‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 22 sur 60 · LE CHAH PROMENK EN VOITURE DANS LH JARDIN DES ROSES · texte numérisé non relu

LE CHAH PROMENK EN VOITURE DANS LH JARDIN DES ROSES

fondlionnaire du ministère des finances. Son unique femme kii a donné une demi-douzaine d'enfants, dont quatre fils.

Sa Majesté se rend quelquefois chez son premier ministre, certains jours de fête de famille. J'ai assisté à une de ces visites qui rapportent gros au souverain. Le chah est resté chez Emin cs-Sultan une heure environ, 6c dans ce court laps de temps il a reçu : sacs pleins d'or, chevaux, faucons, châles, tapis, meubles de luxe & quantité de bibelots.

Il feillait entendre le miraJ^or (ecuyer) vanter les chevaux à mesure qu'ils étaient présentes : «Cest un cheval extraordinaire. . . C'est un cheval de grand tempérament. . . Cest un cheval de noble origine.» Il n'était nullement question des qualités physiques ordinaires, trop banales à ses yeux pour un animal destiné au roi, & qu'il ignorait probablement.

/ février. — Le chah vient de perdre son dernier fils, un enfant de quatre mois, né de Badii (chef), nom familier qu'il donne à la fille du jardinier en chef {baghbân bachï) d'un de ses palais d'été, une des plus jeunes femmes de son anderoun.

Bachi vit chez Emin Agdas, qui fait l'éducation de cette étoile naissante. Se charger ainsi d'une jeune fîUe, surtout si déjà elle a été remarquée par le chah, est un moyen d'attirer ce dernier chez soi, & la femme qui se croit délaissée ne se fidt pas faute d'user de ce moyen. Toutes les femmes de l'anderoun rêvent d'avoir un enÊmt. Ce désir est si vif en elles, que c'est là leur principal sujet de conversation avec le médecin, & qu elles ne manquent jamais d'être la proie du charlatan qui veut l'exploiter. L'enfant est le gage vivant des faveurs du roi. Il suffit au bonheur de la mère. Mais la femme stérile, qui voit passer les années & le maître s'éloigner d'elle, fait naturellement tout pour le retenir. Dans ce but, elle s'entoure de jeunes beautés, avec l'espoir que quelqu'une saura plaire.

Emin Agdas, bien qu'âgée & sans en&nt, n'est pas dans ce cas 5 si elle s'occupe de Bachi, c'est par pur dévouement pour son seigneur & maître; ses fondions de gardienne du trésor, qu'elle doit à la confiance illimitée du chah, la mettent à l'abri de tout abandon. Mais un malheur terrible l'attend : elle est menacée de perdre la vue. Depuis six à sept ans, elle est privée de l'œil droit, & voici que l'œil gauche se prend & que k vue s'aflfaiblit journellement 5 car ses médecins persans ordinaires l'amusent par un traitement insignifiant & des remèdes dont le plus sûr effet est de laisser la maladie progresser, alors qu'une

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opération s'impose sans le moindre retard. J'en ai déclaré l'urgence à Sa Majesté qui s'en est fort attristée, sans rien décider jusqu'à ce jour.

Soigner ces femmes n'est pas chose facile 5 le médecin doit çtrc doublé d'un diplomate, simplement pour savoir où elles soufFrent. Aussi, suis-je arrivé difficilement à connaître la maladie d'Emin Agdas. D'abord, trop de monde avait intérêt à la

LE CHAH, NAIEB ES-SALTANEH, MOULKARA, 12 ED-DOVLEH ET AUTRES PERSONNAGES,

AU GOULISTAN.

voir durer, cette maladie, craignait mon intervention & en éloignait le moment en empêchant qu'on m'appelât. Ensuite, une fois appelé, j'ai eu à vaincre la résistance même de la malade qui se plaignait de tout, excepté des yeux que je n'avais pas vus après trois visites. Un matin, enfin, je sortais de l'andcroun par l'Orangerie; le chah, qui m'attendait près de la porte, me demande ce que je pense de l'état d'Emin Agdas. Je hii réponds qu'elle se plaint de douleurs qui ne me paraissent pas inquié-

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tantes. — «Et les yeux?» me réplique-t-il vivement. — «Mais, Majesté, on ne m'en a pas parlé.» A cette réponse, il fait ap peler le chef eunuque d'Emin Agdas, Aga Bahram, lui parle avec animation, même avec colère, & me dit laconiquement : «Allez!» en m'indiquant de suivre l'eunuque. J'arrive chez la malade, qui, cette fois, me découvre sa figure & répond à mes questions sans hésiter.

Il en est de même ici de toute musulmane vis-à-vis du médecin européen. L'une d'elles, pressée pourtant par son mari qui a voyagé en Europe & parle français, n'a consenti à une consultation, que séparée de moi par un tapis tendu qui me la cachait complètement. La grande difficulté est de faire découvrir la figure. Une jeune femme qui a de beaux yeux n'hésite pas trop à les laisser voir, mais la bouche reste cachée & la vue de l'ensemble des traits n'est pas chose simple à obtenir. La plupart croient assez que le médecin doit être fixé sur leurs infirmités après avoir tâté le pouls, ce à quoi d'ailleurs les ont habituées les médecins du pays.

8 février. — Deux femmes étrangères sont, en ville, dans des anderouns privés. L'une d'elles, qui m'a fait appeler pour une légère indisposition, est originaire de la Suisse française. Gouvernante des enfants du Persan qu'elle a épousé, quand il était secrétaire de la légation de Perse à Vienne, elle l'a suivi à Téhéran, où son existence cloîtrée lui est fort lourde à sup porter. Il n'en serait pas de même de la camarade dont elle m'a parlé, une toute jeune Française qui se plaît à ce point dans sa nouvelle situation, qu'elle aurait résisté à des parents venus ici la chercher. Ces deux femmes vivent absolument à la persane, enfermées dans leur anderoun & ne sortant que sous le costume des musulmanes.

ij février. — Chaque jour Emin Agdas a ma visite. Elle va mieux, c'est-à-dire que les douleurs ont cessé, car le mal con-

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tinue sa marche, personne ne voulant se décider à ropération qui seule peut l'arrêter. A la moindre amélioration, la malheureuse femme m'accable de remerciements & me retient en m'offrant des cbirini (douceurs) 6l du thé, comme convaincue que je tiens sa guérison entre mes mains, & que mes soins seront en raison direfte de ses attentions. Possédée de cette idée, elle ne néglige rien de ce qu'elle croit pouvoir me gagner.

Aujourd'hui même, ne me dit-elle pas avoir demandé au chah pour moi de quoi batir une maison sur le terrain que m'a donné le premier ministre. Sa Majesté aurait répondu : «C'est à moi de lui bâtir cette maison.» Elle est si contente d'avoir obtenu cette réponse du roi, qu'elle la répète plusieurs fois.

Dernièrement elle a ouvert en ma présence deux grandes boîtes à bijoux, volumineux écrins à plusieurs compartiments pleins de quatre à cinq cents pierres précieuses montées, soit en boutons, soit en bagues, soit en longs chapelets. J'ai été surtout frappé de la dimension des émeraudes <S: des perles. Un chapelet d'émeraudes est fait de pierres allant de la grosseur d'un œuf de pigeon à celle d'un œuf de poule ordinaire. Les perles rondes dépassent les plus belles noisettes, mais bon nombre de perles oblongues sont beaucoup plus grosses. Une topa2e hémisphérique est comme une moitié de noix de bonne taille. Les rubis sont naturellement d'autant plus volumineux qu'ils ne sont pas taillés, & fort peu le sont. Les diamants de plu* belle eau sont plats & allongés; parmi les autres, beaucoup sont teintés en jaune, l'un d'eux est même bleuâtre. La plus grande turquoise est ovale & mesure bien 4 à 5 centimètres de long; la couleur bleue, asse2 foncée, en est des plus pures. Après cette exhibition est venu le tour de la montre apportée d'Europe par le roi à sa fevorite, cadeau dont elle est très fière. Le boîtier est couvert de diamants; la chaîne est formée de douze saphirs reliés entre eux par des brillants plus petits. Finalement, avant de fermer les écrins, ma malade en sort une bague surmontée d'un beau diamant taillé en rose, qu'elle m'offre gracieusement.

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Une autre fois, Emin Agdas m'envoie visiter son bain. Il se compose de deux pièces dont le sol & les murs sont tout en marbre blanc : la chambre de toilette ik le bain proprement dit. Au centre de la chambre est un petit bassin, avec un jet d'eau pulvérisée qui répand une légère fraîcheur 5 des takhtchès contiennent les divers objets de toilette; deux plus grandes niches se Élisant face & garnies d'épais tapis ressemblent à des couchettes. Ici la baigneuse quitte ses vêtements avant de pénétrer dans la seconde pièce, qui n'est autre chose qu'une étuve à moitié occupée par deux grands bassins pleins d'eau à température inégale. Le bain se prend d'habitude de la façon suivante : 10 minutes dans le bassin le moins chaud, 10 minutes dans le plus chaud, 10 minutes hors de l'eau, exposé à la vapeur d'eau. Ceci fait, bien enveloppée dans de moelleuses couvertures de laine, la baigneuse revient dans la chambre de toilette se coucher sur les tapis jusqu'à ce que la réaftion soit complète, & même souvent au delà, parfois près d'une heure. Alors la toilette commence, longue 6c minutieuse : les ongles des mains 6c des pieds sont teints en rouge à l'aide du be/mé; le l^bo/ noircit les sourcils en les agrandissant 6c en les réunissant au-dessus du nez; les pâtes épilatoires font leur besogne; les cheveux sont tressés serré en une infinité de nattes $ rien, en un mot, n est négligé pour que la femme à laquelle le souverain a jeté le mouchoir paraisse avec tous ses avantages. Et cette toilette au sortir du bain a duré. . . une demi-journée!

Les nombreux bains {hammam) de la ville, établis d'après ces principes, sont rigoureusement interdits aux chrétiens.

2j février. — Tcliéran, de /^/Â^r «propre», ne mérite pas son nom rhiver. La pluie, dont il n'était pas tombé une goutte d'avril à décembre, a eu pour premier résultat de transformer en boue la poussière des rues 5 6c la neige de quelques nuits froides de janvier, qui a été jetée des terrasses, rend la circulation difficile un peu partout, mais particulièrement à travers les rues

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étroites des vieux quartiers. Seul TArk fait exception : la neige y est, sinon enlevée, du moins mise en tas, autour desquels on peut passer. Les chiens plus ou moins galeux qui pullulent ont, comme les chemins, échangé leur robe de poussière contre une robe de boue.

Téhéran, d'une population de 130,000 habitants, approximativement, est entouré de fortifications bastionnées dont la

LA PLACE DES CANONS BT LA VILLE MODERNE, SOUS LA NElGtl.

terre a fait tous les frais. Cette enceinte a la forme d'un o6logone irrégulier, ou mieux d'un carré avec quatre pans coufxfs, exaftement orienté du nord au sud & de Test à l'ouest par ses côtés, qui sont percés de douze portes, c'est-à-dire de trois portes chacun, à l'exception du coté septentrional qui n'en a que deux, la troisième, celle de Chimran, se trouvant au pan coupé du nord-est. Toutes ces portes (drn'osrb), aux arcades élevées, aux tourelles élancées, aux appliques de faïences (l^ar/j/) multi-

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Une autre fois, Emin Agdas m'envoie visiter son bain. Il se compose de deux pièces dont le sol & les murs sont tout en marbre blanc : la chambre de toilette & le bain proprement dit. Au centre de la chambre est un petit bassin, avec un jet d'eau pulvérisée qui répand une légère fraîcheur 5 des takhtchès contiennent les divers objets de toilette $ deux plus grandes niches se Élisant fece & garnies d'épais tapis ressemblent à des couchettes. Ici la baigneuse quitte ses vêtements avant de pénétrer dans la seconde pièce, qui n'est autre chose qu'une étuve à moitié occupée par deux grands bassins pleins d'eau à températurc inégale. Le bain se prend d'habitude de la feçon suivante : 10 minutes dans le bassin le moins chaud, 10 minutes dans le plus chaud, 10 minutes hors de l'eau, exposé à la vapeur d'eau. Ceci fait, bien enveloppée dans de moelleuses couvertures de laine, la baigneuse revient dans la chambre de toilette se coucher sur les tapis jusqu'à ce que la réaftion soit complète, & même souvent au delà, parfois près d'une heure. Alors la toilette commence, longue & minutieuse : les ongles des mains ik des pieds sont teints en rouge à l'aide du bermé; le l^bo/ noircit les sourcils en les agrandissant & en les réunissant au-dessus du nez 'y les pâtes épilatoires font leur besogne 5 les cheveux sont tressés serré en une infinité de nattes; rien, en un mot, n'est négligé pour que la femme à laquelle le souverain a jeté le mouchoir paraisse avec tous ses avantages. Et cette toilette au sortir du bain a duré. . . une demi-journée!

Les nombreux bains [hammam) de la ville, établis d'après ces principes, sont rigoureusement interdits aux chrétiens.

ij février. — Téhéran, de /^/A^cc propre», ne mérite pas son nom l'hiver. La pluie, dont il n'était pas tombé une goutte d'avril à décembre, a eu pour premier résultat de transformer en boue la poussière des rues 5 ik la neige de quelques nuits froides de janvier, qui a été jetée des terrasses, rend la circulation difficile un peu partout, mais particulièrement à travers les rues

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étroites des vieux quartiers. Seul TArk fait exception : la neige y est, sinon enlevée, du moins mise en tas, autour desquels on peut passer. Les chiens plus ou moins galeux qui pullulent ont, comme les chemins, échangé leur robe de poussière contre une robe de boue.

Téhéran, d'une population de 130,000 habitants, approximativement, est entouré de fortifications bastionnées dont la

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