‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 21 sur 60 · M. RICHARD · texte numérisé non relu

M. RICHARD

Ncycr el-Moulk est frère du ministre de Tinstruétion publique, Mokhber ed-Dovleh, absent de Téhéran.

Le Dar ol-Fonoun (collège polytechnique) occupe, avec ses dépendances, presque la moitié de la partie nord-est de l'Ark comprise entre la place des Canons & la rue de l'Andcroun, d'une part, &, de l'autre, entre les rues Almasié ik Nasérié, par lesquelles on y accède. Les bâtiments en sont donc très étendus. Une cour intérieure est même assez spacieuse pour se prêter à des exercices de gymnastique, d'infanterie & d'artillerie.

Nasr ed-Din fonda le Dar ol-Fonoun en i8jo, cest-à-dirc deux ans après son avènement au trône. Primitivement il avait pour but de former des officiers, des ingénieurs civils & militaires, des médecins & des interprètes. Plus tard on y ajouta ime classe pour les mines & un cours de musique destiné à donner des chefs de musique à l'araiée. Paraii les premiers professeurs, on cite les officiers français envoyés en Perse, en 1855, sur la demande du chah. Grâce aux officiers du génie & de Fartillerie de cette mission, Fétude des mathématiques & du dessin géométrique prit un remarquable essor.

L'enseignement comprend aujourd'hui : les mathématiques élémentaires, la géographie, la cosmographie, la physique, la chimie, la minéralogie, la géologie, le dessin, la peinture, Tart militaire (artillerie & infanterie), la médecine, les langues persane, arabe, française, russe & anglaise. Des laboratoires de physique & de chimie, assez riches, permettent aux élèves de passer de la théorie à la pratique, tandis que l'enseignement de la médecine, qui n'a pas encore pu vaincre d'étroites idées religieuses, est tout théorique. Une bibliothèque fréquentée, contenant beaucoup de livres européens, suffit aux besoins des études.

Les élèves, au nombre d'environ deux cents, sont externes; ils entrent au collège le matin à huit heures, & en sortent à trois heures du soir, après y avoir déjeuné. Ils reçoivent chaque année un costume d'hiver & un costume d'été.

Deux Français, depuis bien des années en Perse, où ils jouissent de l'estime générale, M. Richard, mon compatriote tranc-comtois d'Autrey, près Gray, ik M. Vauvillier, ingénieur des mines de Sa Majesté, sorti de l'école de Saint-Erienne, professent au Dar ol-Fonoun, l'un, la langue française, l'autre, la minéralogie en tant qu'exploitation des mines & connaissance des minerais. Par leur caraâère, leur dévouement à leur tâche ik les services qu'ils rendent, tous les deux font aimer la France & les Français. Mir^a Kha2em, un érudit, qui a

TEHERAN.

longtemps étudié à Paris, est à la tcte des laboratoires de physique & de chimie.

28 décembre, — Aujourd'hui, le chah marie son favori avec une de ses propres filles. Kx\z es-Sultan a douze ans & Akhtal ed-Dovleh en a huit. J'assiste au défilé des pichkhèdmets qui apportent les cadeaux sur les grands plateaux habituels, sur les

M. VAUVII.MI-R.

medjmehs. Ils sont plus de cent, chargés de tous les produits du bazar, parmi lesquels je ne compte pas moins de trois cents pains de sucre. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Tout cela peut bien avoir été simplement emprunté pour faire téchéf^us, pour éblouir. Il est vrai qu'en raison de la qualité de l'emprunteur, ce qui n'est qu'un prêt peut aussi bien se transformer en cadeau, bon gré, mal gré.

4 janvier 1890. — On ne remet guère une supplique au roi, sans déposer en même temps près de lui un petit sac de soie ou

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de cacheniire, plus ou moins plein. Dernièrement, chez le premier ministre, six sacs pas mal gonfles lui furent laissés de la sorte 5 il y a quatre jours, le général Abbas Kouli Khan, ancien élève de notre école militaire du génie, adhiellement aide de camp du ministre de la guerre, apportait pareil sac joint à un pli cacheté 5 enfin, ce matin, Mouchir ed-Dovleh dépose à son tour devant Sa Majesté le plus gros sac que j*aie vu jusqu à présent. Tous ces sacs contiennent des pièces d'or : c'est le cadeau dû pour toute faveur demandée. Ehi haut en bas de l'échelle sociale, rien ne se fait sans cadeau, ehgol oupichJ^ch, selon qu'il est destiné à un supérieur ou à im inférieur. La moindre Éiveur, le plus petit service exige ebgol ou pichkèch. Le cadeau, il est vrai, constitue le plus clair de la solde de l'employé; on conçoit dès lors qu'il y tienne.

Mais ce que j'admire chez le chah, c'est sa façon de soupeser, sans en avoir l'air, le sac qu'on lui donne, & l'expression de sa figure selon qu'il est léger ou lourd. Il n'a pas besoin de compter les pièces qu'il contient 5 par cette simple & rapide épreuve, il est fixé à ce sujet.

8 janvier. — Je suis appelé en consultation dans l'anderoun du ministre de la guerre, le prince Naïeb es-Saltaneh, par son médecin, Mirza Ali Khan. Le chahzadè n'a qu'une femme, fille d'un oncle du chah, pour laquelle il a, dit-on, une grande affcélion. A mon arrivée, il me fait mille recommandations & me prie de ne pas quitter le palais sans lui rendre compte de ma visite, en passant par l'Otaq i Nizam (chambre des militaires), grand talar du ministère de la guerre, où il va m'attendre.

Ce n est pas la première fois que Naïeb es-Saltaneh envoie son médecin me chercher, soit pour les siens, soit pour quelque subalterne. Dernièrement, je suis allé de sa part voir un officier, Motamed Ni;5am, par qui j'ai appris une des façons de traiter, en Perse, entre malade & médecin. Sa maladie reconnue, une fluxion de poitrine des plus graves, je fais les prescriptions né-

TEHERAN.

ccssaires & je me retire. Mais à peine suis-je dans la cour, qu'il envoie me prier de revenir sur mes pas. C'est pour m'offrir de suite i,ooo tomans, si je veux m'engager par écrit à le guérir. Mon refus le met au comble de l'étonnement, non qu'il se croie par là en danger de mort, mais parce que voir résister à l'appât d'une telle somme passe ses facultés.

EMIN ES SULTAN, AYANT : A SA DROITL, EMIN EI.-MOULK, ËMIN E KHALVET, AZIZ KHAN, ABOUL HASSAN KHAN ET NASROl'LLAH MIRZA ; A SA GAUCHE, EMIN ES-SALTANEH ET NAZEM KHALVET; A SES PIEDS, DJEI.LAI. El -MOULK ET MOHAMMED KHAN.

Le palais habité par Naïcb cs-Saltaneh est dans l'Arkj appuyé à l'anderoun roval, il semble mcme faire partie du palais du chah. Il se confond, en outre, avec le ministère de la guerre, qu'un jardin sépare seul du Takht in Khanè,si bien qu'on peut aller de che^ le prince au Goulistan sans sortir dans la rue.

Ce côté de TArk, à l'est des rues longitudinales intérieures, est le plus important, puisqu'il contient, au sud, les palais du chah, celui de Naïeb es-Saltaneh, le ministère de la guerre.

iar*iai«ia ■iriovâit.

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&, au nord, les bâtiments du collège 5 le côté situé à Touest des mêmes rues ne possède au contraire que les écuries royales & la caserne des gardes, au sud de la rue de l'Anderoun, & l'arsenal, au nord, sans compter une mosquée abandonnée.

1^ janvier. — Depuis huit jours je soigne le premier ministre, atteint d'influen^a. Après lui avoir annoncé que je considère sa guérison comme définitive, il me remet un long papier couvert d'écriture persane & de cachets : c'est l'afte en règle par lequel il me cède un terrain à bâtir non loin de la place des Canons, en face du jardin de Lalè^ar (des tulipes). En me remettant ce titre, après m'avoir remercié de mes soins, il ajoute qu'il me donne ce terrain «avec l'espoir que j'y construirai une maison à ma convenance & que cela m'engagera à rester en Perse».

Pendant la maladie d'Emin es-Sultan, )'ai eu occasion de voir souvent la plupart des membres de sa famille. La fortune de cette famille ne remonte pas plus haut qu'au père, qui de saJ^t hachi (porteur d'eau en chef) de Nasr ed-Din a été fait premier ministre. Le sakka bachi ne savait ni lire ni écrire, mais son intelligence & sa prodigieuse mémoire suppléaient à son défaut d'instruftion, & il fut un remarquable premier ministre. A sa mort, en juin 1883, Mirza Ali Asgher Khan, son fils aîné, a été choisi par le chah malgré son jeune âge — environ vingthuit ans -- pour lui succéder comme premier ministre, avec le' même titre d'Emin es-Sultan (confident du roi).

De taille au-dessus de la moyenne, Emin es-Sultan a la physionomie ouverte ik franche, les traits réguliers & de grands yeux noirs^ sa barbe, qu'il porte courte, est toiirnie & noire comme du jais, ainsi que ses épais sourcils qui se rejoignent à la naissance du nc;c, signe de beauté chez les Persans. Très circonspeéi 6c sérieux d'habitude, il est causant & gai dans l'intimité & sait montrer, dans la conversation, toutes les ressources de ses brillantes qualités intelleéluelles. En somme, on peut dire que, sous tous les rapports, le premier ministre de Sa Majesté est un

homme bien doué, qui sait allier, dans ses hautes fondions, l'énergie & la décision à une sage prudence.

Emin es-Sultan, âgé d'environ trente-quatre ans, est l'aîné de ses trois frères : Emin el-Moulk, ministre des finances après avoir fait ses études pour être mollah 5 Sahabdjân, chargé du train de voyage (tentes, chameaux & mulets) du chah^ Hassein Khan, jeune homme imberbe & à l'air efféminé, déjà deux fois père à dix-sept ans. Il a une sœur mariée à Emin es-Saltaneh,

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