‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 16 sur 60 · YAHIA KHAN · texte numérisé non relu

YAHIA KHAN

Yahia Khan, Mouchir cd-Dovleh, appelé communément le Mouchir, doit sa fortune à un événement tout oriental. Se recommandant surtout par une vive intelligence, il est envoyé jeune en France pour v faire ses études. Il apprend à parler

notre langue correétement & même de façon distinguée, retourne en Perse où le chah lattache à sa personne en qualité daide de camp, adjiidan ma^som, fondions qui lui donnent accès auprès du souverain. Lors d'un voyage à Koum, en 1860, le camp du chah se trouvant à Haous i Sultan, Yahia Khan était devant la tente royale, avec ordre de n'y laisser entrer qui que ce fut. Un eunuque, Hadji Moubarek, veut forcer la consigne & pénétrer auprès du roi. Yahia Khan s'y oppose, l'eunuque tire son J^ama (long poignard) & lui en porte, en travers du visage, un coup qui sépare le ne2 en deux. Le chah, attiré par le bruit, sort de sa tente, s'informe, puis ordonne que Hadji Moubarek soit décapité sur-le-champ & que toute sa fortune passe à Yahia Khan. Depuis, Nasr ed-Din lui a donné sa propre sœur en mariage, lui a confié d'importants gouvernements de provinces & l'a comblé d'honneurs. Aujourd'hui, Mouchir ed- Dovleh habite à Téhéran un splendidc palais, cadeau de son souverain, où il vit en grand seigneur, hospitalier & serviable. II m'invite à venir souvent le voir, « afin, dit-il, de lui procurer l'occasion & le plaisir de causer de la France, de Paris en particulier, que jamais il n'oubliera»^ il me répète plusieurs fois, sur un ton d'extrême franchise, de disposer de lui, de ses chevaux & de ses voitures sans craindre d'en abuser; en un mot, il se met à mon entière disposition avec une touchante insistance. On ne peut rencontrer homme plus désintéressé, plus sympathique, plus aimable.

Le ministre des affaires étrangères, Khavâm ed-Dovleh,gros ik gras personnage, à forte voix, me reçoit accroupi sur un tapis au milieu de coussins, immobile comme un bouddha. Sous cette écorce épaisse se cache, assurc-t-on, un esprit fin — l'esprit de ruse, sans doute, inné chez tout Persan, & qui ne peut manquer d'être développé au plus haut degré chez le grand chef des diplomates iraniens, chez un ministre des affaires étrangères. Si le Mouchir est tenu pour prodigue, on est bien loin d'en dire autant de Khavam ed-Dovleh.

TEHERAN.

24 o£tobre. — Mon service quotidien, à TeTiéran, comme en voyage, consiste à assister au déjeuner du roi. Matinal par habitude, je suis un des premiers au palais, à me promener, en attendant Sa Majesté, dans le frais & silencieux Goulistan. J'ai tout le loisir, toute la commodité, à cette heure, de parcourir jardin & bâtiments & de visiter ce que je n'ai pas encore

RKPRKSENTATION AT TAKIE-DOVLKM.

vu. Du reste, le chah ne manque jamais de m'v engager. Aujourd'hui même il m'offre de l'accompagner à son théâtre, le Takié-Dovleh, où se donne un /^/«r/V (speélacle), scion la coutume des chiites en moharrcm. Cx:s taziés ont été institués en commémoration de leurs imams, de leurs martyrs, comme les mystères che;^ nous au moyen âge '^î.

^'' Cette année, les cérémonies de chah, qui était absent de Téhéran moharrcm ont lieu plus tard, parce a répoc^ue ordinaire t»ù elles sont que Ton a dû attendre le retour du célébrées.

notre langue correétement & même de façon distinguée, retourne en Perse où le chah lattache à sa personne en qualité d'aide de camp, adjudan maJ^ous, fondions qui lui donnent accès auprès du souverain. Lors d'un voyage à Koum, en 1860, le camp du chah se trouvant à Haous i Sultan, Yahia Khan était devant la tente royale, avec ordre de n'y laisser entrer qui que ce fût. Un eunuque, Hadji Moubarek, veut forcer la consigne & pénétrer auprès du roi. Yahia Khan s'y oppose, l'eunuque tire son J^ama (long poignard) & lui en porte, en travers du visage, un coup qui sépare le ne2 en deux. Le chah, attiré par le bruit, sort de sa tente, s'informe, puis ordonne que Hadji Moubarek soit décapité sur-le-champ & que toute sa fortune passe à Yahia Khan. Depuis, Nasr ed-Din lui a donné sa propre sœur en mariage, lui a confié d'importants gouvernements de provinces & l'a comblé d'honneurs. Aujourd'hui, Mouchir ed- Dovleh habite à Téhéran un splendide palais, cadeau de son souverain, où il vit en grand seigneur, hospitalier ik serviablc. Il m'invite à venir souvent le voir, «afin, dit-il, de lui procurer l'occasion ik le plaisir de causer de la France, de Paris en particulier, que jamais il n'oubliera» 5 il me répète plusieurs fois, sur un ton d'extrême franchise, de disposer de lui, de ses chevaux & de ses voitures sans craindre d'en abuser; en un mot, il se met à mon entière disposition avec une touchante insistance. On ne peut rencontrer homme plus désintéressé, plus sympathique, plus aimable.

Le ministre des affaires étrangères, Khavâm ed-Dovleh,gros ik gras personnage, à forte voix, me reçoit accroupi sur un tapis au milieu de coussins, immobile comme un bouddha. Sous cette écorcc épaisse se cache, assurc-t-on, un esprit fin — l'esprit de ruse, sans doute, inné chez tout Persan, & qui ne peut manquer d'être développé au plus haut degré chez le grand chef des diplomates iraniens, chez un ministre des affaires étrangères. Si le Mouchir est tenu pour prodigue, on est bien loin d'en dire autant de Khavam ed-Dovleh.

24 oôtobre. — Mon service quotidien, à Téhéran, comme en voyage, consiste à assister au déjeuner du roi. Matinal par habitude, je suis un des premiers au palais, à me promener, en attendant Sa Majesté, dans le frais & silencieux Goulistan. J'ai tout le loisir, toute la commodité, à cette heure, de parcourir jardin & bâtiments & de visiter ce que je n'ai pas encore

REPRESENTATION AU TAKIE-DOVLEH.

VU. Du reste, le chah ne manque jamais de m'v engager. Aujourd'hui même il m'offre de l'accompagner à son théâtre, le Takié-Dovleh, où se donne un ta'^^é (spe6lacle), selon la coutume des chiites en moharrcm. C^s tazics ont été institués en commémoration de leurs imams, de leurs martyrs, comme les mystères che;^ nous au moven âge^*).

''^ Cette année, les cérémonies de chah, qui était absent de Téhéran moharrem ont lieu plus tard, parce a Tépoque ordinaire où elles sont que Ton a dû attendre le retour du célébrées.

ii8 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

spirales ornées d'un élégant feuillage légèrement colorié, soutiennent l'entablement de cette large baie. Sur les murs sont quelques portraits de souverains encadrés de moulures dorées Se d'innombrables petites glaces à facettes. Le plafond est à caissons peints.

Le Takht i Mermer, au milieu de la partie antérieure de la salle, est en marbre blanc jaunâtre incmsté d'or, transparent comme de l'onyx. Ce trône, qui a la forme d'un lit, se compose d'une table plus étroite à la tête qu'aux pieds, soutenue à la hauteur d'environ un mètre par des cariatides, au pourtour, &, au centre, par deux colonnes torses, à la base de l'une desquelles deux lions sont assis 5 en tête est un dossier travaillé délicatement comme une dentelle, maintenu par deux colonnettes torses, un peu fortes si elles n'ont pas d'autre usage 5 les côtés sont bordés d'une galerie basse, pleine ik ornée d'inscriptions sur l'une & l'autre face 5 aux pieds, contre le bord libre, s'appuient deux marches flanquées, l'inférieure, de deux lions couchés, la supérieure, de deux personnages fabuleux. Un ancien tapis d'une finesse extraordinaire, dont les couleurs adoucies par le temps sont admirablement nuancées, est étalé à l'intérieur devant un épais coussin rond, presque de la largeur du trône, broché partout de perles & ayant à ses deux extrémités un long gland de perles plus grosses, en réalité de belle dimension.

On me place derrière le trône, un peu de côté, afin que rien ne m'échappe de la cérémonie. Là sont déjà réunis plusieurs membres de la famille royale, parmi lesquels deux frères du chah & son plus jeune fils, charmant enfant de sept à huit ans, auxquels je suis présenté.

Devant le palais & dans le jardin, autour d'un grand bassin redlangulaire, sont rangés les dignitaires de l'Etat, les hauts représentants des divers corps constitués. Les militaires se reconnaissent facilement; leur coiffure est d'astrakhan comme le kolah national, mais elle est cylindrique & basse, tandis que la

TEHERAN.

coiffure nationale est plutôt conique & haute} les officiers que j'aperçois ont une tunique en drap bleu foncé, avec indication du grade sur les pattes d'épaules, à la russe, ou sur le collet, à l'autrichienne. Le clergé porte un turban blanc, comme écrasé sur la tête dont il moule la forme, & une robe claire

TRUNK DE MARBRH.

tout unie; mais les prêtres qui sont seïds, c'est-à-dirc descendants du Prophète, ou hadjis, c'est-à-dire pèlerins revenus de la Mecque, ont le turban bleu ou vert de ces catégories de Persans. Les magistrats portent de même ce que l'on peut appeler un turban, sorte de cvlindre très élevé, sur lequel est enroulé un cachemire clair légèrement ornementé; leur robe est en cachemire à palmes. Enfin, certains personnages, bien que coiffés à la mode nationale, se distinguent par d'amples paletots en cachemire à palmes, attachés à l'aide de riches

agrafes chargées de pierres précieuses, don du chah, qui a voulu par ce cadeau récompenser leurs services ou simplement leur faire honneur.

Pendant que je contemple ce speélacle, tout à coup cette foule s'incline profondément à l'apparition de Sa Majesté dans le jardin. Le chah s'avance gravement, entre dans la salle, monte sur le Takht i Mermer & s'assied à la persane contre le coussin garni de perles.

Diamants, rubis & émeraudes brillent sur son costume. L'aigrette {tehl)y épanouie en éventail, du kolah, insigne du pouvoir souverain, est faite d'innombrables brillants, ainsi que les larges épaulettes; des pierres précieuses, énormes & de toutes couleurs, recouvrent le devant de la tunique, des épaules à la ceinture, formant comme un plastron étincelant, & garnissent le baudrier ik le yatagan 5 des diamants gros comme des noix servent de boutons.

Dès que le chah est assis, deux personnages coiffés d'un très haut turban & chaussés de grands bas rouges montant jusqu'en haut des cuisses, qui se tenaient debout de chaque côté du trône, s'approchent & lui présentent, l'un, une tasse de café, l'autre, un J^lim (pipe à eau), allumé.

Le plus profond silence règne pendant que Sa Majesté fume le kalian, qui est d'un remarquable travail & d'une grande richesse avec ses incrustations de turquoises.

Le kalian fumé, le chah prononce quelques paroles que me traduit, en les abrégeant, le premier interprète :

«Ceux qu'il a chargés, dit-il, de l'administration du royaume en son absence s'en sont bien acquittés; il est content d'eux. Partout il a été bien reçu par les souverains & les gouvernements des pays qu'il a visités; il leur en témoigne toute sa reconnaissance. »

A peine le roi a-t-il parlé, qu'un jeune mollah se met à dcT^iter un discours avec une volubilité inconcevable & des éclats de voix sauvages. A ce mollah succède un vieillard qui.

TEHERAN.

au contraire, lit son discours lentement & à voix si basse qu'il est difficile de l'entendre. Enfin, un chœur entonne des chants, à la louange du souverain, comme les discours, après quoi le salam, qui a duré plus d'une heure, est terminé.

Sa Majesté se lève, descend de son trône, se dirige à gauche & disparaît derrière le rideau d'arbres qui cache La porte par laquelle on va au Goulistan, le jardin des Roses.

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