LK CHAH A LA CHASSE
charger l'indispensable, puis, laissant le reste sous la garde de mon palefrenier, Izct Ullah, je pars, suivi de Sultan Ali ik de mes chevaux de main. Il est six heures du matin.
On rencontre le long de la route des charges abandonnées. Ce sont les charges des mulets blessés dans leur chute & celles des chameaux dont les cadavres s'aperçoivent en passant. J'ai compté vingt de ces derniers, & Ton m'assure qu'il y en a davantage. Il est certain que je n'ai pu voir ceux qui ont roulé au fond des ravins. Le chemin est plus mauvais qu'à l'allerj il
est à supposer que le retour ne s'efFeâuera pas non plus sans accident. Et si encore il n'y avait que ces accidents de route qui, en réalité, n'ont atteint que les bêtes de somme, mais trois hommes sont morts d'accès de fièvre pernicieuse au dernier campement.
Dès notre apparition au haut de la première côte, nous constatons avec plaisir que le brouillard, s'il ne disparaît pas complètement, du moins s'éloigne de nous, le ciel, il est vrai, restant couvert. Sous ce ciel voilé, toutes les couleurs ont une teinte sombre fi-appante, principalement le vert des arbres & le violet des roches d'ardoises qui affleurent terre. Quelle nature grandiose s'offre à la vue! Forêts sans fin, montagnes colossales, tout dépasse les proportions ordinaires. Les ravins ont une profondeur qui donne le vertige. Des torrents invisibles se précipitent des hauteurs avec un vacarme effrayant; mais a-t-on descendu d'une cinquantaine de mètres en contournant quelque rocher, que tout bruit cesse & que l'on voit une belle eau couler doucement sur un lit de calcaire usé & poli comme du marbre, pour, plus bas encore, retomber en cascades fumeuses. C'est le speélacle que présente une des sources de la Laura, près du pont si pittoresquement jeté d'un rocher à l'autre, non loin de notre campement du 31 juillet.
Lorsque j'arrive à Kadjasar, les ferrachs sont occupés à dresser la tente royale, le chah devant y passer la nuit. Dans l'incertitude où je suis sur le sort des miennes, que tout me Êdt craindre de ne pas avoir aujourd'hui, je ne m'arrête à Kadjasar que le temps de laisser manger & reposer mes chevaux, & je continue ma route jusqu'à Cherestanek, où je suis sûr de ne pas coucher à la belle étoile.
Le retour permet de voir bien des choses inaperçues au premier passage. Voici, par exemple, des montagnes de pierres roses taillées par l'eau en flèches de cathédrales, qui donnent l'illusion de ruines gothiques. Peu avant le confluent du Cherestanek-Roud & de la Laura, un torrent, qui vient se jeter
LES MAISONS DE PLAISANCE
dans cette dernière, a un lit de rocher de peut-être 200 mètres de profondeur.
Le Kéredj continue la Laura par la largeur du lit & par la direâion des eaux : c'est la même rivière qui, simplement, change de nom. Au contraire, le Cherestanek-Roud est plus étroit & s'y jette presque perpendiculairement à leurs cours. Le confluent est à 1,850 mètres d'altitude.
SEIDS ET MOI.I.\HS DU ROZEKHANK.
Au petit pas de mes chevaux, j'arrive à Cherestanek vers six heures du soir. J'ai mis près de quatre heures de Siahbiché à Kadjasar, & plus de quatre heures de Kadjasar à Cherestanek. Emin Agdas est installée à l'anderoun du palais, tandis que les tentes de ses gardiens sont le long de la rivière. De l'une d'elles sort, en me vovant arriver, Nazem Khalvet. Je lui donne des nouvelles de Sa Majesté, qu'il crovait à Kelardècht, & je le surprends fort lorsque je lui apprends que tout le monde
26o TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
sera de retour ici demain. Le placide Na2em Khalvet m'offre, avec son obligeance habituelle, l'hospitalité de sa tente ik de sa table, que je m'empresse d'accepter.
/ août. — Le chah, qui ne s'est mis en route qu'après son dcjeimcr, est arrivé ce soir. Bien m'en a pris de ne pas rester à Kadjasarj je n'aurais pas eu mes tentes. La première seétion du chemin, détrempée par le brouillard & la pluie, puis pictinée par deux passages successifs de tant de chevaux & de mulets, était dans un état tel, que les mulets de bât ont pu feiire à peine un farsahk, forçant ainsi les muletiers à s'arrêter bien avant l'étape. Aujourd'hui, mes sept mulets, précédant les autres d'une demi-heure, ne sont à Cherestanek guère avant la nuit. Et il leur faudra repartir demain au petit jour chercher les colis laissés à Siahbiché sous la garde d'Izet UUah.
6 août — La vaste tente-théâtre {tchader tal^c) est dressée à la porte extérieure du palais, car nous voici au mois de moharrem, & le ta^ié où l'on représente les péripéties de la mort de Hossein va se répéter pendant dix jours. Mollahs & seïds, les « chats » de l'année d'avant, sont à leur poste. Ils se garderaient de perdre ces occasions de bombance. On les voit arriver à cheval, sans tente ni bagage. A quoi bon se charger de ces impedimenta? Celui qui ne subviendrait pas à leurs besoins pourrait-il se dire bon musulman? Quand il s'est agi de décider le retour de Siahbiché, l'ouverture du takié a dû peser quelque peu sur la détermination du chah, qui se plaît à ces représentations & n'en manque pas une.
8 août — La seconde moitié de mes bagages, avec quantité d'autres, arrive à neuf heures du soir. Muletiers & mulets, harassés de fatigue, sont dans un état piteux.
On renvoie les chameaux dans la plaine; ils ont le plus souffert de tous, sans compter qu'une trentaine des leurs ont
LES MAISONS DE PLAISANCE. 261
laisse leur peau le long de la route de Siahbiché. Choisis particulièrement à Kadjasar pour transporter le campement du roi , ils sont diriges sur Saltanetabad direâement avec toutes les tentes, sans même faire halte ici, ce qui donne à croire que Sa Majesté ne rcve plus de chasse aux faisans. Pour mon compte, je regrette sincèrement que cette partie de chasse n'ait pas réussi.
10 août, — Kattv Greenfield n'a point entendu être rendue à sa mère. Mise en liberté après avoir déclaré qu'elle a volontairement, & embrassé l'islamisme, & épousé le Kurde qui, de son propre consentement, l'a enlevée, la jeune Anglaise s'est hâtée de rejoindre le mari de son choix. Telles sont les dernières nouvelles de Soujbolak. Ainsi finit ce roman.
7/ août. — Dixième jour de tazié. Mcmes aétcurs, mêmes scènes que de coutume. C'hacun a pu se rassasier du speétacle rappelant les derniers jours de Hossein, se lamenter & gémir sur sa triste fin. De ma tente, à 500 mètres du takié, j'entendais ces énergumènes se frapper la poitrine. A6l:uellemcnt, fiers de leurs meurtrissures, ils circulent dans le cimp, la poitrine découverte, en poussant des cris.
j8 août. Le takié fermé, Medjed ed-Dovleh a che^ lui ro^kî-^ane, réunion où, avant de quitter le camp, mollahs & seïds emploient leur talent oratoire à raconter les événements tragiques des premiers temps de l'islamisme. Mais toutes ces fêtes n'ont pas leur aspeâ ordinaire. Les regards inquiets se p)rtent du coté de l' Azerbaïdjan, d'où viennent de mauvaises nouvelles, la population deTauris s'agitant iv réclamant contre la concession des tabacs.
1^ (tout. \jc ministre des beaux -arts, Djehanghir Khan, est mort à Téhéran. Arménien d'esprit élevé ^; libénil, c'était
i6i TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
un homme des plus sympathiques, qui sera regretté. Il était frère de la femme du premier médecin français de Sa Majesté Nasr ed-Din, le doâeur Cloquet, mort en Perse, auquel avait succédé le do6leur Tholozan, mon prédécesseur.
2j août. — Nous quittons Chcrestanek pour nous rendre à Saltanetabad, où j'installe de nouveau mon campement dans le jardin du baghbân bachi.
10 septembre. — L'armivcrsaire de la naissance du chah est fêté avec moins d'éclat , cette année. Il y a aussi moins d'animation au dîner offert à cette occasion par son fils, Naïeb es- Saltaneh. Chacun voit des signes précurseurs de l'orage & se tient sur une prudente réserve.
Le chah, né en 1851, aurait donc soixante ans, d'après notre calendrier, & davantage, d'après le calendrier musulman, dont les mois sont lunaires.
ly septembre. — Les préoccupations engendrées par les troubles de Tauris ont empêché le roi de se livrer à la chasse. Il ne se lasse pas d'arpenter les allées du parc. Aujourd'hui, pour la première fois depuis notre arrivée à Saltanetabad, nous allons chasser à Kasr i Firou2é, charmant pavillon, nid fiais caché dans un vert bocage de l'autre côté de Dochântèpè. La plaine qui l'entoure fourmille de lièvres, perdrix & tihous} des gazelles, difficiles à surprendre, y passent quelquefois; les bouquetins descendent aussi jusqu'aux collines du voisinage, mais pas en cette saison.
Grâce aux pluies fréquentes de l'année, le gibier a moins déserté la plaine pour la montagne. Il en résulte que notre chasse est assez fruâucuse, & que chacun y prend plaisir. Sa Majesté la première, heureuse, sans doute, de trouver dans la poursuite du gibier une diversion aux soucis quotidiens, y met un véritable entrain.
LES MAISONS DE PLAISANCE. 263
/ o£hhre. — Le chah, toujours sombre, continue à errer, comme une âme en peine, dans ses jardins. Quand il est fatigue de Saltanetabad, il va passer sa journée à Sahabkxanié, pourtant désert & triste a6hiellement. Depuis quinze jours, c'est son unique distraélion.
<? oêfobre, — Le roi se décide enfin à partir de Saltanetabad. Nous transportons nos tentes à Sourkh i Hessar (château rouge), ainsi appelé à cause d'une vieille ruine en pierres rouges
KASR I l-lR()r7.r.
qui se trouve à l'extrémité du jardin supérieur de la villa. Nous avons passé à Dochântcpè, pour nous engager ensuite sur la route de Demavend & de Djadjroud. Le camp est dressé tout autour du caravansérail.
• Le palais de Sourkh i Hessar s'élève sur le versant septentrional d'une colline, à l'abri des vents du sud. I^s communs sont en bas, le biroun plus haut, entre deux jardins, ik l'andcroun plus haut encore, à gauche du second jardin. Toutes ces
construâions, que terminent les murailles de Tandcroun, s'aperçoivent depuis la route. De la façade du palais, légèrement tournée vers le nord-est, on embrasse du regard une grande étendue de l'Elbourz, dont les sommets dessinent l'horizon, tandis que les premiers contreforts s'étagcnt tout près en une série de collines multicolores comme nous en avons tant rencontré.
Ces ondulations, que l'on retrouve si souvent à la base des montagnes, sont partout les mêmes. A sommets arrondis & à pentes douces, elles n'oflfrent aucime cassure, rien d'anguleux 5 pas le moindre rocher ne fait saillie à leur surfece pour rompre la régularité de leurs formes molles. L'argile qui les recouvre s'est laissé aplanir ou creuser régulièrement par la fonte lente des neiges ou l'eau des pluies. Après l'hiver comme après une simple averse, leurs couleurs, si variées, ressortent à merveille. On dirait d'un vaste plan en relief.
11 oâobre. — Nous avons, tous les Jours, des orages avec pluie; mais, pendant qu'il pleut ici, il neige dans la montagne^ & les sommets de l'Elbourz sont tout blancs 5 aussi fait-il fix>id la nuit, & personne ne cherche à éviter le soleil du jour, la température variant entre 15 & 20 degrés à l'ombre. Un vent d'ouest qui suit la vallée, ouverte est-ouest, n'a non plus rien d'agréable, surtout à l'altitude d'environ 1,400 mètres où nous sommes. Le caravansérail, derrière lequel sont abritées mes tentes, est à la bifurcation de la route, qui, venue de Téhéran, se divise pour continuer à l'est vers Djadjroud & monter au nord dans la diredtion de Demavend.
12 oâohre, — Anniversaire de la mort d'Omar. Réjouissance chez les Persans, deuil chez les Turcs. Cet événement qui attriste les sunnites excite la joie des chiites. Omar n'a-t-il pas été le bourreau des Alides ? Tout bon chiite ne peut se refuser la satisfaâion de manifester sa joie à pareil jour.
LES MAISONS DE PLAISANCE. 265
14 oliobre. — Préparation de Fâch, la soupe annuelle. Le chah n'y manquerait pour rien au monde. Avant de rentrer à Teliéran, il faut qu'il nous serve «sa soupe».
ij o£tobre. — Je suis aile, en chassant, visiter ce qu'Etemad es-Saltaneh croit être l'emplacement d'Apamée, que M. de Gobineau {Hifioire des Perses) place à Sourkh i Hessar. Reconnaissons d'abord que Sourkh i Hessar, dans une vallée sans largeur.
Ttl-îf
SOURK I HESSAR.
est peu fait pour recevoir un groupe d'habitations de quelque importance. Qu'un fort se reliant à un système d'observation & de défense y ait été construit pour sur\'eillcr ces passages, cela seul peut se concevoir. Ce serait le cas, par exemple, de la tour rouge située au-dessus des jardins du palais adtuel. Mais, en dehors de cette tour, rien n'existe de ce côté, ni vestiges d'anciennes construélions, ni tertre laissant supp)ser quelque substruélion ou des décombres. Au contraire, l'emplacement que je viens de voir est bien celui d'une ancienne ville forte ou au moins d'un grand camp retranché.
Au bord de la plaine de Dochântèpè, à gauche quand on voit devant soi Tanderoun du palais, entre les chemins conduisant au Mazenderan & au Khorassan, se trouve un asse^ vaste terrain ouvert au nord-ouest & ferme de tous les autres côtes par un demi-cercle de montagnes. Le lit d'une rivière desséchée, qui a sa pente de nord-est à sud-ouest, en barre l'entrée. Rien de particulier sur la rive droite, si ce n'est des traces de construdtions carrées qui pourraient avoir été comprises dans un mur reliant les deux éperons des collines, afin de défendre la cité du côté de la plaine. Mais il en reste si peu de chose qu'on n'ose se prononcer. Sur la rive gauche, au contraire, on aperçoit, s'élevant progressivement, un sol très inégal qui n'est pas naturel, au sud duquel, à droite, sont les ruines d'un amphithéâtre encore élevé de plusieurs mètres & dont le pourtour reste partout bien dessiné. Le lit à sec de la rivière traversé, si l'on monte sur cet amphithéâtre, on constate que la terre qui le recouvre a été souvent remuée, soit par les curieux, amateurs d'antiquités, soit par quelque indigène qui a voulu tout simplement extraire des matériaux.
Depuis l'amphithéâtre jusqu'aux collines, surtout dans la direâion du nord-est, on ne trouve que décombres, pierres & briques retirées de terre par tous ceux qui sont venus fouiller ces ruines. Voici même, un peu au-dessus des derniers vestiges de maisons, ce qui fut probablement la nécropole de cette ville morte & elle-même enterrée. De légers soulèvements marquent par-ci par-là sans doute la place de quelque chef. Plusieurs endroits ont été creusés. J'y trouve des ossements en fragments si menus qu'il est impossible d'en déterminer la nature ^ ils sont mêlés à des débris de verre irisé, à des morceaux de poteries ik de faïences non émaillées ou émaillées bleu, vert, jaune ou blanc, ces dernières plus ou moins irisées également, mais non à reflets métalliques tels qu'on les connaît. Verres, poteries ik faïences ont appartenu à des vases de toutes dimensions, brises par ceux qui les ont sortis de terre avec
LES MAISONS DE PLAISANCE. 267
l'espoir de trouver dedans quelque trésor. Les cassures sont relativement fraîches : ce vandalisme ne doit pas dater de loin.
Je gravis la montée rocheuse des collines, sur le sommet desquelles je peux suivre des restes de murailles. J'arrive même, vers l'extrémité septentrionale, à une base solide de tour carrée, de 2 à 3 mètres de haut. Ainsi décapitée, la tour n'est plus qu'une masse sans ouverture, entourée d'éboulis & d'ailleurs inaccessible.
(.*roi|ui% ilf rjH|(>
amphithfWri I)'\pami'k.
D'après ces constatations, on ne peut hésiter, il me semble, à placer dans cet hémicvcle plutôt qu'à Sourkh i Hessar la ville d'Apaméc dont parle M. de Gobineau.
iS oâfobrt. - Orage épouvantable la nuit dernière. Toute la nuit on a entendu les ferrachs renfoncer les piquets des tentes; malgré ces précautions, bon nombre ce matin ont perdu leur équilibre, quand elles ne gisent pas à terre. Nous rentrons à Téhéran sans tambour ni trompette.
Je regagne, dans l'Ark, la maison que Sa Majesté a mise à ma disposition l'an dernier. Elle a été abandonnée par mon ca-
marade d'alors, qui a fait un mariage temporaire & jouit de sa lune de miel en quelque nid retiré 5 car les Persans se marient, tout ce qu'il y a de plus régulièrement, pour un temps déterminé, au bout duquel chacun des conjoints peut repre&drc sa liberté. Mon jardin est envahi par une végétation des plus exubérantes : les fleurs forment des buissons 5 des peupliers plantés par moi, qui pouvaient avoir tout au plus 2 mètres à mon départ, en ont 55 quatre saules, gros comme le poignet lorsque je les ai mis en terre, sont de grands arbres; im pied de tomates a débordé sur les allées, couvre une sur&ce de 3 à 4 mètres carrés & porte une centaine de fruits.
Pourvu que le mécontentement né de la concession des tabacs ne se soit pas accm dans de pareilles proportions ! La capitale est tranquille pour le moment, mais les nouvelles de l'intérieur ne sont pas rassurantes.