GOUTER DU CHAH
rapides en jetant des paroles saccadées, puis tout à coup s'arrête & fixe chacun de deux veux tout grands ouverts, d'un air dur ik menaçant. D'après cette scène, il n'est guère à espérer que le coupable, s'il vient à être découvert, puisse s'attendre à la clémence rovale.
A une heure, réception, par Sa Majesté, du nouveau ministre d'Angleterre, sir Lascclles, arrivé avant-hier en remplacement de sir Drummond Wolff. Le gouvernement anglais a vu sans
iSo TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.
monte les tctcs & prend les prc^)ortions d'un casusbcBi. Mais la diplomatie orientale a ses lenteurs, heureusement! & le temps émoussant tout, tout finit par s'arranger.
12 novembre. — Pour Élire diversion à ses ennuis , le chah va chasser à Ali-Chah-Abbas, à quatre heures de Téhéran, sur la gauche de la route de E^azvin.
Nous y passons trois nuits, ainsi que Ton a coutume de dire ici comme au temps des Mille Q^ Une Nuits. Serait-ce que les Persans ne font cas, dans la vie, que des heures agr^bles, & qu'ils n'accordent cette qualité qu'aux heures de la nuit? Il est vrai que les heures du jour sont vouées au labeur, à la peine & aux réalités si souvent attristantes ^ tandis que celles de la nUit sont consacrées au repos, aux plaisirs & aux rêves. Quoi qu'il en soit, continuons à compter par jour comme auparavant, & disons que nous avons passé trois belles joum^s à chasser autour d' Ali-Chah- Abbas.
Le roi lui-même m'a semblé se distraire & retrouver son entrain à cette partie de chasse, bien qu'il y ait eu peu de succès. C'est ainsi qu'il a cherché en vain des outardes; elles ont déjà descendu plus au sud. Le 14, je me suis écarté de la chasse royale, afin de suivre sans bruit & seul avec mon chien quelques sillons humides & les bords herbeux des ruisseaux.
A mes coups de fiisil. Sa Majesté s'est rapprochée & m'a fourni l'occasion de lui offiir les bécassines que je venais de tirer. Le chah, content, me remerciant, les a prises, examinées, soupesées, &, en les remettant à un chambellan : «Porte ces bécassines à Aga Daï, lui a-t-il dit, ik recommande-lui bien de me les servir à dîner. »
Ali-Chah- Abbas est un riche village, aux champs étendus ik productifs, grâce à la persistance de l'eau, qui rend possibles les irrigations nécessaires. Un des gros revenus du pays provient de la vigne, dont les ceps frappent par leur développement ik donnent des raisins estimés dans la capitale.
LA CONCESSION DES TABACS
Nous rentrons à Téhéran, le 15, par des chemins que n'a pas mal détrempes un violent orage survenu la nuit dernière.
16 novanhre. — Ce matin le chah s'aperçoit, à des copeaux d'or laissés sur le tapis, qu'on a enlevé des pierres précieuses du trône des Paons. Je ne l'ai jamais vu dans un tel état de colère; il ne peut contenir son indignation; il fait quelques pas
GOLTER DU en VU.
rapides en jetant des paroles saccadées, puis tout à coup s'arrête & fixe chacun de deux veux tout grands ouverts, d'un air dur & menaçant. D'après cette scène, il n'est guère à espérer que le coupable, s'il vient à être découvert, puisse s'attendre à la clémence royale.
A une heure, réception, par Sa Majesté, du nouveau ministre d'Angleterre, sir Lascelles, arrivé avant-hier en remplacement de sir Drummond Wolff. Le gouvernement anglais a vu sans
doute que l'influence acquise en Perse par sa diplomatie, sous les auspices du premier ministre du chah, était menacée 5 il n'a pas voulu laisser son représentant s'user entièrement, dans une lutte devenue inégale, depuis que la Russie a mis des hommes de carrière à la place du chevaleresque major-général prince Dolgorouki^ il lui a substitué un homme neuf, étranger à toutes ces concessions de tabacs, de banque, de mines ik de routes, auquel les défaites coûteront moins & qui saura peut-être faire la part du feu.
jp novembre. — Un jeune officier, envoyé par Sahad Dovleh, apporte la nouvelle que le faux prophète, Alemghir, a été feiit prisonnier dans un engagement où il n'a pas perdu moins de deux cents hommes. Le porteur de cette bonne nouvelle est nommé colonel.
20 novembre. — Le voleur des pierres précieuses du trône des Paons a été découvert : c'est un jeune pichkhèdmet employé depuis peu comme balayeur. En présence des instruments de torture, il a avoué & fait connaître qu'il avait caché les pierres dans le jardin de Goulistan, au pied d'un arbre, où elles ont été retrouvées. Condamné à mort, le malheureux a été exécuté ce matin malgré son jeune âge, une quinzaine d'années 5 son corps reste exposé à la porte de Khaniabad, voisine de la place des Exécutions. Les bourreaux parcourent la ville en réclamant, selon leur droit, 4 chahis de tout boutiquier, après avoir reçu chacun 10 tomans du chah.
ij novembre. — Le seïd Alemghir, pris à Kelardècht, entre en ville sous bonne escorte, je ne dirai pas aux accords, mais au bruit joyeux d'une musique militaire, avec tous les honneurs dus au titre de Conquérant du Monde qu'il s'est si modestement donné. Ses conquêtes sur les âmes ne lui ont guère valu que quelques centaines d'adhérents, & il n'est sorti de
LA CONCESSION DES TABACS
Kelardècht, témoin de ses récents débuts, que pour être conduit en prison les menottes aux mains, prison qui vraisemblablement, à moins d'un miracle, verra la fin de ses exploits, si ce n'est la fin de ses jours. On l'amène au chah. Grand, maigre, Alcmghir s'approche tête basse sans faire l'impression d'un inspiré, d'un prophète. Ses réponses sont d'abord brèves & à voix un peu éteinte; mais bientôt il prend de l'assurance, le
Lt CHAH ET SES CHAMBELLANS A TRAVERS LA CAMPAGNK.
ton change, il se défend. Il défend sa tête, le pauvre hère! Malheureusement ses moyens de défense manquent de dignité : il rejette sur ses partisans tous les méfaits dont il lui est demandé raison.
Pour cette belle capture, Sahad Dovleh est nommé généralissime & de l'argent sera distribué aux pauvres de la ville. Bonne nouvelle, la dernière, & très vite répandue en ville, car, tout le reste du jour, de nombreux groupes de femmes stationnent sur la place des Canons, attendant la distribution de la bienfaisante manne.
jj décembre. — Soit que le chah ne veuille rien changer à ses habitudes, soit qu'il veuille fuir son cauchemar, TafFaire des tabacs, nous allons à Dochântèpè. Mais,
Le souci monte en croupe & galope avec lui.
Il est d'usage, quand Sa Majesté quitte la capitale, que le premier ministre suive. Cette fois, Emin es-Sultan laisse partir son souverain & reste en ville.
Une lettre est venue de Kerbela, par laquelle le mouchtchid recommande de faire tomber la Compagnie des tabacs par Tabstention, de ne plus fumer, & subitement, avec un ensemble parfait, tous les marchands de tabac ont fermé boutique, tous les kalians ont été mis de côté & personne ne fume plus, ni en ville, ni dans l'entourage du chah, ni même dans son anderoun. Quelle discipline, quelle obéissance lorsqu'il s'agit de soumission aux conseils — véritables ordres — d'un mollah influent, d'un mouchtehid de quelque renom!
Les mollahs sont réellement les maîtres de la situation. On a beau rendre responsable de la fermeture des boutiques le chef des marchands, Hadji Mohammed Hassan, & l'exiler à Kazvin^ chacun sait qu'il faut frapper ailleurs si l'on veut couper le mal à sa racine. La concession des tabacs n'en est pas moins très compromise, à ce point que ses défenseurs naturels semblent vouloir abandonner la partie. J'ai entendu le diredleur lui-même en parler de façon désespérée, alors que, de son côté, le ministre d'Angleterre aurait dit qu'en présence de la nouvelle attitude des Persans, de cette résistance dont il ne les jugeait pas capables, il ne croyait plus possible de soutenir avantageusement l'œuvre de son prédécesseur.
10 décembre. — Malgré tout, nous allons de Dochântèpè à Djadjroud : malgré les mauvaises nouvelles de Téhéran, où l'orage commence à gronder^ malgré une lettre de la légation de Russie, par laquelle le ministre demande au roi de rentrer
LA CONCESSION DES TABACS
en ville, que le moment lui paraît critique & qu'il y a lieu de craindre pour la vie des Européens. Le chah repond que la chose n'en vaut pas la peine, que son premier ministre peut suffire à toute éventualité, & nous nous mettons en route.
// décembre. — Tauris s'agite de nouveau, & pourtant la promesse a été faite que la concession des tabacs n'aura pas, en
LE CHAH AU BORD Dlî DJADJ-ROl'D.
A2erbaïdjân, ses effets immédiats. La raison en est qu'une sorte de mpt d'ordre serhble se répandre partout & que le mouvement prend les allures d'un mouvement général.
ly décembre. — C>hassant à quelques centaines de mètres du campement, je m'arrête à l'entrée d'un étroit & tortueux ravin, devant des plaques de gypse d'assez grande dimension, que j'aperçois à fleur de terre. Tandis que j'en détache, mon chien continue à monter le ravin, en contournant un tertre avancé
qui me le cache, pour revenir presque aussitôt la queue entre les jambes. Me doutant qu'il a fait quelque mauvaise rencontre, & afin de m'en rendre compte, je gravis rapidement la montagne de gauche, opposée à l'endroit d'où il revient, & je me mets à explorer du regard les alentours. Au même momcat, je vois trois chasseurs descendre à toutes jambes des hauteurs. Ils me crient en indiquant ma droite : «Une panthère! une panthère!» C'est le dentiste du chah, le sous-chef & un autre employé de l'abdarkhanè qui chassaient tranquillement, ne s'attendant pas plus que moi à semblable rencontre si près du camp. Us me racontent, non sans émotion, que la panthère est passM à une faible distance d'eux, qu'arrivée au sommet de la montagne, elle s'est même arrêtée un instant, les a regardés, puis a disparu sur l'autre versant. Nous nous sonmies assurés qu'elle avait dû rester quelque temps couchée au milieu de roseaux à 30 mètres environ des affleurements. Le bruit de verre casse des lames de gypse arrachées avec effort aura f^t fuir le Êiuve, & mon chien aura pris peur à son départ, s'il ne Ta même éventé auparavant. Quoi qu'il en soit, je me félicite de ma découverte minéralogique & suis heureux surtout de m*y être intéressé, car peut-on savoir ce qui serait arrivé si elle n'avait pas interrompu ma chasse ?
ip décembre. — L'audace des mollahs commence à se traduire par des manifestations publiques. A Téhéran, dans une réunion provoquée par le premier ministre, où l'on discutait de l'indemnité qu'il y aurait à payer à la Compagnie des tabacs par suite du retrait de la concession, l'un d'eux n'a pas craint de dire, devant Emin es-Sultan, que ceux qui ont touché des pots-de-vin — & il a cité des noms — n'avaient tout d'abord qu'à les rendre. A Ka^vin, un autre mollah voyant un individu fumer l'a invité à cesser &, sur son refus, lui a brisé son kalian. Le fumeur a porté plainte au gouverneur, qui a envoyé chercher le mollah; mais celui-ci a ameuté le peuple, si bien
LA CONCESSION DES TABACS. 287
que le gouverneur, menacé dans son palais, a quitte la ville & s'est sauve à Téhéran, On dit même qu'il n'a dû son salut
l'Iiol. l'intii.
MOUS M.-MOILK l.NFRK hMIN I.I) DoM.KIl KT U. HJ S Dl <.K DKRNIl.R.
qu'à son prisonnier, le chef des marchands : la foule a laisse passer la voiture qui les emponait, crovant qu'elle contenait Iladji Mohammed Hassan gracie cS: un des siens.
21 décembre. — Sa Majesté se décide à regagner la capitale. Je suis appelé à la légation de Russie, où il m'est assuré que c'en est fait de la concession des tabacs, qu'on n'attend plus qu'une réunion des aftionnaires, à Londres, pour savoir quelle sera l'indemnité exigée par eux. D'un autre côté, on a demandé au mouchtehid de Kerbéla de lever l'interdiftion de fumer. Il est temps que tout ceci finisse, si l'on ne veut pas avoir à déplorer les plus grands malheurs.
Mohsin Khan, autrement appelé Mouïn el-Moulk, ex-ambassadeur de Perse en Turquie, est arrivé de Constantinoplc pendant notre absence. Le bruit court qu'il vient pour les fiançailles de sa fille avec le fils d'Emin ed-Dovleh. Ce ne doit pas être la seule raison de sa présence à Téhéran.
z6 décembre. — La nuit dernière, il a été collé sur les murs des aâiches qui renferment des menaces de mort contre les étrangers, si la concession des tabacs n'est pas retirée dans les quarante-huit heures.
On ne comprend vraiment pas que ce ne soit déjà feit. Le pqids des années se ferait-il sentir sur le chah? Nasr ed-Din n'aurait-il plus la décision de l'âge mûr? On dit bien que la résistance vient du premier ministre poussé par les Anglais. Mais comment croire que sa confiance en eux l'aveugle au point de l'empêcher de voir que son autorité s'en va, entraînant dans son effondrement celle de son souverain ? Où allons-nous si les mollahs continuent à prendre le dessus? Qu'ils passent des paroles aux a6tes & l'on aura tout à redouter.
Le ministre de France est venu chez moi causer de tous ces événements. Je ne lui ai pas caché qu'on ne s'expliquait guère, dans un moment si critique, l'inaétion des représentants des puissances, dont l'intervention était considérée comme absolument urgente, au point de vue de la sécurité des étrangers. Mes inquiétudes lui ont paru fondées, aussi est-il parti en me disant qu'il aurait quelques-uns de ses collègues à sa table ce
LA CONCESSION DES TABACS
soir même, & qu'il ne manquerait pas de leur rapporter notre conversation.
Le bruit se répand que les aftionnaires de Londres réclament 12,500,000 francs d'indemnité, somme que l'imagination grossit jusqu'à en faire 12,500,000 tomans.