CHAPITRE IV
LKS MAISONS I)K PLAISANCK HT LKS CIIASSKS ROVAI.KS. L'KLBOrR/!:. — LK MA/KNDKRAxN.
Le chah est absent de sa capitale, chac|iie année, du milieu du printemps au milieu de l'automne. 11 passe Tepoque des chaleurs dans ses palais des environs ou en voyage, transportant son camp tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, à sa fiintaisie, mais le plus souvent sur les hauts plateaux ik dans les fraîches vallées des montagnes de l'Elbour^. Il part d'habitude dans la première moirié du mois de mai, alors que la chaleur commence à se faire sentir sérieusement à Téhéran.
On peut dire que Nasr ed-Din est un vrai nomade. En dehors de SCS déplacements de l'été, il ne manque jamais d'aller chasser à Dochântèpè ik sur les bords du Djadj-Roud, pendant huit à quinze jours, à la fin de l'automne ik même au milieu de l'hiver, sans parler des fréquentes journées qu'il va passer à Chah2adè-Abdul-A2im ou dans quelque palais peu éloigné de la ville, seul avec quelques chambellans.
C'est ainsi que nous avons chasse à Dochântèpè du i"" au 6 décembre 1889, ensuite à Djadjroud du 7 au 16, Tun à 2 & lautrc à 5 farsakhs de la capitale, dans la dire6lion de Test. Le peu de temps qu'on est resté absent n a pas empêché le chah de se faire suivre d'environ cent cinquante femmes, dont le défilé, dans trente voitures & dix-sept litières {talçhtéirvân, litt. : lit de route), ne laissait pas d'être curieux. Ces grands carrosses d'un autre siècle contiennent la plupart quatre femmes, alors que deux, accroupies, emplissent un takhtérèvân, dans lequel une personne couchée serait à l'aise si l'on fait abstra6lion des mouvements communiqués par les inégalités du chemin & les faux pas des mulets. Le takhtérèvân est imc litière couverte, tout en bois & ne possédant qu'une ouverture, garnie de rideaux, sur ses côtés 5 il est solidement fixé au milieu de deux brancards, entre lesquels sont attelés les deux mulets, l'un devant & l'autre derrière, destinés à le porter. Pour qui craint le cheval, il n'y a souvent pas d'autre façon de voyager en Perse, où cette pesante boîte est le véhicule ordinaire des femmes, avec le J^djaveh, sorte de cacolet sous une capote d'étoffe, plus incommode encore.
Le palais de Dochântèpè est au sommet d'un monticule isolé, à la limite de la plaine. Deux chemins partant de la route conduisent à ce palais. Le premier, à la pointe ouest, est à découvert 5 le second, sur la pente sud, bifiirqué à son point de départ, monte entre deux murs composés d'arcades feintes successives. Si l'on s'engage dans ce dernier chemin, le plus habituellement suivi, on arrive d'abord, après une montée assez pénible, à des habitations d'eunuques j les laissant à droite, bientôt se présentent les murailles de l'anderoun; tournant alors à gauche, on suit le pied de ces murailles jusqu'à l'extrémité ouest du sommet de la colline, sa partie la plus élevée, & l'on est au pavillon même du chah, que terminent une terrasse & un belvédère, d'où la vue plonge au loin sur Téhéran & la campagne environnante.
LES MAISONS DE PLAISANCE
Le jardin s'ctcnd dans la plaine, de l'autre côté de la route, au sud du palais. Il renferme une ménagerie contenant un grand singe, quatre lions & lionnes des gorges de Chirac (de chir, «lion»), trois tigres du Mazenderan, un léopard & trois panthères des bords du Djadj-Roud; de plus, cinq ours du Demavend qui, eux, sont tout simplement attachés à des piquets, au milieu d'une allée, &: font une vie infernale dès qu'ils entendent quelqu'un approcher.
DOCHANTEPh.
Les écuries royales sont à Test, contre le mur du jardin. Plus loin, soas des arbres, le long de la route, sont cparscs les maisonnettes habitées par la suite de Sa Majesté. La mienne est contiguc à celle d'Etemad cs-Saltaneh.
Ici, pour la première fois, j'ai eu occasion de voir la grande favorite Aniseh ed-Dovleh, qui m'a fait appeler. Femme d'une cinquantaine d'années, un peu forte, à figure charnue cS. large, mais de bonne expression, elle est selon l'idéal persan de la beauté féminine. On la dit bonne ik intelligente, <S: c'est assu-
rément une personne charmante & d agréable conversation. Gaie & souriante, elle ne prend un air sérieux, même triste, qu en parlant du chagrin qu*elle éprouve d'être arrivée à son âge sans avoir eu d'enfant, ne faisant en cela pas exception à la règle de l'anderoun royal.
Les parties de chasse du roi, à Dochântèpè, ont été peu fruélueuses : ni bouquetins ni gazelles ne se sont laissé approcher. Pour ma part, n'ayant point dédaigné le gibier ordinaire, je ne suis pas rentré bredouille une seule fois.
Le 7, nous reprenons notre route vers l'est dans les mêmes conditions, c'est-à-dire avec la même file de voitures & de litières. Quittant la plaine, nous passons entre les plus bas contreforts de l'Elbourz, rencontrons un caravansérail, laissons à droite le palais de Sourkh i Hessar ôc à gauche la route de Mechhed i Ser, & arrivons à Djadjroud en trois heures.
Djadjroud n'est autre chose qu'un rendez-vous de chasse. L'habitation du chah y est sans importance architeaurale, bien qu'assez étendue. Elle est bâtie sur la rive droite, haute en cet endroit, du Djadj-Roud, où s'élèvent, en même temps que les quelques maisons du village, les habitations, fort simples aussi, des principaux personnages, ministres, chambellans & autres, habitués à suivre le roi dans ses pérégrinations, un certain nombre étant sous la tente malgré le fi-oid.
Dès notre arrivée, le chah me dit que je peux chasser partout; il m'engage même beaucoup à aller tout particulièrement dans certaines saulaies qui bordent la rivière, sans m'en donner la raison, mais avec un sourire qui m'indique qu'une surprise m'est réservée. Là, en effet, est la plus gardée de ses chasses, là se trouve un gibier que lui seul peut tirer : des fiancolins apportés d'Arabie, d'autant plus ménagés par lui-même qu'ils ont eu beaucoup de peine à s'acclimater. J'ai battu l'endroit indiqué & j'ai tiré un francolin, discrètement, à seule fin de fiiire connaissance avec ce gibier que je rencontrais pour la première fois; puis je me suis vite éloigné pour n'être pas tenté
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d'en tirer un second, mon coup de fusil en ayant fait fuir d'auu-es que j'ai aperçus à travers les jeunes saules.
Tel est Thomme chez le roi, un homme essentiellement bon, heureux d'être agréable à qui s'en rend digne. Jusqu'à présent je n'ai jamais eu affaire qu'à l'homme, dont les qualités du cœur n'ont pas tardé à me gagner.
F\UC()NNIER A CHRVAI..
Apres plusieurs jours de recherches infruétucuscs, des gardes à cheval apportent la nouvelle, le lo, qu'ils ont découvert un troupeau de bouquetins sur la rive gauche de la rivière, dans la dire6lion du nord-est. Le chah arrête l'heure du départ : demain matin à neuf heures, & m'invite à me tenir prêt à partir avec lui. Il n'v a crainte que je manque au rendez-vous! d'autant moins que le roi, afin que je puisse le suivre plus facilement, vient de me donner un de ses propres chevaux, une robuste bête de cinq ans, du Khorassan. Avec les deux que j*ai'dcjà, je pourrai chasser dans de bonnes conditions. D'ail-
leurs, trois chevaux, ce n est pas trop, si Ton veut participer sérieusement à ces chasses pendant lesquelles le chah fatigue toujours plusieurs des chevaux de main qui le suivent.
Nous partons donc à la recherche des bouquetins le ii, à neuf heures du matin, favorises par une légère couche de neige tombée la nuit dernière, qui permettra aux gardes de foire plus facilement le pied. Nous voyons d'abord une bande de sangliers que nous ne pouvons approcher. Il faut dire qu il n est pas feit de grands efforts pour y parvenir. Les Persans, pas plus que les autres musulmans, ne mangent la chair du sanglier $ ils ne chassent donc pas réellement ces animaux, qu ils laissent sur place s'il leur arrive d'en tuer.
A on2e heures, les bouquetins sont signalés. Laissant là nos chevaux, nous allons nous embusquer sur un rocher, vers lequel vont rabattre le gibier des cavaliers qui l'ont entouré & le cément de plus en plus en se rapprochant de nous. On voit cinq bouquetins étalés dans la neige, sur laquelle ils se détachent distinftcment. Ils commencent à apercevoir les cavaliers, sont aux écoutes, se lèvent & viennent dans notre direftion pmdemment, sans trop se hâter. Le chah, que naturellement on laisse tirer le premier, tue un superbe mâle. A peine ce coup de fiisil lâché, une fusillade nourrie, vrai feu de peloton, se feit entendre 5 mais elle n'a d'autre résultat que d'accélérer l'allure des quatre autres bouquetins qui disparaissent en un clin d'œil.
Nous descendons de notre rocher dans la plaine, où quelques tentes sont rapidement dressées & les déjeuners servis. Inutile de dire quel bel appétit règne à ces repas de chasse, surtout quand il a été bien aiguisé par un bon froid sec comme ce matin.
Chacun a déjeuné ëc attend. Le chah me fait appeler. Il me dit qu'il ne chassera plus aujourd'hui, qu'il va prendre un peu de repos & s'en retournera. Seulement il m'offre une chasse au faucon si tentante, nouvelle qu'elle est pour moi, que je m'empresse de l'accepter malgré la neige qui commence à tomber.
LES MAISONS DE PLAISANCE
En conséquence. Sa Majesté met deux fauconniers à ma disposition & me donne pour compagnons plusieurs chambellans, parmi lesquels Taffable Naïeb Na2er. Deux heures de cette chasse — dont je ne ferai pas mes délices, tant j'ai peine à voir l'effroi du gibier poursuivi par les faucons — nous ont donné perdrix & tihous. Nous rentrons à quatre heures, suffisamment fatigués. L'excellent cheval dont m'a fait cadeau Sa Majesté n'a pas été inutile.
LE CHAH SOUS SA TENTK DK CHASSK
Le 12, la neige n'a cessé de tomber qu'à l'approche de la nuit; il a été impossible de sortir. Mais, le 13, sans tenir compte d'une très épaisse couche de neige, nouvelle grande chasse de dix heures du matin à quatre heures du soir. Nous marchons depuis plus de deux heures par monts & par vaux, à travers un pays accidenté, sans le moindre sentier, enseveli sous la neige d'où ne sortent par-ci par-là que de rares <Sc maigres arbrisseaux. Et l'on va bon train, des grands fauves, panthères
ou léopards, ayant été signalés dans une contrée beaucoup plus éloignée que celle où nous étions avant-hier. On va si vite que, m'étant arrêté pour tirer un renard & feire seller mon second cheval, dix minutes peut-être, j'ai mis une demi-heure à rejoindre le roi, dont j'aurais perdu la trace sans les pas des chevaux sur la neige.
Il est une heure quand nous arrivons dans la région où les fauves ont été vus. Depuis quelque temps déjà, nous relevons des pas de sangliers & des pas de mouflons ou de bouquetins; mais voici, bien reconnus par les gardes, des pas tout frais de grands fauves 5 ils sont deux & vont dans la direâion du nord, précisément celle que nous suivons. Nous faisons halte & descendons de cheval. Des cavaliers partent à droite & à gauche explorer les environs, tandis que le chah monte sur un rocher où nous l'accompagnons. A l'aide d'une forte lunette sur pied, il suit les pas, les perd, les retrouve ik enfin déclare que les fauves doivent être sur un petit plateau à environ 500 mètres de nous à vol d'oiseau. Remontant à cheval, nous longeons la vallée pendant un bon quart d'heure, après quoi, faisant le moins de bruit possible, sans nos chevaux, nous gravissons à pied un monticule d'où l'horizon s'étend assez loin devant nous, & d'où nous ne tardons pas à apercevoir deux animaux, de la taille d'une panthère, couchés à 150 mètres près d'un petit buisson. Nous voyons aussi les cavaliers partis en exploration revenir de notre côté en se rabattant sur notre gibier. Vite nous gagnons, en nous dissimulant de notre mieux, un rocher qui est devant nous & nous masque un peu la vue, ce qui nous rapproche sensiblement. Le chah ne veut pas attendre que les Éiuves se lèvent; il les voit à bonne portée, tout près l'un de l'autre, & n'hésite point à demander son fusil. Comme de coutume, le roi tire d'abord, mais presque en même temps tous nos fusils partent. Rien ne bouge. Les cavaliers pressent le pas, conduits par Medjed ed-Dovleh que nous voyons fondre sur les fauves & en achever un, en lui passant son khama au travers
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du corps de la façon la plus naturelle du monde. Ce diable d*hommc porte sur sa figure décision & bravoure. L'autre fauve avait été tué raide. Ce sont deux panthères à peu près de même taille & d'une maigreur qui prouve que, dans ces déserts, les grands carnassiers ne font pas tous les jours bombance.
Cette chasse m'a beaucoup intéressé. Je suis reconnaissant à Sa Majesté de m'en avoir procuré les émotions. Pour le chah ik pour son entourage, chasser les fauves les plus redoutables est tout ce qu'il y a de plus simple : ils chassent vraiment la panthère comme nous le lièvre, en allant droit devant eux. On m'a raconté qu'une panthère poursuivie de la sorte s'était réfugiée dans une caverne. Comme on attendait en vain sa sortie, un garde pénètre dans la caverne, d'où la bctc effravée part aussitôt d'un bond & se fait tuer par le chah. N'empêche que le bonhomme jouait gros jeu.
Fiers de nos deux panthères, portées triomphalement, nous rentrons au coucher du soleil, en faisant caracoler nos chevaux qui, harassés ik l'estomac vide, se passeraient volontiers de cet exercice qu'ils doivent trouver assez intempestif.
Cette belle journée est suivie de deux jours de pluie, d'une pluie torrentielle qui fond la neige & détrempe la terre. Impossible de mettre les pieds dehors. Si encore nos maisons nous oflFiraicnt un abri! mais les terrasses, desséchées par sept à huit mois d'ardent soleil, sont sillonnées de crevasses qui laissent passer l'eau, & nous sommes inondés. Djadjroud n'est plus tenablc. Le 16, nous revenons à TeTiéran.
ijjuin 1890. — Sa Majesté a voulu attendre qu'Emin Agdas soit de retour de Vienne; c'est pourquoi le départ annuel a été retardé. Ce matin seulement nous avons fui Téhéran, sa chaleur & sa poussière, & nous voici à Sahabkranié, le chah ik une partie de l'anderoun au palais, sa suite sous la tente. Sortis par la porte de Chimran &c laissant à droite les palais d'E^hretabad & de Kasr i Kadjar, la Monnaie, la Poudrerie ik le grand jardin
de Saltanetabad, nous sommes arrivés d'une traite, en moins de trois heures, à notre première étape de l'été.
La route, d'habitude très poudreuse, a été arrosée fort à propos pour le passage du chah. Elle est bordée d'arbres, dont l'ombre n'est pas non plus à dédaigner, & qui présentent cette particularité d'être couverts de roses. En effet, des buissons de rosiers, poussés parmi ces troncs serrés & plongeant comme eux dans le ruisseau, envoient jusqu'aux cimes feuilles & fleurs chercher l'air & le soleil. Rien de plus gai que ces roses suspendues aux branches.
Je dois tout mon campement à la munificence royale. Afin que je puisse le commander moi-même, l'avoir à ma convenance, le chah m'a donné 100 tomans il y a trois mois, au lieu de mettre à ma disposition quelques-unes de ses propres tentes, selon l'usage. Mon campement se compose de quatre tentes : une grande tente {tchaderbou^urg)^ une tente de domestiques [tchader muJ^)^ une tente-cuisine {J^rJ^anè) & une tenteindispensable {tchartchoub, litt. : aux quatre bâtons).
Tchader bouzourg m'abritera, tente carrée qui comprend deux doubles tentes, l'une recouvrant l'autre. L'extérieure, de 6 mètres carrés, est blanche à la fois en dehors & en dedans. L'intérieure, de 4 mètres carrés, est bleu foncé en dehors & doublée en dedans d'un kalemkar représentant des chasses, où lions & cerfs s'enfiiient à qui mieux mieux, où des paons étalent leur superbe queue, où différents oiseaux voltigent parmi des feuillages ik des fleurs. Toute grande ouverte, ma tente couvre donc une assez belle surface 5 elle ne manque pas d'importance; c'est, d'ailleurs, une tente de vingt cordes ou vingt piquets, comme on dit ici. Mais, si étendue, si double & si doublée qu'elle soit, malgré ses quatre épaisseurs d'étoffe, malgré le large corridor d'un mètre, qui circule autour de la tente intérieure, ce n'en est pas moins une tente. Si je pouvais l'oublier en admirant les dessins du kalemkar, le soleil qui darde ses rayons sur ma toile me le rappellerait vite. Il est quatre heures.
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mon thermomètre marque 31 degrés dehors, à l'ombre, & 35 degrés sous la tente, dont, pourtant, tout un côté est ouvert; & l'encre sèche sur ma plume avant de finir le mot, qui est sec lui même à peine tracé. Que sera-ce en plein été?
La tente-cuisine est indigo, comme le vêtement de ville des femmes persanes, qui porte le même nom de tchadcr. Les deux autres tentes sont blanches.
TCHADKR BOUZOrUG.
Quatorze mulets, conduits par deux muletiers, ont été mis à ma disposition pour transporter mes quatre tentes &. tout mon matériel de nomade. J'ai, en outre, trois chevaux pansés par un palefrenier, Izct Ullah, homme doux & pacifique, d'un calme imperturbable, de qui je ne connais pas encore le timbre de voix, encore qu'il soit depuis six mois à mon service.
Tel est mon train de voyage, dont Sultan Ali, mon valet de chambre, a la haute diredlion, dont il est le fM^r (majordome), selon l'expression consacrée. En dehors des titres qui
sont portes en guise de noms proprés & ont été donnés ou, plus cxaâement, vendus par le gouvernement, chacun prend, en Perse, le nom qui lui convient. Celui-ci est khan & celui-là sultan, l'un & l'autre de par le même droit : leur bon plaisir. C'est à cette fantaisie que je dois d'être servi par un sultan. Par contre je ne me vanterai pas de mon cuisinier, gâte-sauce indigne d'un autre nom, protégé de Sultan Ali qui s'est engagé à en faire un maître queux.
^ojuin. — Mes tentes sont seules dans le jardin du biroun de Hassanabad, belle propriété de mon ami Etemad es-Saltaneh. N'étaient les moustiques du grand bassin près duquel elles se trouvent, moustiques dont j'ai trop souvent la visite, on ne pourrait rêver plus agréable campement. L'ombre & Tcau ne manquent pas; la vue s'étend au loin, bien au delà de Téhéran. A mes pieds sont les vastes jardins, ombreux & fiais, au milieu desquels disparaissent les maisons de campagne que les diplomates étrangers habitent pendant la saison chaude : Tcdjrich, où flotte le drapeau français; plus bas, à droite, Zerghindeh, avec la légation de Russie, & Serasiab, avec l'ambassade turque, puis à gauche, Goulahek, à l'Angleterre. Cet ensemble constitue Chimran ou Chemiran, le premier dérivant du nom de Sémiramis, qui aurait possédé ici des palais, le second, de chems Iran (soleil de la Perse). Vers l'est, s'étend Niavaran, comprenant le palais de Sahabkranié, qui appartient à Sa Majesté, & le palais de Kamranié, propriété du chahzadè Naïeb cs-Saltaneh, dont les jardins descendent jusqu'à Roustemabad. ,
Il n'y a pas que le chah & sa suite, les légations & tout leur personnel à abandonner Teliéran l'été; un bon tiers de la population fuit aussi cette ville, rendue intolérable par la chaleur, où l'eau ne suffit pas toujours à la consommation. Chimran est la villégiature de prédile6lion. A l'approche des chaleurs, ses villages se peuplent de Téhéranis, & des tentes paraissent de tous côtés au pied des montagnes. Ceux qui ne craignent pas
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le voyage transportent leurs pénates dans les vallées du Lar. D'autres vont chercher la santé aux sources alcalines qui sortent du Demavend, à Ira, Ask & Abigherm (eaux chaudes), dont les abords se couvrent de tentes en juillet-août.
JAUDIN DB KAMUANIË.
2 juillet. — Le palais de Sahabkranic est situe en haut de Niavaran, sur le penchant des collines qui le dominent au nord. Pour la saison, il n est pas asse2 garanti au sud, où ses jardins
devaient vers la plaine & le laissent exposé aux rayons du soleil presque tout le jour. Son entrée est à l'ouest, au bout d'une large avenue. Après avoir traversé une longue cour bordée à droite de construâions basses servant de logement aux gardes & à quelques autres serviteurs, on passe sous une voûte qui conduit au jardin sur lequel donne la façade septentrionale du palais. Quand j'arrive de Hassanabad & que je me trouve dans ce jardin, à l'ombre de ses saules gigantesques, au bord de ses bassins entourés de fleurs, j'éprouve la plus agréable sensation de fraîcheur. De ce côté, le palais se compose de deux bâtiments parallèles fort simples, reliés entre eux par im bâtiment un peu plus bas. Celui-ci contient surtout un immense talar à son premier étage, alors que les deux autres sont divisés en une infinité de chambres. Du côté du sud l'aspeft est différent : le terrain est en pente & les construâions sont nécessairement plus élevées. L'anderoun est à l'est, contigu au palais. Plus loin, sur la pente opposée à l'entrée du palais, sont les cuisines & XahdarJ^atiè (maison de l'eau). Dans la journée. Sa Majesté se tient le plus souvent au rez-de-chaussée du pavillon central, dans une sorte de zirzamin frais, sous le grand talar destiné aux réceptions officielles & au salam des jours de fctej mais, après y avoir déjeuné, elle reste parfois au talar, quand la température le permet.
L'anderoim de Sahabkranié est un des plus importants & celui, peut-être, où les femmes sont le mieux. Au milieu d'un superbe parc aux platanes* géants, où se trouvait autrefois le •palais de Fcth Ali Chah, démoli par Nasr cd-Din pour construire plus bas le palais aâuel, les femmes sont dans une quarantaine de pavillons isolés, de chacun trois pièces au moins, avec une véranda à l'entrée de la plus grande. De plus, séparées des autres par un mur, se trouvent, à droite, l'habitation privée d'Emin Agdas, à gauche, celle d'Anisch ed-Dovlch, composée de plusieurs pavillons bâtis jadis à l'intention de la mère du chah.
4 juillet. — La chaleur nous oblige à partir. A l'aube, nous prenons le chemin du Lar & gravissons bientôt les premiers coteaux de TElbourz. Le pays que nous traversons est aride ; les collines sont à sommets arrondis dont l'ensemble forme de douces ondulations; le sol est en maints endroits recouvert d'argiles multicolores. La descente d'Outchaki ne serait point sans danger pour un cavalier; nous laissons donc aller nos chevaux
PALAIS DE SAHABtJlANIE. FAÇADE SEFTENTUONALE.
en liberté; ils avancent péniblement en glissant à chaque pas, & chacun de nous zigzague jusqu'en bas du mieux qu'il peut pour ne pas tomber.
Nous campons près de Latian, sur la rive droite du Djadj- Roud, qui est ici considérable, rapide & tumultueux, sans doute tant que la chaleur n'a pas produit ses effets & desséché son lit, au moins en partie. Belle, ma jeune chienne, effrayée du bruit, se décide difficilement à le passer; ce n'est que quand clic me voit sur l'autre bord qu'elle se jette à l'eau ; mais, mal-
gré tous ses efforts pour atterrir près de moi, elle est emportée par le courant à bien 50 mètres plus bas. La tente du chah, prolongée par les tentes de l'anderoun un peu réduit à notre départ de Sahabkranié, est sous un bouquet d'arbres.
Le chah, qui s'est attardé à chasser le long de la route, n'arrive au campement que l'après-midi. Il me voit occupé à surveiller l'installation de mes tentes; de son ombrelle, il me fait signe d'approcher. C'est pour me dire qu'il va m'envoyjer un lièvre tué par lui.
Sans nous être élevés beaucoup, nous trouvons une différence sensible, la nuit venue, entre la température de Latian & celle de Sahabkranié.
Le ciel est du plus beau bleu turquoise, d'une pureté parfaite, à laquelle ne peut être comparé le bleu gris du ciel d'Europe. Je n'en ai vu de pareil qu'en Algérie & en Tunisie. Les cigales, dont les arbustes voisins sont couverts, font un concert assourdissant jusqu'à une heure fort avancée.
Assis devant ma tente, je trouve grande, à la clarté des étoiles, ik imposante dans son ensemble, cette nature qui ne me frappd de jour que par sa désolation. A cette heure, en effet, les détails se noient dans une vapeur bleutée; seuls les contours des monts se dessinent & la ligne des crêtes se découpe à l'horizon, car cette nuit c/aire permet au regard de planer au loin. C'est le moment où les grands fauves, qui fréquentent ces profonds ravins, doivent sortir de leurs repaires. N'entendrai-je pas les rugissements de l'un d'eux? J'ai beau écouter, beau retenir ma respiration pour mieux entendre... Rien... Rien... Pas le moindre cri, pas le moindre bruit. Les cigales ont cessé leur chant, les fauves se taisent, la nature repose.
Tout dort sur la terre embrumée.
J'entre sous ma tente chercher, moi aussi, un sommeil réparateur; car demain — qui n'est pas loin — il faudra être debout de bon matin.
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f juillet. — Trois farsakhs parcourus en trois heures, de six à neuf heures du matin, & nous sommes à Lavassan-Bou2ourg. Le sol est moins aride qu'hier 5 à chaque instant un coin de verdure apparaît au fond de quelque vallée 5 de tous côtés bruisscnt de petits torrents. Notre camp est au fond d'une de ces vallées, au pied de hautes montagnes zébrées à leur sommet de longues coulées de neige marquant les creux, qui alternent avec le noir des roches faisant saillie. Nous avons devant nous la montagne qu'il nous faudra gravir demain 5 les lacets de la route se dessinent, nombreux, sur ses flancs.
(^ru JUM (le l'«ut<-ur.
PALAIS DE SAHABKHANlh. FAÇADK MERIDIONALE
6 juillet. - Au sortir du campement, où grouillent bctcs & hommes occupés à charger les tentes, nous commencions à monter, ik nous montons toujours pendant plus d'une heure, à travers des lacets vus de Lavassan. Ils sont raides &: me rappellent assez ceux de C^ttaro à Kerstatz par la vieille route. Arrivés à la fin de notre pénible ascension, nous sommes à près de 2,500 mètres d'altitude. Tout autour de nous, au tond des
ravins & sur les pentes exposées au nord, s'étendent de grandes plaques de neige. Une courte descente, & nous nous trouvons sur un immense plateau que traverse de l'ouest à l'est, dans sa plus grande largeur, le Lar-Roud, rivière aux eaux limpides & poissonneuses, au bord de laquelle est déjà dressée la grande tente rouge du chah.
Lorsque Sa Majesté n'a pas entrepris quelque long voyage, le plateau du Lar reçoit sa visite chaque année à cette époque.
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