LES TROUBLES
Une concession qui menace de reVolutionner la Perse a été accordée à une société anglaise : la concession des tabacs. En quin2e articles, fort avantageusement rédigés pour les concessionnaires, le gouvemement persan abandonne l'exploitation des tabacs de toute la Perse, moyennant la modique somme annuelle de 15,000 livres sterling qui, dit d'une manière alléchante l'article I, «sera payée par la Compagnie à la fin de chaque premier semestre de l'année, abstraélion faite du gain ou des pertes de l'entreprise».
Il est vrai que, d'après l'article III, «le quart du revenu net doit être versé dans la caisse de l'État», & que l'article VII contient cette clause : «Les concessionnaires s'engagent à paver au gouvemement persan tout ce qu'il retirait des différents impôts & taxes sur le tabac. »
Mais rarticle U est catégorique : «Les concessionnaires ont le droit, en vue de définir la quantité du tabac & du toumbak (' ' que la Perse produit, de s'adresser aux produfteurs du tabac pour des renseignements y relatifs, & le gouvernement de S. M. le chah ordonnera aux autorités locales de faciliter la réception desdits renseignements des planteurs de tabac.
«Les concessionnaires seuls pourront délivrer des permissions écrites pour la vente des tabacs, du toumbak, des cigarettes, des cigares, du tabac à priser, etc.. Personne en dehors d'eux n'a ni n'aura ce droit.
«Ceux qui s'occupent a6hiellement de la vente en détail des tabacs & du toumbak peuvent continuer ce commerce, à condition d'y être autorisés par la Compagnie. »
Je cite l'article XIV à seule fin de montrer comment les Anglais se comportent envers nous à l'étranger : «Dans le cas d'une divergence d'opinions entre le gouvernement persan & les concessionnaires, le différend sera soumis à la décision d'un arbitre choisi par les deux parties. Mais, si l'entente ne peut se faire sur le choix de l'arbitre, l'affeire sera remise à la décision sans appel d'un des représentants des Etats-Unis d'Amérique, de l'Allemagne ou de l'Autriche résidant à Téhéran.» Et il est bon de savoir que cette exclusion, en Perse, du représentant de la France n'est point un fait isolé dans les habitudes anglaises à notre égard.
Enfin voici l'article XV & dernier : «La présente concession, faite en double, est revêtue de la signature de S. M. le chah, légalisée par le ministère des afiaires étrangères, & échangée entre le gouvernement persan & le major Talbot. Le texte persan fait foi.»
Ce long faâum porte finalement la date du 28 radjah 1307 (21 mars 1890), puis le cachet de la légation de Grande-Bretagne & la signature de sir H. Wolff.
' Le toumbak est un tabac tout il se fait une exportation considcspccial pour kalian & narguilc, dont rabic en Turquie.
LA CONCESSION DES TABACS. 27J
Cette concession des tabacs, qui n'a pas cte obtenue sans de forts pots-de-vin, environ deux millions, — elle en valait la peine! — a donc été ratifiée au commencement du printemps de 1890 5 or, des le printemps de 1891 une nuée de sujets ou employés anglais venus d'un peu partout, levantins ik autres, s'abat sur la Perse. C'est une trop bonne aubaine pour que l'on perde du temps.
LES TRESORIERS FRépARANT LA SOLDE.
Les conséquences de cet envahissement de la Perse par les Anglais ne se font pas longtemps attendre. De tous côtés, dans les grands centres surtout, se produisent aussitôt des réclamations bruyantes. Des soulèvements ont même lieu dans le sud, à Yc2d, dit-on. Quant à Téhéran, l'effervescence y est grande, & de nombreuses arrestations sont opérées, qui jettent le trouble dans les esprits & ef&ayent le monde.
Les choses en sont là quand le chah part, nullement rassuré.
pour ses excursions de Tétc. L'incendie n*est pas éteint, le feu couve sous la cendre. C'est, en effet, une question qui intéresse chacun 5 car tout Persan fume, homme & femme, & en même temps que le thé & le café, le kalian est présenté à tout visiteur. Un Persan ne se met non plus en route sans son 1^liandar (porte-kalian), que l'on voit à cheval, des kalians & du toumbak dans ses hautes fontes cylindriques, avec deux réchauds se balançant de chaque côté de son cheval & contenant, sans cesse entretenus, des charbons ardents.
Gemment, dans ces conditions, faire entendre à ce monde les avantages de la concession des tabacs? Les Persans ne sont pas gens à accepter sans résistance l'achat aux Anglais du tabac qu'eux-mêmes cultivent & récoltent, ni à consentir que leur toumbak passe par des mains de chrétiens, qui, à leurs yeux, rendent impur ce qu'elles touchent.
On dit que le clergé est à la tête du mouvement, & que le mot d'ordre vient du mouchtehid de Kerbéla. Ceci ne m'étonne pas. A mon avis, il ne lui arrive pas toujours, au dergc, de patronner ime cause aussi populaire.
N'y aurait-il pas là, en outre, le doigt de la Russie? Il me semble qu'elle, ne peut pas être indifférente à cette prise de possession, à cette occupation anticipée de la Perse par les Anglais. Elle leur abandonnerait peut-être volontiers certaines contrées du sud 5 mais les régions septentrionales, qui s'étendent au sud de la mer Caspienne, de Tauris à Mechhed : rA2erbaïdjân, le Ghilan, le Ma^enderan & le Khorassan, toutes ces belles provinces sur ses confins, jamais!
II août i8pi. — A Tauris, les affiches de la Compagnie des tabacs ont été arrachées des murs ik remplacées par des placards révolutionnaires. Emir Ni2am, ne s'entendant pas avec le valiahd sur la répression à exercer, aurait donné sa démission. Emin é Hou2our, qui vient de recevoir les instruftions du chah, part pour Tauris, porteur de ses ordres.
LA CONCESSION DES TABACS
^0 août. — Les habitants de Tauris ont envoyé au roi leurs protestations par dépêche, — c'est significatif. Ils lui demandent de ne pas vendre aux chrétiens les privilèges des musulmans, chose contraire au Koran, déclarant qu'ils sont décidés à défendre leurs droits même les armes à la main.
Emir Nizam, comme s'il craignait pour les siens, a envoyé sa famille à Basmètch, où le consul de Russie se trouve en villégiature, selon son habitude de l'été.