‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 15 sur 60 · SALAM AU TAKHT I KHANE · texte numérisé non relu

SALAM AU TAKHT I KHANE

Tous les hauts personnages qui ont assisté ii la cérémonie gagnent les diverses portes avec lenteur & gravité. Ma curiosité satisfaite, je sors à mon tour (S: je trouve dans la rue une voiture qui m'attend pour me conduire à l'hôtel de France, où des chambres me sont réservées. Il est près de six heures.

Le propriétaire de l'hôtel, M. Prévôt, un Français de Pontà-Mousson, me fait entrer dans son bureau, après avoir donné ordre de transp)rter à mon logement mes colis, déchargés depuis peu & encore sous le péristvlc de la cour. Pendant que

nous parlons du malheur qui vient de le frapper — la perte d'un fils de vingt-neuf ans, mort d abcès du foie — je remarque au-dessus de la cheminée des photographies de militaires fiançais, parmi lesquels je reconnais un de mes cousins en costume d'élève du service de santé militaire.

«Ce sont là, me dit-il, des photographies d'élèves de mon père, qui était professeur d'escrime à Strasbourg.

— Comment ! vous êtes le fils de ce brave père Prévôt qui m'a enseigné la méthode sicilienne, de 1861 à 1865, en cette bonne ville de Strasbourg ! »

Nous en causons longuement. Il me conte ensuite qu'après avoir été lui-même maître d'armes plusieurs années à Odessa & s'y être marié, il est venu en Perse, qu'il habite depuis environ vingt-cinq ans ce pays, où il a dû faire bien des métiers pour élever sa famille : confiseur du chah, concessionnaire de l'éclairage au pétrole de la ville de Téhéran, finalement hôtelier &, dans le même local, à la tête d'un ba^ar où M™*^ Prévôt & ses deux filles vendent des produits français de toutes sortes.

L'hôtel de France a fort bon aspeâ. Dès qu'on en a franchi le seuil, on a devant soi un jardin couvert de fleurs, encadré par des construâions que précède une galerie à colonnes, bien faite pour garantir les chambres des ardeurs du soleil.

Je trouve au fond du jardin deux pièces proprettes, un salon & une chambre à coucher, préparées à mon intention.

21 o£tobre. — Voici que le moment est venu de trancher une question assez délicate. Pour la première fois, je vais me rendre auprès de Sa Majesté dans son palais même. Quelle tenue adopter? Jusqu'à ce jour, mes prédécesseurs ont, sans exception, suivi l'usage d'entrer chez le roi la tête couverte & les pieds déchaussés, selon les règles de la politesse persane. Il me répugne d'ôter mes chaussures. Comme militaire, en uniforme & dans le service, je puis garder ma coiffure. En

TEHERAN.

conséquence, je prends la résolution de me présenter en uniforme, le képi sur la tête & les bottines aux pieds, décidé, s'il m'est fait quelque observation au sujet de ces dernières, à déclarer tout uniment qu'elles font partie intégrante de mon

MOULKARA.

costume militaire, & qu'il ne m'est pas plus permis de les quitter en public que de quitter mon pantalon qui les retient par des sous-picds. Je me présente donc ainsi le 21, au déjeuner du roi. Chacun me regarde, plutôt préoccupé de mon uniforme que de mes chaussures. Le chah me sourit, visiblement

satisfait que j'aie adopté ce costume. C'en est fait pour moi de la coutume de laisser ses chaussures à la porte.

2) o£tobre. — Mes premiers jours à Téhéran, en dehors de mon service, se passent en visites : visites aux agents diplomatiques, visites à quelques membres de la famille royale, visites aux personnages officiels ik aux Persans fréquentant la cour, que je suis appelé à rencontrer au palais.

Les diplomates étrangers ne me sont pas tous inconnus; l'ambassadeur de Turquie, entre autres, a été accrédité près du prince Nicolas durant ma mission au Monténégro. Khalil Bey, homme d'agréable commerce, alors simple envoyé du sultan, a, tout l'hiver de 187 9-1880, habité porte à porte avec moi à l'unique hôtel de Tsétigné. Dans le palais où je le revois, il lui a été facile d'oublier l'existence, malgré tout un peu dure, de la Tscrnagora, que, lointains souvenirs, il ne nous est pas désagréable d'évoquer, assis sur un moelleux sofa, en dégustant un excellent thé russe.

Le ministre de France, M. de Balloy, que j'ai vu à Paris, où il a été appelé à l'occasion de la visite du chah, est toujours en congé.

Les princes Moulkara & Abdul Samed Mirza sont deux frères du roi, habitant Téhéran, le troisième, Roukn ed-Dovleh, résidant à Mcchhed comme gouvemeur.

Moulkara est un beau vieillard à barbe & cheveux blancs, droit & serré dans sa redingote comme un vieux militaire. Il reçoit en parfait gentilhomme. Froid d'aspeét, sa figure s'anime parfois d'un bon sourire dans la conversation, qu'il sait varier & rendre intéressante, car il a beaucoup vu. Sa vie, calme & régulière aujourd'hui, ne l'a pas toujours été. Il a connu les amertumes de l'exil. A Tavènement de son frère Nasr ed-Din, craignant pour ses jours, il a quitté la Perse & a vécu de longues années à l'étranger. De retour dans sa patrie, il jouit de ce bonheur sans rechercher ni honneurs, ni rôle d'aucune sorte.

TEHERAN.

Son jeune frère, Abdul Samed Mirza, surnommé Iz cd-Dovlch, est un petit homme chétif très préoccupé de son état de santé, au demeurant agréable causeur, bien que ma visite ait beaucoup ressemblé à une consultation.

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