I.K B\ZAR ET LA M(>S<^'H. RDYAl.l
Le Ba2ar est un monde, un monde d'artisans c\ de marchands qui représentent tous les métiers, toutes les industries & tous les commerces, localisés en des endroits précis, sans être jamais mêlés les uns aux autres, très heureusement pour la commodité des acheteurs. Dans les murs épais qui soutiennent les voûtes sont creusées de vraies niches pleines de marchandises. Au bord de sa niche, l'artisan accroupi — je n'en ai jamais vu
travailler debout, quel que soit son métier — se livre à ses travaux avec une lenteur tout orientale, qu'explique dans une certaine mesure l'imperfeétion habituelle de ses outils.
Un simple voyageur européen s'arrêtera surtout devant les tapis, les étoffes & les armes. Mais quel régal pourra s'offrir l'amateur d'antiquités! Il passera des heures à admirer les livres à curieuses enluminures, les vieilles orfèvreries, les faïences à reflets métalliques {J^chi telài) si recherchées, dont les Persans ont perdu le secret de fabrication, & à faire son choix parmi tant d'intailles, comme les cylindres de la Chaldée, de l'Assyrie & de l'Elam, les sceaux des époques arsacidc, sassanide & autres, parmi les nombreuses monnaies des dynasties qui ont régné sur ces contrées depuis les premiers Akhcménidcs, plusieurs siècles avant la conquête d'Alexandre le Grand.
Téhéran, comme la plupart des villes de Perse, est alimenté d'eau par des kanots. Ceux-ci l'amènent de l'Elbour^; on en voit les tertres, indiquant les puits de forage, jalonner la plaine, quand on sort par les portes de Chimran & de Dochântèpè. L'eau entre donc en ville par le nord. Elle se distribue de maison en maison, allant des plus riches aux plus pauvres 5 mais ceux-ci n'ont généralement que le trop-plein des riches, &, par conséquent, manquent fréquemment d'eau, surtout en été, la saison où ils en auraient le plus besoin.
Un des effets de ce déplorable système est de transporter certaines épidémies, par toute la ville, avec la plus grande rapidité. Dans les vieux quartiers & dans le Ba2ar, l'eau coule le long d'un canal couvert creusé à peu de profondeur au milieu de la rue. De distance en distance sont ménagées des ouvertures plus ou moins béantes où chacun peut puiser, peut même laver ses hardcs, & où ne manquent pas de tomber bien des saletés du chemin. Que, d'après ce tableau, on juge de la qualité des eaux bues par les malheureux qui habitent les quartiers excentriques du vieux TeTiéran !
La glace, comme l'eau, joue un grand rôle dans les pays
chauds, en Perse principalement. Les montagnes de l'Elbourz, le Demavend en particulier, sont les grands pourv^oyeurs de glace des habitants de leur voisinage. A peu près toute l'année, des mulets en descendent des blocs du Demavend à Téhéran , où, hiver comme été, l'habitude est de glacer la boisson. Mais, en dehors de cette provenance, la ville en tire des nombreuses
SiESTi: Di: chah"
glacières établies dans ses murs, bassins étendus <S: peu profonds dans lesquels, en hiver, Fcau qui v est introduite de jour se congèle la nuit. La glace qui en résulte est, selon sa qualité, del)itée immédiatement ou emmagasinée dans des réservoirs clos (jal^jtchal) ^ sortes de caves à voûtes épaisses, cipables de la conserver jusqu'à l'été.
^'^ Dans SCS palais comme sous la lent le chah pendant son sommeil, tente, deux chambellans, au hiroiin, le massant discrètement pour marou deux femmes, à Tanderoun , veil- quer leur présence attentive.
De même qu'au nord, quelques riches Téhéranis possèdent à Touest de la ville, dans le quartier de Sengheletch, compris entre la porte du Jardin-Royal & la porte de Ka^vin, des parcs & des jardins au nombre desquels est TEmirié, qui appartient à Naïeb es-Saltaneh. Ces jardins doivent naturellement leur beauté à la quantité d'eau qui les arrose, aussi s'étendent-ils à l'entrée des quartiers par où l'eau pénètre en ville, afin de l'avoir en abondance & de première main. Le platane est ici l'arbre qui a la plus belle poussée $ il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'un ancien voyageur ait appelé Téhéran «la ville des Platanes».
2 mars. — Les pluies de l'hiver conmiencent à produire leur effet habituel sur cette ville toute construite en terre : les murs de pisé & de briques cuites au soleil, a'msi que les lourdes terrasses de terre, se détrempent & s'écroulent, ensevelissant sous leurs décombres, ici des enfants, plus loin des chevaux, des écuries entières; les voûtes du Ba^ar s'effondrent avec fracas, blessant ou écrasant quelque boutiquier.
Il ne pleut ordinairement pas à Téhéran du mois d'avril au mois de novembre; la première pluie de l'automne n'est même tombée, cette année, qu'au milieu de décembre; mais quand il pleut, il pleut à verse. La neige aussi feiit son apparition tard, dans la seconde quinzaine de janvier, presque toujours le soir ou la nuit, & en épais flocons.
/ mars. — C'est aujourd'hui l'anniversaire de la naissance d'Ali, que les chiites honorent autant, sinon davantage, que Mahomet, ne serait-ce que pour se distinguer des sunnites. Il y a eu grande revue au Champ de Mars l'après-midi, & feu d'artifice le soir, car le feu d'artifice semble être de règle à toute fête persane.
La revue a consisté en un défilé devant le chah, entouré de généraux la plupart sans commandement — ils n'en ont ja-
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mais eu ik n'en auront sans doute jamais, n'avant de militaire que le titre & l'habit, — de troupes dont l'instruftion laisse visiblement à désirer, si l'on excepte un régiment de cavalerie, habillé à la cosaque, dont le colonel & plusieurs officiers & sous-officiers sont Russes. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est de voir, aussitôt la revue terminée , officiers & soldats s'en aller chacun de son côté au sortir du Champ de Mars. C^est que, à part les gardes du palais, qui ont leur ciserne dans l'Ark, ik la cavalerie dite cosaque à ciusc de son costume, qui a la sienne au nord-ouest du C>hamp de Mars, tous ces militaires sont dispersés par toute la ville, où ils forment, pour bien dire à vie, des postes aux nombreuses portes, à tous les monuments publics, à tous les palais tk même à toutes les maisons privées de quelque importance. C>hacun rejoint donc son poste, à moins toutefois qu'il n'ait été équipé uniquement pour la revue — souvent à seule fin de hiirc nombre auquel ois il va déposer armes <S: bagages à l'arsenal c^ retourne ensuite à ses occupations ordinaires.
20 tthirs. Fcte du nouvel an, Nop^n^, Je me promène de bonne heure dans le Goulistan, comme chaque matin, en attendant le lever du roi, quand je l'aperçois sortant seul de la porte de l'Orangerie. Le chah me fait signe d'approcher. Je vais à lui. Il tient relevé de la main gauche le pan de sa tunique plein de turquoises; après un assez long triage, il retire du tas trois des plus grosses, les examine en tous sens <S: en choisit une plus foncée que les deux autres <S: de forme plus régulière; il me l'offi-e en disant : «C'est pour vos étrennes.»
En réalité, le Norouz n'est pas le premier jour de l'an persan. Les années des musulmans sont lunaires, & leurs fêtes ne correspondent pas à des dates invariables de notre calendrier; au contraire, la fête du Norouz a toujours lieu à l'équinoxe du printemps, lorsque le soleil entre dans le signe du Bélier. Il en résulte que le Norouz doit commencer à 6 heures 30 minutes
du soir, aujourd'hui, d'après les calculs du premier astronome de Sa Majesté, Xe^htcrchmas bachi. Bien avant six heures, l'immense salle du musée, où aura lieu la cérémonie, est bondée de mondé. Tous les corps de l'Etat sont représentés; les ministres & les hauts dignitaires sont à leur place respeftive. J'aperçois même des officiers généraux étrangers mêlés à cette foule. Ce sont, en effet, des cosmopolites qui, ayant plus ou moins acheté le
MEIDAN-ARK Ai: NOROUZ.
titre de général persan, ont jugé bon d'emprunter à leur nation d'origine ou de se composer, avec ce qui leur a plu dans les uniformes les plus variés, un costume qui se comprendrait s'ils ne le portaient qu'en carnaval.
Sa Majesté entre dans la salle à six heures & va ^'asseoir à la persane au pied du trône de Feth Ali Chah, sur un ancien tapis broché d'or, en s'appuvant au coussin garni de perles. Le chah, comme le jour du salam & comme dans toutes les grandes cérémonies, est constellé de pierres précieuses qui brillent du
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plus vif cdat sous les innombrables lumières des grands lustres, des hauts candélabres <Sc des appliques fixées à profusion sur les murs. D'ailleurs, l'aspeél de toute la salle, où sciniilleni tant de cristaux, est vraiment féerique.
De chaque côté du trône se tient le clergé; à quatre pas en avant & foisant face au roi, le premier ministre est debout, ayant à quelque distance à sa gauche le grand maître des céré monies, Zaïr ed-Dovleh, gendre de Sa Majesté; tnoi même je suis placé à deux pas derrière Mmin esSuhan, Icgcrcfncni à droite afin de mieux voir, en tcte de la muliitiidc varice des hauts fon6lionnaires.
A l'heure précise, le Grand Astronome vient gravement ^ à pas lents devant Sa Majesté, la salue en se courbaiii jus qu'à terre &, montre en main, lui annonce que la nouvelle année commence. Il se retire à rcciilons, <\ aussitôt deux mol lahs, à turban bleu foncé des seïds, présciifcnf siicccssivcmcnf des souhaits de bonne santé. PcriJarit que parlent ces dcsccn dants du Prophète, on se passe de main en main des jM^rtraits d'Ali, que chacun baise, ^^'k des grains «Je bic, svf/jbole d'jbon dancc, dont chacun mange. Kn rncrnc rcrnps, le mouchtchid (grand prêtre» écrit des versets p^rrc bonheur du Kotjii j Tin tcrîcur d'une tasse, v verse un li<juidc blanc, dissout avec vyin ce qu'il a écrit, passe cette ayrnp>sitioîj au chah, qui en b^/it, & que finis^nt les pcrsonrjagcs les pjiis voisins.
Ensuite Mcdicd cd-I>^vlcfj apporte une grande a/rl>cille pleine de pièces d'argent neuves, a jx:ii près de la dinje/r.ïon de nos anciennes pieu:^ Je 2. (xn^me^, âpjx:Içe'^ c/ja/jif j^/j f sous blancs , ^x la dcV/se devarjt le ro: ^juj^ de vj majn, cfj donne d'ab'/rd aux zri'ÀWw^.^ yiw a.-* {••.-•.ce", d-j ^arjg, cf* kiu plit les dcLir p'x.^et ie mon dojy.'.j'. </. ku d;"V']l>"-e ;ui\u a toute IV serrj'r:lée,. Viii^-'. y^Wd-i* lK\4\r Jj: o le Vd\^.:su^ p/o {fjndémt^r crrt' ijvo:' re,-; v^v '^iea:. ^y:"e 'i'*v:b-':ov de chahi!' vr*".i-, j-: i'x-.e*' 'v-l'-;.!'-' <• ;y/': - ". L 'i'^se v., mafiri « li ccrér-vr y. i- .*\'^v-/. .*- .'fe-fv>! ie p;ev,* i or
i8o TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
étaient mêlées à ces sous blancs. Mais Nasr cd-Din en a laiSvSc tomber la coutume.
jo mm. — Ce matin, au moment où je m approche du roi pour le saluer, il sort de sa poche & me met dans la main un énorme rubis en me demandant : «Qu'est-ce que c'est?» C'est un rubis de la plus belle nuance, non taille fie gros comme un œuf de poule, dont il a la forme. Il est traversé dans sa plus petite dimension par une sorte de bouchon en cristal. Sa Majesté me dit que le trou ainsi fermé a été percé pour y passer un cordon qui permît de le suspendre au cou du Veau d'or, ajoutant que «ce rubis provient d'un roi d'Abyssinic, & qu'il a été rap porté des Indes par Nadir Chah».
p mars. — Emin Agdas a perdu à peu près complètement la vue. Il ne m'a pas été accordé de faire l'opération d'iridectomiie que je propose depuis près de deux mois, & qui seule aurait pu l'empêcher de devenir aveugle. Le chah, qui ne veut pas contrarier sa favorite, la laisse libre; mais les intrigues de toutes sortes vont leur train & rendent hésitante la malheureuse femme, qui voit son mal s'aggraver de jour en jour. Les médecins persans, jaloux déjà de la situation que m'a faite la guérison du chah, se figurent avoir tout à redouter de la réussite d'une opération que je tenterais sur la favorite. Pour l'en détourner, ils l'ont d'abord ef&ayée dans la mesure du possible; puis, en présence de sa volonté formelle de suivre mes conseils, ils l'ont amenée à aller se faire opérer à l'étranger : de la sorte je n'en pourrai avoir la gloire, & leur influence sera sauve. En cela, ils ont été secondés par les eunuques, principalement par Aga Bahram, qui brûle d'envie de foire avec sa maîtresse un vovage en Europe.
Ils sont parvenus à leurs fins. Emin Agdas vient de se mettre en route sous la conduite de Sahad es-Saltaneh, gouverneur de Ka2vin5 Aga Bahram, le chef de ses eunuques, l'accompagne;
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Vienne est le but du vovagc. Mais, auparavant, il a fallu que j'explique au roi en quoi cx>nsiste rirideélomie; que je lui donne Tassurance que c'est une opération sans danger 5 que je lui déclare derechef qu'elle est urgente, qu'on a même trop attendu, que plus tôt elle se fera, plus il y aura de vue conservée : « s'il en reste », aurais-jc pu ajouter. En effet, je crois que cette femme ne s'est décidée au voyage qu'à la dernière extrémité, la cécité accomplie, poussée par l'espoir qu'on lui rendrait la vue. Quoi qu'il en soit, pour la dixième fois au moins le roi m'a demandé, quelques heures avant le départ : «Vous pourriez faire l'opération, c'est sûr?» montrant jusqu'au dernier moment son hésitation à laisser entreprendre ce vovagc, qu'il eût été si facile d'éviter.
Et cependant, nous sommes loin du temps où un chah in chah ne pouvait sortir de ses États, une de ses femmes à phis forte raison. Nasr ed-Din a eu la vc^lontc de rompre avec le passé : le premier il a franchi ses frontières pour son agrément. Ses conseillers européens, au nombre desquels a dû jouer un grand rôle son médecin français, n'ont pas été, il faut le dire, sans contribuer à lui faire prendre une détermination si contraire aux usages; mais encore a-t-il été nécessaire, pour arriver à leurs fins, qu'ils trouvassent en lui une intelligence capable dé les comprendre, un esprit éclairé <S. désireux d'acquérir davantage, & surtout des idées larges lui permettant de dominer les préjugés de son milieu.
A un de ses premiers vovages en Eurojx:, Nasr ed-Din avait même emmené avec lui quelques-unes de ses temmcs, dont deux favorites d'alors, Aniseh ed-Dovleh t\ Aïcha Khanoum; seulement, dès Mosaju, il s'était vu obligé de les renvoyer. Cette expérience n'avant pas réussi, ses hésitations à laisser partir Emin Agdas sont fort naturelles, d'autant plus qu'il n'ignore pas les intrigues de l'entourage. Cx^nstatons toutefois que, malgré tout, il a cédé au désir d'une femme malheureuse, mû par les plus louables sentiments.
14 avril. — M. de Balloy, à la fin de son congé, est venu reprendre sa place à la tête de la légation de France. En même temps est arrivé un représentant de la Belgique, M. le baron d'Erp, le premier que cette nation envoie en Perse.
Une concession de banque, sous les apparences d'une espèce de mont-de-piété, est accordée à MM. Poliakoff & Rafialovitch, deux Russes qui auraient désiré obtenir en même temps une concession de chemin de fer, mais qui n'ont pas réussi dans ce projet. De concession en concession, la Perse sera bientôt tout entière entre les mains des étrangers.
)0 avril. — Mois pluvieux. La pluie n'a fait qu alterner avec des apparitions de soleil de plus en plus chaudes. La neige couvre toujours les sommets de TElbourz; la température se maintient de ce fait à un degré convenable. Néanmoins je considère le moment venu de se garantir sérieusement des rayons solaires &: j'adopte pour coiffure le casque en liège.
Les Persans sont en plein Rama2an, qui a commencé cette année le 20 de ce mois. Pendant trente jours, ils ne doivent ni manger ni fumer, du lever au coucher du soleil. C'est évidemment gênant 5 mais qu'à cela ne tienne : ils mangent & fument la nuit. A Téhéran, les rues & les ba2ars sont déserts tout le jour, chacun dort; en revanche, la vie reparaît le soir, le mouvement &: le bruit se prolongent même bien avant dans la nuit, pour ne pas dire toute la nuit. Voilà une façon de pratiquer le jeûne qui n'est assurément pas celle des chrétiens; &: si ces disciples de Mahomet veulent par là se distinguer de ceux du Christ, qu'ils soient satisfaits, ils y réussissent.
24 mai. — La légation d'Angleterre célèbre aujourd'hui l'anniversaire de la naissance de Victoria; elle a sorti tous ses drapeaux, que ses goulams sont occupés à placer quand je passe le long de ses murs, ce matin, en allant au palais de Nagarestan opérer d'une cataraéle Badr es-Saltaneh, une des femmes
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d'origine princièrc de l'anderoun royal. Afin de se placer dans les meilleures conditions hygiéniques possibles, Badr cs-Saltaneh a obtenu de Sa Majesté, sur mes conseils, d'être opérée dans ce magnifique palais où elle sera seule, & qu'elle est autorisée à habiter jusqu'à complète guérison.
PL.^Ch ET PKLMS I>t NA(i\KKSI\S \ n jni K lt\ K'>l KhNN
Le palais de Nagarcstan est dans le quartier neuf, au nord de la place de ce nom. On pénètre dans le jardin, où s'cicvent SCS diverses constructions, par une grande porte à très grand balakhanè. Après avoir parcouru une interminable avenue, tracée large & droite au milieu de hauts platanes, on arrive à une première rangée de bâtiments, qui sert en quelque sorte d'entrée à une sea^nde rangée, située au centre du jardin au fond duquel est l'anderoun, pavillon bâti autour d'une cour carrée & contenant une série de chambres semblables entre elles.
Fcth Ali Chah en avait Élit sa résidence favorite. C'est à ce
palais que Timagination populaire rapporte certaines légendes qui ont cours sur ce souverain, entre autres celle qui consiste à lui prêter le divertissement d avoir fait glisser ses femmes, dans le costume de notre première mère, sur une glissoire aboutissant à un grand bassin rempli d'eau. On dit aussi qu'il aurait eu de ses six cents femmes six cents enfents, dont cinquante la même année.
Ce qui est indubitable, c'est que Feth Ali avait une belle barbe, de dimension point commune, en admettant même que ses peintres ordinaires aient un peu force la note pour lui plaire, car il était fier de sa barbe. On en peut juger par une peinture du palais, qui le représente sur son trône, au milieu d'une douzaine de ses fils, chiflfre qu'on aurait le droit de trouver feible pour un homme si prolifique, si l'on ne supposait qu'ils ont été choisis entre tous à cause de la similitude que présentait leur barbe avec la barbe paternelle, ressemblance discrète, mais non moins flatteuse pour un père.
Revenons à notre opération. Une chambre a été préparée à' cet effet dans une des ailes du palais proprement dit : des rideaux foncés destinés à masquer la lumière du jour sont aux fenêtres; une table longue & solide, construite d'après mes indications & sur laquelle se trouvent un matelas & des oreillers, occupe le milieu de la pièce; instruments & objets de pansement sont étalés sur un guéridon à ma portée; tout est prêt. Badr es-Saltanch, entourée de son fils, bel enfent de six à sept ans, de son frère, de trois eunuques & de quelques amies, fiiit rstel^afi^^^ une dernière fois pour savoir si l'opération réussira. Le sort est favorable, elle est contente, chacun la félicite & l'encourage. Je crois le moment venu de dire que je n'attends plus que la patiente. Les femmes se retirent, emmenant l'enfant; le frère ik les eunuques restent. Badr es-Saltaneh s'ap-
^'' Les Persans consultent le sort livre, gcncralement le Koran;ww/P, de trois façons : estikj*rè se fait avec avec 4uatrc des mobiles sur une tige le thhih (chapelet); fal, avec un en cuivre.
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proche alors cx>ntrc un tabouret appuyé à la table, prend un Koran que lui tend son frère, le baise, le place sur le tabouret, met le pied dessus & monte posément sur la table. Durant l'opération règne le plus profond silence, que je romps le premier en annonçant que tout est heureusement terminé.
Emin Agdas a été opérée de Tirideétomie par le professeur Fuchs, à Vienne, il y a jaste un mois, le 24 avril; elle n'a pas encore quitté la capitale de l'Autriche. On dit que le chah était disposé à laisser Badr es-Saltanch partir avec clic en Europe, mais qu'elle a voulu être seule l'objet d'une telle faveur.
9 juin. — Mon opérée, heurease au delà de toute expression, est guérie ik sort depuis quelques jours dans le jardin, riant de se voir avec des lunettes à grands verres fumés.
Etcmad el*Harem m'apporte les compliments du roi, absent de Téhéran pour quelques jours, sur la réussite de l'opération. Il me confirme que son maître avait autorisé Badr cs-Saltanch à partir avec Emin Agdas, ajoutant que «c'est bien heureux qu'elle ne soit pas parne, car Emin Agdas revient aveugle après avoir causé une très grande dépense». Il m'apprend que le professeur Fuchs a reçu 1,500 tomans d'honoraires en dehors des cadeaux, c'est-à-dire ii,oco francs à peu près.
2) juin. — Emin Agdas, arrivée de Vienne, est rentrée ce soir à Tanderoun.
Que ce raour si attendu, avant lequel le chah n'a pas voulu se mettre définitivement en route, nous permette de quitter enfin Téhâan, & nous serons tous au comble de nos vœux. La chaleur devient intolérable. On ne peut plus dormir. Les habitants passent le jour dans les sous-sols (^ir^min) & la nuit sur les terrasses ^pf^iuhtcbam). Et pjurunt bien des traînées de neige brillent ena>re sur les sommets de FElbourz. Mais le s^ilcil est si chaud!
Le mirza, qui a traduit en persan le rapp>n du médecin
autrichien, me dit y avoir lu que ((Tœil opère distingue les cinq doigts de la main, quand on les met dans la direélion de Touverture artificielle de l'iris ». Et il plaisante fort de ce que, dans ce rapport, « l'ancienne servante de Tanderoun» soit traitée de «Sa Majesté la Reine».
Mir^a Méhémed Khan vient de m'assurer que sa sœur est totalement aveugle; même, selon lui, «elle ne voy^t déjà plus