‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 36 sur 60 · MEÏDAN-CHAH LT RUE NAÏEB-ES-SALTANEH · texte numérisé non relu

MEÏDAN-CHAH LT RUE NAÏEB-ES-SALTANEH

Pauvre gouvernement persan! D'où les sortirait-il ces millions, si le chah n'ouvre pas ses trésors? Par surcroît, les charbons ayant doublé de prix en quelques jours, on accuse la banque anglaise de les avoir accaparés dans un but de spéculation. Si ce n'est point une taâique de ses ennemis 6c que la nouvelle soit exa6te, la Banque Impériale ne fera pas beaucoup d'opérations de ce genre avant de partager le sort de la Compagnie des tabacs. Les Anglais n'ont pourtant nul intérêt à voir surgir d'autres difficultés.

28 décembre. — Sur les réclamations des agents diplomatiques, des postes militaires ont été établis en divers endroits du quartier européen, & le chah s'est résigné à faire placarder que «son amour pour son peuple Ta porté à retirer définitivement la concession des tabacs».

Ces mesures ont pour effet immédiat d'empêcher au moins la mise à exécution des menaces contenues dans les affiches. Toutefois, il ne faut pas croire que les mollahs, qui ont vu leur premier essai couronné de succès & prennent conscience de leur force, s'arrêteront à cette seule tentative. Chacun dit bien que l'effervescence ne cessera qu'en présence d'un a6le officiel authentique ne laissant pas l'ombre d'un doute, & que de simples promesses ne peuvent plus suffire à cette heure. Du reste, à la demande de lever l'interdiétion de fumer, le mouchtehid de Kerbéla n'a pas répondu 5 or, tant que cette défense subsistera, la situation restera sans changement. •

^i décembre. — Dernier jour de l'année 1891. La neige tombe k nuit, la température baisse : ce matin à sept heures, il y a 8 degrés au-dessus de ^éro, dans ma chambre, & 6 degrés audessous, dehors.

Puisse le froid agir favorablement sur les cervelles échauffées des Persans & ramener tout le monde à la raison! Puisse 1892 laisser bientôt au pays la libre disposition du tabac qu'il produit, rallumer les kalians, mettre l'accord entre l'autorité royale & l'autorité religieuse. . . & préparer l'heureux jour où j'irai revoir «la douce France».

r' Ja/wier i8p2. — Tous les regards sont tournés vers Kcrbcla : c'est de là que l'on attend la délivrance. Une dépêche en est arrivée, enfin ! Le mouchtehid daigne féliciter le chah d'avoir retiré la concession des tabacs 5 il l'engage à retirer de même toutes les concessions abandonnées à des étrangers, mais il ne fait pas la moindre allusion à la défense de fumer dont il est

LA CONCESSION DES TABACS. 291

l'auteur, & qu'il sait causer le trouble le plus profond dans les habitudes persanes.

Cette dépêche a naturellement la vertu de porter à son comble le mécontentement du roi & d'irriter ses conseillers. Ce n'est donc plus à un seul, c'est à tous les privilèges o6lroyés aux étrangers que le clergé s'attaque. Il est peu probable qu'il obtienne complète satisfa6tion. Si Nasr ed-Din a cédé sur un point, chacun sait que cela n'a pas été sans peine, il n'y a guère à es pércr qu'il accorde davantage.

^janvier. — Lç Persan ne reprend pas son kalian, rien n'est fait. Les nouvelles de Londres non plus ne sont pas bonnes : les actions de la banque impériale seraient tombées de moitié. A la banque se -rattachent des tracés de routes dans le sud, des exploitations de mines, des spéculations sur l'opium. 11 paraît qu'aéluellcmcnt tout est en suspens, au grand préjudice de chacun & de la banque en particulier.

Cet état de choses ne peut durer sans causer des pertes irréparables, pertes de tout ordre. Le clergé, lui, n'a rien à craindre, il est en dehors de ces considérations & il sait que son influence sur les masses ignorantes &: fanatiques est solidement assise, c'est pourquoi son audace n'a plus de bornes; mais il n'en serait pas ainsi du gouvernement, si la lutte engagée continuait dans les mêmes conditions.

,^ janvier. - Ce matin, comme je me prépare à me rendre à mon service, un soldat de garde à la porte de l'anderoun me remet une lettre du chef eunuque, Etcmad el-Harem, qui me demande de me trouver chez lui à une heure. Je suis libre ordinairement vers midi, le repas du chah terminé^ cependant il arrive que je sois retenu après cette heure. Par crainte que cette éventualité ne se présente, & afin d'être complètement libre de mon temps, je déjeune avant de sortir, 6i je prends plus tard que d'habitude le chemin du palais.

A dix heures, à peine dans la rue Djebbckhanè, fy remarque une animation insolite. Un rassemblement se fomie à la porte du Ba2ar5 plus loin, la porte de l'Ark, toujours ouverte à cette heure-ci, n est qu'entre-bâillée, les soldats du poste sont derrière & il y en a même deux montes tout en haut, qui observent la foule. Ces militaires me connaissent pour me voir passer chaque jour 5 sachant que je vais à mon service, ils me laissent entrer, quoique la porte soit consignée.

Au palais, tous les ministres sont présents. Le chah se promène silencieux & sombre, tapant du talon & frappant les arbres de sa canne, visiblement très préoccijpé. Quy-a-t-il? Je m'informe. Voici ce que j'apprends.

Sa Majesté, impatientée, a envoyé Mirza Issa, le nouveau sous-gouverneur de Téhéran, dire au mouchtehid Mir^a Hossein, sumommé Achtiani, d'avoir à choisir entre fumer & donner cet exemple aux habitants ou quitter la Perse. Achtiani aurait répondu qu'il préférait partir. Ces nouvelles se seraient répandues en ville avec la rapidité d'une traînée de poudre. De là cette animation de la rue ik ces attroupements, de là l'état dans lequel se trouve le souverain.

Il est près de midi. Le chah va déjeuner. Peu à peu le jardin de Goulistan se vide. Tous ceux qui ne sont pas de service s'en vont; seul des ministres, Emin es-Sultan reste. Quand le repas est desservi, avant de me rendre à l'anderoun où je ne sais combien de temps je serai retenu, je vais, voyant le ciel couvert, chercher mon manteau che2 moi. Je trouve fermée la porte de l'Ark par laquelle je suis entré; le poste en armes la garde contre la foule, dont la rumeur gronde, menaçante. Je reviens sur mes pas & me dirige vers la porte de la rue Naïebes-Saltaneh, afin de gagner de là l'anderoun, quand je rencontre, devant le Takht i Khanè, Aboul Hassan Khan, tout ému, qui me dit en courant : «Ne quittez pas le palais, ce serait dangereux pour vous.» Je rentre au Goulistan, lorsque sonne une heure à l'horloge du Chems ol-Amaret.

LA CONCESSION DES TABACS

Alors se font entendre sérieusement les cris de la foule ; bientôt l'émeute bat son plein. Les émeutiers, ayant à leur tête un énergumène à turban bleu, un seïd exalté, partent de

l'entrée du Ba2ar qui donne sur le Schz i Mcïdan, non loin de ma porte, traversent le Meïdan-Chah, d'où, ne pouvant avancer dans la rue Naïeb-es-Saltanch, barrée par la troupe, ils reviennent sur leurs pas, contournent l'Ark en suivant les rues Djcbbékhanè & Nasérié, pénètrent dans la rue de l'An-

A dix heures, à peine dans la rue Djebbckhanè, j y remarque une animation insolite. Un rassemblement se foraie à la porte du Ba2ar5 plus loin, la porte de l'Ark, toujours ouverte à cette heure-ci, n'est qu entre-bâillée, les soldats du poste sont derrière & il y en a même deux montés tout en haut, qui observent la foule. Ces militaires me connaissent pour me voir passer chaque jour 5 sachant que je vais à mon service, ils me laissent entrer, quoique la porte soit consignée.

Au palais, tous les ministres sont présents. Le chah se promène silencieux & sombre, tapant du talon & frappant les arbres de sa canne, visiblement très préoccijpé. Quy-a-t-il? Je m'informe. Voici ce que j'apprends.

Sa Majesté, impatientée, a envoyé Mirza Issa, le nouveau sous-gouverneur de Téhéran, dire au mouchtehid Mirza Hossein, surnommé Achtiani, d'avoir à choisir entre fumer & donner cet exemple aux habitants ou quitter la Perse. Achtiani aurait répondu qu'il préférait partir. Ces nouvelles se seraient répandues en ville avec la rapidité d'une traînée de poudre. De là cette animation de la rue & ces attroupements, de là l'état dans lequel se trouve le souverain.

n est près de midi. Le chah va déjeuner. Peu à peu le jardin de Goulistan se vide. Tous ceux qui ne sont pas de service s'en vont; seul des ministres, Emin es-Sultan reste. Quand le repas est desservi, avant de me rendre à l'anderoun où je ne sais combien de temps je serai retenu, je vais, voyant le ciel couvert, chercher mon manteau che2 moi. Je trouve fermée la porte de l'Ark par laquelle je suis entré; le poste en armes la garde contre la foule, dont la rumeur gronde, menaçante. Je reviens sur mes pas ik me dirige vers la porte de la me Naïebes-Saltaneh, afin de gagner de là l'anderoun, quand je rencontre, devant le Takht i Khanè, Aboul Hassan Khan, tout ému, qui me dit en courant : «Ne quitter pas le palais, ce serait dangereux pour vous.» Je rentre au Goulistan, lorsque sonne une heure à l'horloge du Chems ol-Amaret.

LA CONCESSION DES TABACS. 293

Alors se font entendre sérieusement les cris de la foule 5 bientôt l'émeute bat son plein. Les émeutiers, ayant à leur tête un énergumènc à turban bleu, un seïd exalté, partent de

^3£;ss^s&^

■■■fc.

LE MOUCHTEHID ACHTUNI.

l'entrée du Bazar qui donne sur le Sebz i Mcïdan, non loin de ma porte, traversent le Meïdan-Chah, d'où, ne pouvant avancer dans la rue Naïeb-es-Saltaneh, barrée par la troupe, ils reviennent sur leurs pas, contournent l'Ark en suivant les rues Djcbbékhanè & Nasérié, pénètrent dans la rue de l'An-

dcroun, pour venir déboucher à l'autre extrémité de la rue Naïeb-es-Saltaneh.

Jusqu'à présent, nous n'avons entendu que le jDruit & les clameurs d'une foule en révolte. Mais ici, en présence de la troupe qui les arrête de nouveau, les émeutiers se mettent à jeter des pierres sur le palais du prince Naïeb es-Saltaneh, cassent des vitres & menacent de forcer l'entrée, espérant sans doute arriver par là au palais même du chah, de la porte duquel ils voient qu'ils ne peuvent approcher, grâce à la barrière de soldats qui les tient en respeft.

À ce moment, l'officier qui est à la tête de ces militaires, Mouïn Ni2am, jugeant sans doute qu'il ne peut se tenir plus longtemps inactif en présence de ces scènes, & craignant que la foule n'enfonce la porte de l'anderoun du prince, sérieusemen^ menacée, commande, après les sommations réglementaires auxquelles les émeutiers répondent par des vociférations & des pierres, un feu de peloton. Il en reste quelques-uns sur le carreau, parmi lesquels le seïd. Les autres vident la rue & se dispersent, non sans une résistance qui nécessite une nouvelle décharge de la troupe. Trois heures & demie viennent de sonner.

Durant ce temps, que se passe-t-il chez le chah? Sa Majesté, après son déjeuner, sort dans le jardin, cause un instant avec son premier ministre, puis, suivie des chambellans de service, pénètre dans l'Orangerie & se rend à la chambre des Brillants, qui est la plus voisine de la porte de communication du biroun avec l'anderoun.

Emin es-Sultan quitte son maître avec l'air pensif &, entouré de quelques dévoués, va s'asseoir à l'angle opposé du Goulistan, le long du mur de l'abdarkhanè. Quant à moi, ne pouvant sortir & ne sachant où me réfugier, je me promène seul au jardin, dans l'attente des événements.

Tant que la foule se contente de crier & de tourner autour de l'Ark, il ne se passe rien de particulier. Mais dès qu'elle ar-

LA CONCESSION DES TABACS. 295

rive au palais de Naïeb es-Saltaneh, qu'elle fait mine de vouloir forcer la porte de son anderoun, par lequel elle peut pousser jusqu'à celui du chah, & que l'on entend le bruit des vitres brisées, je vois une demi-dou2aine de chambellans, ayant à leur tcte Mirza Mchémed Khan, le père du favori, sortir de l'Orangerie, armés de pied en cap, & venir monter la garde devant les fenêtres de l'Otaq i Aimas. Ils ont trouvé quelques armes de chasse ik sont là, le fusil sur l'épaule, les reins ceints 'de cartouchières garnies. L'intention peut être bonne, mais la

Page 1