dans sa capitale; moi-même, j'ai revêtu mon costume militaire.

Nous sommes en route depuis une demi-heure à peine,

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quand le beau cône du Demavend paraît à notre gauche, dominant majestueusement l'imposant massif de TElbouTZ qui lui sert de base.

La chaleur est suffocante 5 il semble qu'elle augmente à mesure que nous avançons. Nous passons à une telle allure & au milieu d'une telle poussière devant Chahabad, le dernier relais de poste de Kzzv'm à Téhéran, que c'est tout juste si nous nous en apercevons. • Les postillons comprennent que l'heure marquant le terme de leurs peines va sonner, & les chevaux sentent l'écurie proche : nous allons bon train. Aussi, ne voyons-nous guère Téhéran que lorsque nous somnies arrivés au pied de ses remparts, à sa porte, une porte monumentale à tourelles, entièrement recouverte de briques émaillées, éblouissantes au soleil.

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