LK (.H AH ASSISTK A I.A PATE DR SES GENS
2 septembre, - Ix télégraphe ne cesse pas, depuis hier, de fonétionner entre le cabinet du chah ik Tauris. Les agents diplomatiques eux-mêmes ne peuvent communiquer avec les consuls de cette ville. Notre ministre a envoyé le drogman de la légation chercher ici des nouvelles. Mais personne ne peut lui en donner. Tout se passe dans le cabinet de Sa Majesté, d'où rien ne sort.
Emin es-Sultan & le ministre d'Angleterre sont en conférence des heures entières. Mouchir ed-Dovleh, appelé par le souverain, se rend ensuite chez le ministre de Russie. De ces entretiens, de cette mission de confiance, rien ne transpire.
4 septembre. — On sait aujourd'hui qu'une foule menaçante stationne depuis plusieurs jours devant le palais du valiahd, réclamant énergiquement le respeâ de «ses droits & du Koran». On craint que des paroles elle ne passe aux aâes; d'où la démarche faite auprès du ministre de Russie pour demander l'entremise du gouvemement msse à Tauris.
Tiraillé entre les Russes, qui exigent le retrait de la concession des tabacs, & les Anglais, qui, naturellement, tiennent à son maintien, le chah est très perplexe. Il a d'abord songe à envoyer de la troupe, afin de rétablir l'ordre par la force s'il est nécessaire} mais la Russie ayant, sur ces entrefaites, promis sa médiation, il a renoncé à ce projet, préférant en finir par des movens pacifiques.
/ septembre. — Les Russes, profitant du terrain gagné, de l'avantage de leur position sur celle des Anglais, ne veulent céder en rien : ils insistent pour que la concession soit annulée. Les Anglais ont beau faire sonner les millions d'indemnité que réclamera la Compagnie, le roi leur résiste. Il a autorisé le ministre de Russie à télégraphier au consul msse de Tauris que la concession sera retirée, dès que sera réglée l'entente sur l'indemnité à paycrj il a envové une dépêche dans le même sens au valiahd, qui en a donné connaissance à la population, ik le calme est revenu dans la ville.
iH septembre. — Les jours passent en pourparlers tantôt avec les Russes, tantôt avec les Anglais. Les uns ik les autres font des propositions qui ne semblent pas diélées par le désintéressement; aussi, projets & contre-projets, ne pouvant être acceptés sans méfiance par les Persans, restent-ils sans efiet.
LA CONCESSION DES TABACS
Le chah se laisse aller, peut-être à tort, à l'espoir que le temps arrangera les choses. C'est pourquoi il saisit avec empressement l'occasion de temporiser offerte par la G^mpagnie, qui propose de remplacer, en Azerbaïdjan, ses employés anglais par des Persans, & a besoin d'un délai de quatre mois pour opérer ces mutations. Il a compté, hélas! sans ses sujets, qui, s'ils ne sont pas renseignés d'ici, ont l'air de deviner ses intentions.
NAIKB ES-SALTANEH OCCHPE A SA CORRESPONDANCE.
tant ils y répondent promptemcnt. Ainsi, de Tauris il est déjà revenu que l'on ne veut pas entendre parler de délai; d'un autre côté, une dépêche de Zel es-Sultan apprend qu'une certaine agitation s'est manifestée, à Ispahan & à Chiraz, aussitôt qu'on y a eu vent qu'il était question de mesures de faveur à l'égard de r Azerbaïdjan.
Grande est la perplexité du chah en présence des exigences russes, de la résistance des Anglais & d'un mouvement popu-
laire qui va s'acccntuant chaque jour davantage. Et cela parce qu'il recule devant une solution radicale, parce qu'il lui répugne tout autant d'employer la force contre ses sujets, que de ne pas faire honneur à sa parole, à la signature mise au bas de cette regrettable concession des tabacs.
19 septembre. — Tout souverain absolu qu'il est, le chah ne laisse pas de prendre conseil de ceux qu'il juge en état de lui en dormer de bons. Il vient de faire appeler Hadji Mohammed Hassan, le direâeur de la Monnaie, qui est en même temps comme le prévôt des marchands, afin de se renseigner auprès de lui sur la situation faite au commerce persan par le déplacement du monopole des tabacs. Hadji Mohammed Hassan, homme probe, ne lui aurait pas caché le préjudice causé par ce déplacement, — avec la réserve, bien entendu, qu'un Persan met toujours à dire la vérité.
22 septembre. — Le mouchtehid de Kerbéla, qui tient là-bas tous les fils de l'insurredlion, a écrit au chah une longue lettre pour lui prouver, Koran en main, que la concession d'un monopole quelconque à des étrangers est contraire au livre saint. Je ne crois pas que Sa Majesté fasse grand cas des raisoimements du mouchtehid, mais elle cormaît son influence & doit en tenir compte.
Le consul de Perse à Baghdad a été envoyé à Kerbéla dans le but d'agir sur le mouchtehid. Il ne paraît pas qu'il ait réussi à modifier les conviélions du saint homme.
^0 septembre. -— Emin é Houzour, revenu de Tauris, a été reçu ce matin par le chah. Une fois de plus l'or anglais produit son effet. Les Russes ont le dessous} mais ils sont loin de s'avouer battus, ne croyant pas l'affaire jugée en dernier ressort. Pour le moment. Emir Nizam est destitué, ik l'application du système d'exploitation des tabacs par la Compagnie est ajournée en Azerbaïdjan.
LA CONCESSION DES TABACS
Voilà, après de longs pourparlers, après toutes sortes de consultations, après beaucoup d'hésitation, ce dont «est accouchée la montagne» : une demi-mesure qui ne s'applique qu'à une province & va naturellement mécontenter les autres, tout en leur laissant l'espoir qu'avec un peu de bruit dans la rue elles en obtiendront autant. Cet ajournement, serait-il général, n'est certes pas une solution.
LE CHAH SOUS SA GRANDK THNTK.
i^ oliobrc. — Emir Nizam, arrivé depuis quelques jours, s'est présenté au chah. Ce vieillard, dont je n'ai pas oublié les paroles sages & prophétiques de Tauris, m'a fait peine à voir en cette triste circonstance. Après l'avoir destitué & fait venir rendre compte de ses aftes comme un coupable, on parle de le renvoyer à son ancien poste. Il ne se soucie pas de le reprendre. «Je le ferais, me dit-il, par dévouement envers Sa Majesté & par affeftion pour le valiahd 5 mais mon âge ik ma santé réclament le repos. »
^0 oâfobfr. — A Kelardècht, — précisément là où le chah s*était proposé d'aller chasser au mois d'août — un seïd, qui lui-même s'est nomme ^^///ç^/r (conquérant du monde), prêche la rébellion contre l'autorité, «une autorité, déclare-t-il, qui compromet la religion & n'en respeâe plus les lois». Il est déjà entouré d'un millier d'adhérents qui se sont fortifiés & font appel à tous les croyants. Les scènes du babisme vont-elles se reproduire?
^i oâfobre. — Naïeb es-Saltaneh, à force de demander au chah de murer toutes les portes de l'Ark qui ne donnent pas direâement accès au palais, a fini par l'obtenir &, sans plus de retard, il vient de procéder à cette opération. Pendant que je suis assis à mon bureau, ne me doutant de rien, des maçons, qui, agissant par ordre de si haut personnage — un chahzadè ministre de la guerre, gouvemeur de Téhéran, par là-dessus qualifié le plus grand des chefs : émir kébir — se garderaient bien de crier gare, enlèvent ma porte de la rue & pétrissent déjà leur terre glaise pour en clore l'ouverture, quand mes domestiques viennent me prévenir.
Est-ce l'affolement qui pousse à exécuter une telle mesure avec tant de précipitation? Je le crains. Toujours est-il qu'avant d'avoir songé à me donner une autre issue, on m'emprisonne chez moi. Je n'ai que le temps d'envoyer un mot au gouverneur, qui se rend à mes raisons & donne l'ordre de surseoir à la fermeture de mon unique porte de sortie, jusqu'à ce qu'une autre soit ouverte ailleurs.
Le prince est peu habitué à l'exercice des fonélions de gouverneur de la ville; de là sans doute un défaut de coordination dans ses ordres. Il avait jusqu'à ces demiers temps, pour le seconder en qualité de sous-gouverneur, son oncle matemel, \^2ir Nizam, qui, en réalité, faisait tout. Mais si la mort de Vézir Ni- 2am, survenue il y a quelques semaines, l'a privé d'un aide précieux, elle Ta mis en possession d'une grande fortune, bien
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faite pour l'en consoler; car, en vrai Kadjar, Son Altesse ne dédaigne pas l'argent.
Cet après-midi, j'assiste à une grande revue de la garnison de Téhéran, passée à Dochântèpè par Sa Majesté. Revue sans entrain. On est taciturne ik sombre, & le chah au milieu de ses soldats est loin d'être exempt de la tristesse générale.
2 novembre, — Le roi a décidé d'envoyer de la troupe contre Alcmghir & ses adhérents, dont le fanatisme se traduirait par des cruautés que Ton a peine à croire.
11 importe d'enrayer ce mouvement qui, vu l'état des esprits, peut devenir menaçant à bref délai. Et il le faut d'autant plus que les nouvelles du sud ne sont pas rassurantes. De nouveaux troubles ont éclaté à Ispahan, où, en réponse à un ordre donné par Zel es-Sultan de livrer le tabac aux employés de la Compagnie, un des plus gros commerçants a entassé dans sa cour tous les tabacs achetés par lui & y a mis le feu.
Sahad Dovleh reçoit l'ordre de partir aujourd'hui même pour Kelardècht à la tête de cinq cents cavaliers. Allad Dovleh lui est adjoint comme lieutenant.
7 novembre. — Emin es-Sultan entreprend son pèlerinage annuel à Koum, au tombeau de sa mère. Il se rencontre & reste longtemps avec le roi à Chah2adè-Abdul-A2im. En dehors des événements qui se déroulent, le premier ministre entretient son souverain de difficultés qui viennent de surgir entre la Perse & la Turquie. La frontière près de Kermanchah est un sujet perpétuel de contestations 5 sur une bande de territoire revendiquée par les deux puissances, ni Persans ni Turcs ne peuvent s'établir sans qu'il y ait protestation de la part du gouvemcment qui se croit lésé. Cette fois, ce sont des Turcs qui se sont fixés là & y ont ensemencé. La Perse ne demande rien moins que l'anéantissement immédiat du fruit de leur travail. Il en est toujours ainsi entre Persans & Turcs : le moindre incident
28o TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
monte les têtes & prend les proportions d'un casus belli. Mais la diplomatie orientale a ses lenteurs, heureusement! & le temps émoussant tout, tout finit par s'arranger.
12 novembre. — Pour faire diversion à ses ennuis, le chah va chasser à Ali-Chah- Abbas, à quatre heures de Téhéran, sur la gauche de la route de Ka2vin.
Nous y passons trois nuits, ainsi que l'on a coutume de dire ici comme au temps des MiUe (à^ Une Nuits. Serait-ce que les Persans ne font cas, dans la vie, que des heures agréables, & qu'ils n'accordent cette qualité qu'aux heures de la nuit? Il est vrai que les heures du jour sont vouées au labeur, à la peine &: aux réalités si souvent attristantes 5 tandis que celles de la nUit sont consacrées au repos, aux plaisirs & aux rêves. Quoi qu'il en soit, continuons à compter par jour comme auparavant, & disons que nous avons passé trois belles journées à chasser autour d'Ali-Chah-Abbas.
Le roi lui-même m'a semblé se distraire & retrouver son entrain à cette partie de chasse, bien qu'il y ait eu peu de succès. C'est ainsi qu'il a cherché en vain des outardes; elles ont déjà descendu plus au sud. Le 14, je me suis écarté de la chasse royale, afin de suivre sans bmit & seul avec mon chien quelques sillons humides Ik les bords herbeux des ruisseaux.
A mes coups de fiasil. Sa Majesté s'est rapprochée & m'a fourni l'occasion de lui offrir les bécassines que je venais de tirer. Le chah, content, me remerciant, les a prises, examinées, soupesées, &, en les remettant à un chambellan : «Porte ces bécassines à Aga Daï, lui a-t-il dit, & recommande-lui bien de me les servir à dîner. »
Ali-Chah- Abbas est un riche village, aux champs étendus & produélifs, grâce à la persistance de l'eau, qui rend possibles les irrigations nécessaires. Un des gros revenus du pays provient de la vigne, dont les ceps fi*appent par leur développement & donnent des raisins estimés dans la capitale.
LA CONCESSION DES TABACS
Nous rentrons à Téhéran, le 15, par des chemins que n'a pas mal détrempés un violent orage survenu la nuit dernière.
16 fwiwibre. — Ce matin le chah s'aperçoit, à des copeaux d'or laissés sur le tapis, qu'on a enlevé des pierres précieuses du trône des Paons. Je ne l'ai jamais vu dans un tel état de colère; il ne peut contenir son indignation; il fait quelques pas