SALAM AU TAKHT I KHANE
Tous les hauts personnages qui ont assisté à la cérémonie gagnent les diverses portes avec lenteur ik gravité. Ma curiosité satisfaite, je sors à mon tour ik je trouve dans la rue une voiture qui m'attend pour me conduire à l'hôtel de France , où des chambres me sont réservées. Il est près de six heures.
Le propriétaire de l'hôtel, M. Prévôt, un Français de Pontà-Mousson, me hit entrer dans son bureau, après avoir donné ordre de transporter à mon logement mes colis, déchargés depuis peu ik encore sous le péristvlc de la cour. Pendant que
nous parlons du malheur qui vient de le frapper — la perte d'un fus de vingt-neuf ans, mort d'abcès du foie — je remarque au-dessus de la cheminée des photographies de militaires français, parmi lesquels je reconnais un de mes cousins en costume d'élève du service de santé militaire.
«Ce sont là, me dit-il, des photographies d'élèves de mon père, qui était professeur d'escrime à Strasbourg.
— Comment! vous êtes le fils de ce brave père Prévôt qui m'a enseigné la méthode sicilienne, de 1861 à 1863, en cette bonne ville de Strasbourg ! »
Nous en causons longuement. Il me conte ensuite qu'après avoir été lui-même maître d'armes plusieurs années à Odessa & s'y être marié, il est venu en Perse, qu'il habite depuis environ vingt-cinq ans ce pays, où il a dû faire bien des métiers pour élever sa famille : confiseur du chah, concessionnaire de l'éclairage au pétrole de la ville de Téhéran, finalement hôtelier &, dans le même local, à la tête d'un ba2ar où M""* Prévôt ik ses deux filles vendent des produits français de toutes sortes.
L'hôtel de France a fort bon aspeâ. Dès qu'on en a franchi le seuil, on a devant soi un jardin couvert de fleurs, encadré par des construâions que précède une galerie à colonnes, bien faite pour garantir les chambres des ardeurs du soleil.
Je trouve au fond du jardin deux pièces proprettes, un salon ik une chambre à coucher, préparées à mon intention.
21 octobre. — Voici que le moment est venu de trancher une question assez délicate. Pour la première fois, je vais me rendre auprès de Sa Majesté dans son palais même. Quelle tenue adopter? Jusqu'à ce jour, mes prédécesseurs ont, sans exception, suivi l'usage d'entrer chez le roi la tête couverte & les pieds déchaussés, selon les règles de la politesse persane. Il me répugne d'ôter mes chaussures. Comme militaire, en uniforme & dans le service, je puis garder ma coiffure. En
TEHERAN.
conséquence, je prends la résolution de me présenter en uniforme, le képi sur la tête & les bottines aux pieds, décidé, s'il m'est fait quelque observation au sujet de ces dernières, à déclarer tout uniment qu'elles font partie intégrante de mon
MOL'LKARA.
costume militaire, ik qu*il ne m'est pas plus permis de les quitter en public que de quitter mon pantalon qui les retient par des sous-pieds. Je me présente donc ainsi le 21, au déjeuner du roi. C^hacun me regarde, plutôt préoccupé de mon uniforme que de mes chaussures. Le chah me sourit, visiblement
satisfait que j'aie adopté ce costume. C'en est fait pour moi de la coutume de laisser ses chaussures à la porte.
2jj octobre. — Mes premiers jours à Téhéran, en dehors de mon service, se passent en visites : visites aux agents diplomatiques, visites à quelques membres de la famille royale, visites aux personnages officiels & aux Persans fréquentant la cour, que je suis appelé à rencontrer au palais.
Les diplomates étrangers ne me sont pas tous inconnus; l'ambassadeur de Turquie, entre autres, a été accrédité près du prince Nicolas durant ma mission au Monténégro. Khalil Bey, homme d'agréable commerce, alors simple envoyé du sultan, a, tout l'hiver de 1879-1880, habité porte à porte avec moi à l'unique hôtel de Tsétigné. Dans le palais où je le revois, il lui a été facile d'oublier l'existence, malgré tout un peu dure, de la Tsernagora, que, lointains souvenirs, il ne nous est pas désagréable d'évoquer, assis sur un moelleux sofa, en dégustant un excellent thé msse.
Le ministre de France, M. de Balloy, que j'ai vu à Paris, où il a été appelé à l'occasion de la visite du chah, est toujours en congé.
Les princes Moulkara & Abdul Samed Mir2a sont deux frères du roi, habitant Téhéran, le troisième, Roukn ed-Dovleh, résidant à Mechhed comme gouverneur.
Moulkara est un beau vieillard à barbe & cheveux blancs, droit & serré dans sa redingote comme un vieux militaire. Il reçoit en parfait gentilhomme. Froid d'aspeâ, sa figure s'anime parfois d'un bon sourire dans la conversation, qu'il sait varier & rendre intéressante, car il a beaucoup vu. Sa vie, calme & régulière aujourd'hui, ne l'a pas toujours été. Il a connu les amertumes de l'exil. A l'avènement de son frère Nasr ed-Din, craignant pour ses jours, il a quitté la Perse & a vécu de longues années à l'étranger. De retour dans sa patrie, il jouit de ce bonheur sans rechercher ni honneurs, ni rôle d'aucune sorte.
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Son jeune frère, Abdul Samed Mir^a, surnommé Iz ed-Dovleh, est un petit homme chétif très préoccupé de son état de santé, au demeurant agréable causeur, bien que ma visite ait beaucoup ressemblé à une consultation.
YAHIA KIUS.
Yahia Khan, Mouchir cd-Dovlch, appelé communément le Mouchir, doit sa fortune à un événement tout oriental. Se recommandant surtout par une vive intelligence, il est envové jeune en France pour v faire ses études. Il apprend à parler
notre langue correâement & même de façon distinguée, retourne en Perse où le chah l'attache à sa personne en qualité d'aide de camp, adjudan maj^ous, fondions qui lui donnent accès auprès du souverain. Lx)rs d'un voyage à Koum, en 1860, le camp du chah se trouvant à Haous i Sultan, Yahia Khan était devant la tente royale, avec ordre de n'y laisser entrer qui que ce fut. Un eunuque, Hadji Moubarek, veut forcer la consigne & pénétrer auprès du roi. Yahia Khan s'y oppose, l'eunuque tire son J^ama (long poignard) & lui en porte, en travers du visage, un coup qui sépare le ne2 en deux. Le chah, attiré par le bruit, sort de sa tente, s'informe, puis ordonne que Hadji Moubarek soit décapité sur-le-champ & que toute sa fortune passe à Yahia Khan. Depuis, Nasr ed-Din lui a donné sa propre sœur en mariage, lui a confié d'importants gouvernements de provinces & l'a comblé d'honneurs. Aujourd'hui, Mouchir ed- Dovleh habite à Téhéran un splendide palais, cadeau de son souverain, où il vit en grand seigneur, hospitalier & serviable. Il m'invite à venir souvent le voir, «afin, dit-il, de lui procurer l'occasion & le plaisir de causer de la France, de Paris en particulier, que jamais il n'oubliera» 5 il me répète plusieurs fois, sur un ton d'extrême franchise, de disposer de lui, de ses chevaux & de ses voitures sans craindre d'en abuser; en un mot, il se met à mon entière disposition avec une touchante insistance. On ne peut rencontrer homme plus désintéressé, plus sympathique, plus aimable.
Le ministre des affaires étrangères, Khavâm ed-Dovleh,gros & gras personnage, à forte voix, me reçoit accroupi sur un tapis au milieu de coussins, immobile comme un bouddha. Sous cette écorcc épaisse se cache, assurc-t-on, un esprit fin — l'esprit de ruse, sans doute, inné chez tout Persan, & qui ne peut manquer d'être développé au plus haut degré chez le grand chef des diplomates iraniens, chez un ministre des affaires étrangères. Si le Mouchir est tenu pour prodigue, on est bien loin d'en dire autant de Khavâm ed-Dovleh.
24 oSlohre. — Mon service quotidien, à TcTiéran, comme en voyage, consiste à assister au déjeuner du roi. Matinal par habitude, je suis un des premiers au palais, à me promener, en attendant Sa Majesté, dans le frais & silencieux Goulistan. J'ai tout le loisir, toute la commodité, à cette heure, de parcourir jardin & bâtiments & de visiter ce que je n'ai pas encore
RI PRKMINTATION M' TAKIE-DOVLhH
vu. Du reste, le chah ne manque jamais de m'v engager. Aujourd'hui même il m'offre de l'accompagner à son théâtre, le Takié-Dovleh, où se donne un /^/^/V (spctbcle), selon la coutume des chiites en moharrcm. (x:s ta;çiés ont été institués en commémoration de leurs imams, de leurs martvrs, comme les mystères che;5 nous au moven âge -^^
''' (>cttc anncc, les ccrcmonics Je chah, qui était absent de Téhéran moharrcm ont lieu plus tard, parce à répiK]ue ordinaire oii elles sont que Ton a dû attendre le retour du ccléhrces.
Le Takié est dans TArkj il fait partie du palais ou, pour mieux dire, des palais des Kadjars que renferme la vieille citadelle. On aperçoit de loin ce vaste édifice inachevé, dont le dôme est remplacé par des arceaux destinés à soutenir un vélarium que Ton tend selon les besoins, car tout autre toit n'eût pas été sans danger sur cette constmâion mal assise, lourde malgré les niches creusées sur ses flancs. Plusieurs portes y donnent accès. Nous entrons par celle du jardin des Roses, & nous montons direâement à la loge royale {taJ^ma)^ qui est au-dessus de cette porte, sans pénétrer dans la salle.
Sa Majesté me fait admirer l'intérieur de son théâtre. Il a Taspeâ: d'un grand cirque formé par trois étages de loges; des faïences de toutes couleurs, composant des figures géométriques, en couvrent les murs. Au re2-de-chaussée se trouvent, du centre à la circonférence : la scène {saJ^u)^ plate-forme ronde élevée d'un bon mètre au-dessus du sol, sur laquelle se voient trois lits en fer, une table, des fauteuils, quelques chaises & un tas de paille hachée représentant le sable du désert de Kerbclaj une large piste à même sur le sol, autour de cette scène; une bande surâevée, plate, où grouillent des femmes & des enfents; cinq rangs de gradins, chargés de candélabres, de lampes & de vases en faïences supportant des boules de verre étamé, dont le dernier atteint l'ouverture des premières loges; enfin, à notre gauche, isolée près du mur, une tribune {tnhnher) en marbre blanc, élancée & presque à la hauteur des loges qui, naturellement, dominent le tout. Les ouvertures des loges sont cintrées & de différentes grandeurs symétriques entre elles; elles sont à une seule baie en bas & à trois baies aux autres étages. Les loges inférieures, occupées par des hommes, sont ouvertes &, pour la représentation, garnies de lustres & de candélabres à pendeloques en cristal, de glaces, de tapis & d'étoffes aux vives couleurs, enfin de mille bibelots à effet; au second rang sont les loges du chah, naturellement ouvertes, & celles de l'anderoun royal, fermées par des grillages en bois qui sont mobiles.
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car j'en vois plusieurs entre-bâillésj les loges d'en haut ont pour la plupart leurs grillages, derrière lesquels se trouvent, me diton, des femmes de la haute société.
Je suis invité à m'asseoir sur la gauche de Sa Majesté, près d'une ouverture d'où je vois toute la salle, à côté de l'aimable Aboul Hassan Khan, chargé par son souverain de me donner des explications sur ce que je vais voir ik entendre.
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La représentation commence. D'abord, des seïds ik leurs enfants se succèdent au mèmber, rappellent la vie des imams, la mort des martyrs, 6c invitent à la prière ik au deuil. Leurs sermons finis, un long défilé a lieu sur la piste dans l'ordre suivant : i** fcrrach bachi en tcte, des ferrachs ik des sakalis se frappant de la main droite la poitrine découverte, selon le rvthme d'un chant modulé par quatre individus debout sur la scène 5 2" une trentaine de danseurs qui marquent la cadence en choquant
l'un contre l'autre deux disques de bois en guise de cymbales 5 3" une vingtaine d'hommes sous le costume arabe (Berberi), se frappant la poitrine nue, & poussant des ((Hassan! Hossein!» ininterrompus 5 4" un groupe d'ouvriers (de portefaix, dit mon voisin), uniquement vêtus d'un pantalon, sans chemise, & qui s'avancent en dansant d'abord, en sautant accroupis ensuite, tout en se frappant violemment des deux mains la poitrine au point de se la meurtrir, sous la conduite d'une sorte de fanatique, à turban bleu des seïds, qui les excite du geste & de la voix, ((un agitateur du peuple», me dit le chah; 5" six musiques militaires jouant des airs gais aussi bien que des airs tristes, tout leur répertoire; 6" des chœurs d'enfants.
Après cet interminable défilé, arrivent à cheval les afteors chamarrés de clinquant. Gravement ils descendent de cheval, gravement ils montent sur la scène & aussitôt commencent à parler. Parler est trop peu dire : pour être entendus dans ce vaste cirque à ciel ouvert, ils crient leur rôle de toute la force de leurs poumons.
La pièce roule sur la mort tragique de Hossein, fils d'Ali, dont le nom, chaque fois qu'il est prononcé, donne lieu à des gémissements de la part des speélateurs. Aux entr'aâes, seïds & mollahs montent à la tribune de marbre, déplorent le sort de Hossein en termes émouvants qu'accentuent de nouveau les lamentations de l'auditoire, pendant que des ferrachs, tout en haut des murs, font sortir de leurs longues trompettes {J^ma)y que mon voisin appelle (des trompettes du jugement dernier», des sons graves qui vibrent au loin & ajoutent quelque chose à la tristesse de ces scènes.
Le tazié se termine par un nouveau défilé, de militaires cette fois : cavalerie, infanterie, artillerie à chameau W, musiques, dont l'une joue les Pompiers de Nanterre, toute l'armée persane est représentée. Sa Majesté se lève & nous sortons, après quatre heures
<'^ Cette artillerie consiste en pe- & auxquelles on a donne le nom de tites pièces portées à dos de chameau petites guêpes (^mhourtk^.
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Ui
de cette longue représentation, que fait cesser le coucher du soleil, ik qui n'a eu pour moi que l'attrait de la nouveauté. Le chah s'est intéressé à ce speélacle comme s'il le voyait pour la première fois; il s'est beaucoup diverti de la mise en scène, si variée pour le plaisir des yeux, mais sans éprouver les émotions causées par la pièce elle-même, & simulées à s'y méprendre par son entourage.