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L'EUNUQUE AU CANARD

Les anciennes & très hautes murailles en terre de l'Ark subsistent encore en maints endroits, partout où des construâions plus récentes n'en ont pas pris la place.

Dans son ensemble, le palais proprement dit occupe presque la moitié sud de l'Ark. Il comprend, comme toute maison persane, deux parties : le biroun (extérieur) & randeroun (intérieur).

^'' Tout endroit déclare htH est inviolable. Le criminel qui parvient

à se réfugier sous le Top i Morvari ne peut pas en être arraché.

Le biroun est l'habitation des hommes, où chacun peut pénétrer 5 l'anderoun est la partie réservée aux femmes, le harem (chose sacrée) des Turcs.

Le biroun royal est constitué par les divers palais qui entourent le jardin des Roses, le Goulistan. Selon la coutume générale, c'est au biroun, tantôt dans un palais & tantôt dans l'autre, que le chah passe la journée, tandis qu'il dort, la nuit, à l'anderoun.

On pénètre d'habitude au palais par la porte de la rue Naïebes-Saltaneh, par laquelle je suis entré le jour de mon arrivée à Téhéran. Après avoir passé devant le palais du Trône, traversé une petite cour entourée de construâions basses, puis un corridor, on arrive au jardin des Roses.

Le Goulistan est un vaste jardin, à peu près carré, planté d'arbres, de gigantesques platanes surtout, & plein de fleurs en tout temps. Des bassins étendus, exhalant de fraîches vapeurs qui ne sont pas à dédaigner dans cette atmosphère perpétuellement sèche, sont alimentés par des ruisseaux limpides, dont les eaux glissent doucement sur des faïences bleu clair qui semblent contribuer à leur fraîcheur. 11 est continuellement entretenu dans un état de propreté remarquable. Chaque matin la toilette en est faite par une nuée de domestiques {pichJ^èdmet)^ &, tout le long du jour, il y a toujours quelqu'un là prêt à ramasser la feuille qui tombe, à couper la fleur qui perd ses pétales, à enlever le moindre flocon de neige, pour bien dire, qui ose parfois arriver jusqu'à terre du lever au coucher du soleil. Rien donc ne fait jamais tache ni sur les parterres ni sur les allées.

Il faut avoir vécu sur cette terre aride & sous ce climat brûlant, avoir souffert de cette chaleur & de cette sécheresse extrêmes, qui se font sentir aussi bien la nuit que le jour, pour comprendre que l'agrément d'une habitation soit à ce point en rapport avec l'ombre de ses jardins & l'abondance de l'eau. Ces avantages, le Goulistan les possède au plus haut degré, & ils en font un jardin délicieux. Mon plaisir est d'v arriver de bon ma-

TEHERAN.

tin, de me promener des heures entières loin du bruit de lame, au bord des grands bassins tranquilles, sous les frais ombrages, tout en respirant l'air embaumé des parterres fleuris.

A cette heure matinale, je me trouve souvent seul au jardin avec les cygnes des bassins & un canard chinois qu'ils n'admettent pas facilement en leur société. Ce pauvre solitaire, continuellement pourchassé par les cygnes, s'est pris de la plus

l.l. CHAH DANS I.A CHAMBRE DtS BRII.l .^NIS.

belle affcâion pour un eunuque blanc. Il guette son arrivée, vole à ses pieds des qu'il l'aperçoit, lui témoigne à sa façon le plaisir qu'il a de le revoir, ne le quitte pas, s'arrête s'il s'arrête, le suit s'il marche, & ne regagne l'eau que quand son ami a fermé sur lui la porte de l'anderoun.

Les palais bâtis autour du jardin des Roses sont : le Musée, au nord; le Chems ol-Amaret (soleil des palais), à Test; l'Amaret i Badghir (palais des ventilateurs), au sud; tS. un palais de

style Louis XVI, achevé depuis peu, à l'ouest. Tous ces palais sont reliés entre eux par des constru6tions de moindre importance, sur les murs desquelles, par places & sous des arcades aveugles, sont représentés en briques émaillées {na1^dji)y à l'instar des archers de Darius, de beaux soldats au port d'armes, à figures roses & longues moustaches noires, en uniformes de couleurs tendres peu militaires, qui n'ont de terrible que l'envie de le paraître, d'un goût douteux & du plus singulier effet.

Le pavillon qui est au nord a sa principale porte d'entrée précédée d'un porche à colonnes doublées, surmonté d'un balakhanè. A gauche, il abrite le musée qui lui donne son nom; à droite, il renferme de nombreuses chambres, dont la dernière, la plus grande, est l'Otaq i Aimas (chambre des brillants), d'une belle ornementation persane, où se trouvent à profusion des glaces & des cristaux à facettes.

Descendant de la chambre des Brillants dans l'Orangerie, on trouve à gauche, au pied de l'escalier, l'unique porte qui fait communiquer le biroun avec l'anderoun. Ces sortes de portes s'appellent généralement «portes des Voluptés».

L'Orangerie n'est qu'une longue serre étroite pleine d'orangers, au milieu de laquelle une eau limpide coule sans bruit dans une rigole de marbre. Au mur du fond opposé à l'entrée sont des niches {taj^tchè)^ où je vois quelquefois le J^adjibachi (rôtisseur en chef) préparer, avec tout son art, ses succulents kébabs, lorsque le chah dîne dans le voisinage.

Le Chems ol-Amaret est le plus élevé des palais, flanqué qu'il est de deux tours carrées à trois étages surmontés d'un belvédère, entre lesquelles se dresse un petit campanile à cadran marquant les heures. Les appartements des tours sont tout particulièrement réservés aux femmes, qui, de l'anderoun, s'y rendent entre de hautes murailles & par des corridors inaccessibles à tout regard; aussi les fenêtres de ces tours sont-elles pourvues de grillages serrés. C'est pour les femmes un observatoire, car de là elles voient, d'un côté, dans le Goulistan, de l'autre, la

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place populeuse de la rue Nasérié, sur laquelle s'ouvre une des principales portes du ba^arj elles aperçoivent même au loin la campagne, par-dessus la ville.

L'Amaret i Badghir doit son nom à quatre ventilateurs qui s'élèvent sur ses côtés, sous forme de tourelles carrées. A gauche

CHBMS OL-AMARET.

sont des volières, aujourd'hui silencieuses; à droite, la sellerie, pleine de selles & de harnais, garnis d'or, étages jusqu'au plafond. La large façade vitrée, aux trois frontons, donne sur le jardin des Roses; mais l'escalier de marbre, qui conduit aux chambres, part d'une cour dans laquelle on pénètre par une porte à droite du palais. A l'extrémité de cette même cour fonc-

tionnent les ateliers royaux de taille du diamant, où j'ai vu tailler d'énormes cabochons jaunes du Cap, achetés en Europe pendant le dernier voyage.

La distribution des pièces de ces palais est sensiblement la même pour tous 5 c'est toujours une grande chambre, le talar, avec un nombre variable de plus petites. Leur décoration se ressemble aussi : lustres & appliques en cristal, glaces, petits miroirs taillés incrustés partout, arabesques admirablement dessinées, moulures fouillées avec soin y jouent le principal rôle. On voit au palais des Ventilateurs quantité de miniatures, œuvres intéressantes d'artistes persans, dont on doit admirer la patience au moins autant que le talent. Le Chems ol-Amaret possède deux tapisseries des Gobelins données par le roi Louis-Philippe à Mohammed Chah, le Triomphe de Vinm & le Couronnemefit du Faune, ainsi que deux portraits en pied de l'empereur François- Joseph ik de Nasr ed-Din; ce dernier est l'œuvre du peintre de la cour, qui me paraît mieux s'entendre aux détails de la miniature qu'à brosser une grande toile.

Mais de toutes ces chambres, grandes ou petites, aucune, à vrai dire, n'a une affeélation spéciale, aucune n'a un mobilier déterminé qui en fait un salon, une salle à manger, une chambre à coucher ou un cabinet quelconque. On pourrait même dire qu'elles sont toutes caraétérisées par l'absence de meubles, si des tables & quelques sièges ne se trouvaient dans certaines d'entre elles, celles où Sa Majesté a coutume de recevoir les étrangers non musulmans.

De cette disposition , il résulte que le chah n'a pas d'appartement défini dans ses palais, chaque pièce pouvant être indifféremment employée aux divers besoins de la vie quotidienne. Aussi, se tient-il tantôt ici, tantôt là, selon le caprice du jour. Il ne désigne même l'endroit où il prendra son repas qu'au moment de le faire servir; c'est si vite fait d'étaler la nappe {soffi) sur le parquet, quand on est si peu gêné par les meubles.

Les journées que le chah passe à Téhéran sont asse^ régu-

lières. En cette saison, il sort de landeroun vers neuf heures. Jusqu'au déjeuner, il consacre généralement sa matinée aux affaires du royaume , qui confinent souvent à ses intérêts privés. On le voit alors, tout en se promenant à travers le Goulistan, s'entretenir de ces graves questions avec son premier ministre seul ou en compagnie de différents personnages appelés pour la circonstance.

AMARET 1 BADGHIRD.

Quand arrive l'heure du repas, entre onze heures ik midi, le chah se divertit à la leélure de journaux français faite par son premier interprète, Etcmad es-Saltanch, qui, grâce à une rare sagacité jointe à une intelligence toujours en éveil, connaît à fond son souverain & sait donner à ses tradu6lions le sens qui doit lui plaire. Nasr ed-Din rit alors de bon cœur, surtout quand, à l'occasion de quelque histoire scabreuse, il me fait la malice de me demander des explications.

Le repas terminé, le kalian fumé, ministres tfc courtisans sa-

luent & se retirent 5 le chah reste avec ses chambellans de service, dont la principale occupation sera de le distraire jusqu au soir, en dehors des heures de sieste & de travail.

Vers quatre heures, il prend son goûter, fait quelques tours de promenade dans les allées du jardin, & s'en va passer la nuit à landeroun. A la porte de landeroun s'arrêtent les chambellans; leur service est fini, celui des femmes commence.

J2 novembre. — Plusieurs fois déjà, j'ai pénétré dans landeroun, installé à la partie septentrionale du palais. J'y suis entré tantôt par la porte de l'Orangerie, réservée au chah, tantôt par la porte commune qui, me de l'Anderoun, fait pendant à la porte des Diamants, dont les diamants consistent en des cristaux taillés à facettes, & que je n'ai jamais vue ouverte, bien qu'elle donne également accès à l'anderoun.

Par la porte de l'Orangerie, je vais direâement où Sa Majesté m'envoie, précédé d'un eunuque qui a reçu ses ordres. Autrement, si des malades me demandent à l'intérieur, je passe par la porte de la rue & j'arrive dans une première cour autour de laquelle sont des logements d'eunuques. J'entre alors chez leur chef, le J^jadjè bachi, un grand Abyssin, haut de plus de deux mètres, & dont les jambes Ik les bras — comme j'ai pu le constater sur plusieurs eunuques — se sont développés outre mesure. Son Excelletice Etcmad el-Harem m'accompagne, sinon partout, au moins jusqu'à une porte intérieure située à l'extrémité d'un corridor où m'attendent les eunuques personnels des femmes qui me font appeler. Avec eux je franchis cette porte, qui se referme lourdement derrière nous, & nous débouchons bientôt ensemble dans une vaste cour, d'où, aux cris des eunuques, se sauvent dans toutes les direftions quantité de femmes semblables à des fantômes, enveloppées qu'elles sont de la tcte aux pieds d'une cotonnade claire, comme d'un linceul. Elles regagnent au plus vite leurs appartements, dont les constructions ferment la cour de toutes parts & se prolongent même.

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sur des cours seœndaires plus petites, de tous les côtés, excepté au sud où elles sont appuyées au Musée & à l'Orangerie.

Au milieu de cette grande cour, des carrés de jardins réguliers, plantés d'arbustes & de hauts platanes émondés jusqu'à la cime, laissent voir un élégant pavillon de deux étages, le

PORTK Al.MASM .

palais du Sommeil, le gracieux Khabga (lieu où Ton dort), dans lequel Sa Majesté a coutume de passer la nuit.

Le Khabga repose sur un rez-de-chaussée bas, autour duquel circule une galerie à colonnes que couvre le balcon même du premier étage, auquel aboutit diredlement, au milieu de la façade qui fait saillie circulairement à cet endroit, un escalier

extérieur en marbre blanc d'une quinzaine de marches. Le palais, carré de forme, se termine en terrasse bordée par une balustrade légère, bien ajourée & surmontée de vases de fleurs, ce qui donne de la légèreté au bâtiment ou, pour le moins, l'empêche de paraître écrasé. Les quatre faces sont embellies de nombreuses sculptures : corniches, chapiteaux des pilastres, dessus des fenêtres légèrement ovales, tout est admirablement fouillé, sans parler des guirlandes de fleurs qui relient entre eux les sommets des pilastres, à chaque étage. Quels beaux rêves ne doit-on pas faire dans ce joli palais isolé & silencieux, gardé par un millier de femmes !

Oui! mille femmes — & davantage encore, si j'en crois quelqu'un de bien renseigné — mille femmes vivent à l'anderoun. Et une quarantaine d'eunuques noirs & blancs sont les bergçrs de ce troupeau. Qu'un simple roi, roi tout court, Êiit piètre mine à côté du Roi des rois ! On conçoit l'étonnement de Nasr ed-Din à la cour de Berlin, lors de son premier voyage en Europe 5 il était stupéfait que l'empereur Guillaume n'eût qu'((une seule femme», l'impératrice Augusta, & une femme «si vieille».

Deux favorites se distinguent entre toutes par leurs attributions spéciales : Aniseh ed-Dovleh, qui a mission de recevoir les étrangères de distinétion, ik Emin Agdas, qui tient la clé du trésor royal.

Une certaine hiérarchie existe parmi les femmes de l'anderoun. Au premier rang figurent celles qui sont d'origine princière, dont les enfants mâles ont seuls droit au trône, ik les favorites, qui, à d'autres point de vue, l'emportent souvent sur les précédentes. Les femmes de cette première catégorie ont généralement maison montée Se des appartements séparés. Les autres, au contraire, vivent pour la plupart en commun, ou plutôt attachées, à un titre quelconque, aux plus favorisées. Toutes enfin, selon le degré qu'elles occupent dans la hiérarchie, sont appointées par le chah, sauf quelques-unes de la

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dernière classe, qui, gagées ou pour le moins entretenues par de plus fortunées auxquelles elles rendent service, ne reçoivent du maître que des cadeaux. Comme on l'imagine aisément, le budget de landeroun est un des plus gros de l'Etat.

KHABGA KT JARDIN DIL L'ANDH ROLN.

Le costume d'intérieur de ces dames est des moins compliqués & des plus réduits : une veste {jal) à moitié fermée sur la poitrine par des brandebourgs, & arrivant à peine à la taille en laissant voir une chemise (pirahhi) presque aussi courte, puis une jupe {^rjoumè) de la longueur de celle de nos ballerines, c'est-à-dire ne dépassant pas les genoux, quelquefois soutenue, comme chez ces dernières, par des jupons bouffants, sont les seuls vêtements composant ce costume. La veste ik la chemisette recouvrent si peu le haut de la jupe, fixée du reste très bas sur les hanches, qu'au moindre mouvement quelque partie du torse est découverte. Afin de ne rien oublier, ajoutons que

souvent un fichu carre {tchargat)y posé sur la tête & noué sous le menton, contient les nattes de cheveux qui tombent nombreuses, fines & serrées sur les épaules & le long du dos 5 qu'enfin des chaussettes blanches cachent parfois les pieds. Vieilles comme jeunes, toutes, quelle que soit l'absence ou l'exagération d'embonpoint, sont ainsi vêtues. Horresco refcrens!

La femme veut-elle aller à travers l'anderoun, elle s'enveloppe du tchader nama^(yctcmcnt de prière), très ample pièce d'étoffe qui la couvre de la tête aux pieds, chausse ses babouches à la porte, & part. Pour la ville, c'est bien autre chose. Elle endosse alors le costume commun à toutes les femmes persanes, absolument obligatoire pour les musulmanes & imposé aux autres par la coutume & par la facilité qu'il leur procure de circuler plus librement. Dans la rue donc, toutes les persanes sont vêtues de la même façon, toutes se ressemblent à ce point qu'il est difficile aux leurs, même à leur mari, de les reconnaître. Après avoir passé le chalvar, large pantalon à pieds, bleu foncé, parfois violet, toujours vert si elles sont seïdes, elles se jettent sur la tête le tchader, grand manteau bleu indigo, sans manches, qui tombe très bas & les enveloppe entièrement 5 puis elles se cachent la figure sous le rotéend, longue pièce de toile blanche fixée à l'occiput & percée au milieu de la face de quelques petits trous de la dimension de ceux d'un fin crible, qui permettent d'y voir & de respirer.

De ce que le costume de ville de toutes les Persanes est généralement de même forme, de même étoffe & de même teinte, il ne s'ensuit pas que le costume qu'il cache ait pour toutes la même simplicité. C'est à l'anderoun que la coquetterie féminine reprend ses droits & se donne carrière 5 ici, les bijoux de haut prix, les plus rares étoffes, les tissus les plus riches brochés d'or & d'argent jouent leur rôle. On veut éclipser ses rivales, étonner ses amies par son luxe, & rien n'est négligé pour y parvenir. Veut-on être la seule, par exemple, à porter un vêtement fait de telle étofle, on achète toute la pièce, même l'ap-

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provisionnemcnt total du marchand, qui, j'en connais un cas, peut en vendre ainsi pour la jolie somme de 30,000 francs à la

CIIAHZADK ZEI FS-Sri.T\N.

même personne en quelques mois. Et les bijoux ! comment ne tiendraient-ils pas une très grande place dans la panirc des

femmes, en ce pays des perles & des turquoises, où chacun met une bonne part de sa fortune en pierres précieuses. C'est jusqu'à une centaine de millions que Ton peut estimer celles que porte le chah dans les grandes cérémonies, chiffre que nont pas besoin d'atteindre les bijoux de certaines femmes pour représenter néanmoins une grosse fortune. Toutes les pierres sont employées, mais surtout les perles, dont les longs chapelets s'enroulent à volonté autour du cou, des bras & des jambes.

Ne sortons pas de l'anderoun sans signaler le nain de Sa Majesté, Mohammed Khan, messager habituel des volontés du maître dans ses rapports avec ses femmes. Que l'on ne s'y trompe pas, l'importance de ce personnage ne se mesure pas à sa taille, malgré l'air modeste qu'il prend quand il suit à pas comptés quelque allée du Goulistan, les deux mains croisées sur la poitrine & enfoncées dans ses manches.

Les hautes murailles des anderouns, la vie pour ainsi dire cloîtrée des femmes, leur costume au dehors, & ces eunuques qui ne doivent pas les quitter, toutes ces précautions enfin, prises par la jalousie immémoriale des Persans, mettent-elles ceux-ci à l'abri de ce qu'ils redoutent tant? Il est permis d'en douter. Ne cite-t-on pas telle princesse qui n'a dû qu'au sang qui coulait dans ses veines d'être sauvée des effets de la colère du maître, après exécution sonmiaire de son complice; & telle autre, de moins noble origine, qui a de même failli périr quand sa grossesse, inexpliquée, a été connue?

14 novembre. — Le prince Zcl es-Sultan (ombre du roi), fils aîné du chah, depuis deux jours à Téhéran, envoie sa voiture me chercher.

Son palais, dans la partie nord-est de la ville, a une entrée monumentale, une porte à un étage, c'est-à-dire avec balakhanè, gardée par un poste militaire, comme celle de toute maison respeébble ici. Cette porte franchie, je traverse une cour le long de bassins remplis d'eau & de parterres en fleurs avant d'ar-

TEHERAN.

river au palais même, dont la façade est élevée & à larges baies. Guidé par un goulam (garde), j'entre alors dans une salle immense, évidemment en rapport avec l'importance du lieu & du personnage. Apres quelques instants d'attente, qui ont suffi

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pour prévenir Son Altesse de ma présence, je suis conduit à une chambre éclairée d'une douce lumière, où le chahzadc joue aux échecs dans le plus profond silence, avec gravité, comme s'il s'agissait d'une affaire d'Etat.

«Connaissez- vous ce jeu? Moi, je n'ai jamais perdu une seule partie d'échecs», me dit-il avec volubilité des que je l'aborde, & sans interrompre son occupation, m'invitant simplement à

m'asscoir près de lui, afin, sans doute, que j^admire tout à Taise son habileté.

Zel es-Sultan est gros & de petite taille. Il porte ses quarante ans. Les cheveux, la moustache & les sourcils sont très noirs^ la pçau est fortement basanée 5 Tœil gauche louche; la figure est dure et hautaine; la voix a le ton bref & cassant de Thommc habitué à commander & à se feire obéir. C'est, du reste, une puissance dans l'empire, à laquelle le chah, bien conseillé par son premier ministre, a dû mettre un frein.

Le fils aîné du chah gouverne tout le centre de la Perse, avec résidence à Ispahan, la ville restée la plus importante parmi les anciennes capitales. En réalité, il était arrivé à y régner en maître absolu, disposant des biens & de la vie de ses administrés. 11 s'était même constitué une véritable armée entièrement à ses ordres, toute prête à le seconder dans ses ambitions, dans ses vues sur le trône, qu'il il' a jamais caché vouloir disputer à son frère, le valiahd, seul héritier légal. Le premier ministre, devinant ses projets, s'est vu forcé de briser ce pouvoir naissant qui était une menace pour l'avenir. Zel es-Sultan n'en continue pas moins à être universellement redouté dans les provinces qu'il gouverne, parce que sa cruauté n'a d'égal que son dcsir d'accroître sa fortune, déjà considérable.

Entasser des richesses serait-il un besoin héréditaire des Kadjars? En dehors de ses innombrables pierres précieuses, Nasr ed-Din a des millions — certains disent des centaines de millions — en or & argent monnayés, cachés à l'anderoun dans des sacs scellés & bien alignés, qu'il se plaît à compter de temps en temps du bout de sa canne.

19 fjovtmbre, — Sa Majesté tient la promesse qu'elle m'a &itc pendant le voyage : elle m'envoie visiter son musée & charge son intendant, Medjed ed-Dovleh, de m'accompagner.

La grille en fer, qui ferme le portique, & la propre porte du palais sont ouvertes. Nous montons l'escalier & nous entrons

d'abord, à gauche, dans une grande salle carrée éblouissante de glaces & de cristaux taillés, appelée salle du Conseil. Au beau milieu d'un superbe tapis qui couvre tout le parquet, & dont le dessin est formé de carrés encadrant des pots de fleurs, trois graves mirzas sont accroupis silencieux. Ils écrivent en tenant

TRONi: DKS PAONS.

récritoire laquée, le qhcmdan, sous le bras gauche, le papier de la main gauche entre le pouce & les quatre autres doigts allongés pour le soutenir, la plume en roseau de la main droite; mais ils tracent les caraétères de droite à gauche, à la manière des Arabes & des Turcs, se contentant de commencer par le haut de la page, sans doute afin de ne pas imiter ces derniers, des sunnites ! qui commencent par le bas. A l'angle gauche du

fond de la salle, entre deux grandes fenêtres ovales, le fameux Takht i Tavous (trône des paons) brille de tout son éclat. C'est le plus riche butin rapporté de Delhi par Nadir Chah, après une guerre heureuse contre le Grand Mogol.

Le Takht i Tavous a la même forme que le Takht i Mcrmer &, comme lui, ressemble plus à un lit qu'à un siège. La partie horizontale est entourée d'une galerie pleine, sauf aux pieds où est laissé un passage de la largeur des deux marches qui s'appuient sur la table. Des espèces de balustres d'inégale grandeur s'élèvent de son bord libre, dont ils rompent la ligne droite. En tête est un dossier surmonté d'un soleil, sous la forme d'un miroir rond sur lequel des rayons faits de brillants partent d'un gros diamant central, soleil flanqué de deux oiseaux quelconques se faisant face, considérés comme des paons, puisque le trône tient d'eux son nom. Six pieds en forme de trompe d'éléphant, sur les bords, & deux colonnettes, dessous, dans le sens de la longueur, l'une en tête & l'autre au centre, supportent la table à environ un mètre du parquet. Le trône des Paons est entièrement recouvert de plaques d'or incrustées d'émaux & d'une quantité prodigieuse de pierres précieuses de toutes couleurs ik de toutes dimensions.

Après avoir admiré cette merveille, estimée à plus de 150 millions de francs, nous passons au musée, dont la porte est sur le même palier que la chambre du Conseil.

Le musée se compose d'une salle unique, voûtée en ogive, très longue, très élevée, ayant entre ses arcades latérales comme cinq chambres secondaires, au fond desquelles sont, d'un côté, les baies des fenêtres, de l'autre, leur simple imitation. Les murs sont ornés à profusion de moulures formant les dessins les plus variés, mais se répétant sur chaque partie semblable aux arêtes ik sur les plats. Aux voûtes pendent de pesants lustres en cristal, surchargés de pendeloques, allant avec de nombreux ik gigantesques candélabres, posés sur le parquet, ainsi qu'avec des appliques fixées contre les piliers.

TEHERAN.

Quarante fauteuils, dont le bois disparaît tout à feit sous d*cpaisses plaques d*or repoussées, bordent cette longue salle, au fond de laquelle est un trône décoré à la manière du trône des Paons, mais qui a, cette fois, la forme d'un siège à haut dossier. Il fut souvent utilisé, dit-on, par Feth Ali Chah. Au milieu de la salle sont alignés de grands vases en porcelaine & en malachite d'origine française, allemande & russe, entre lesquels se trouvent, plaquées d'or comme les fauteuils, trois

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