M(JUIN NIZAM
chose serait comique & risible si le moment prêtait à rire. Que pourraient, en effet, contre les émeutiers, s'ils pénétraient au palais, ces six hommes sans abri, même avec toutes leurs cartouches? A peine auraient-ils vidé leurs fusils, qu'ils seraient écrasés par le nombre ou obligés de fuir.
La fusillade qui s'entend alors ne semble rassurer personne & le roi en est surpris, ce qui me fait espérer qu'elle n'a pas été ordonnée par Sa Majesté.
Du côté du premier ministre règne le plus profond silence : chacun est à sa même place, ne parlant pas, attendant, écoutant, l'oreille tendue vers la rue. Emin çs-Sultan tient à la
deroun, pour venir déboucher à l'autre extrémité de la rue Naïeb-es-Saltaneh.
Jusqu'à présent, nous n'avons entendu que le jDruit & les clameurs d'une foule en révolte. Mais ici, en présence de la troupe qui les arrête de nouveau, les émeutiers se mettent à jeter des pierres sur le palais du prince Naïeb es-Saltaneh, cassent des vitres & menacent de forcer l'entrée, espérant sans doute arriver par là au palais même du chah, de la porte duquel ils voient qu'ils ne peuvent approcher, grâce à la barrière de soldats qui les tient en respeft.
A ce moment, l'officier qui est à la tête de ces militaires, Mouïn Ni2am, jugeant sans doute qu'il ne peut se tenir plus longtemps inactif en présence de ces scènes, & craignant que la foule n'enfonce la porte de l'anderoun du prince, sérieuscmen^ menacée, commande, après les sommations réglementaires auxquelles les émeutiers répondent par des vociférations & des pierres, un feu de peloton. Il en reste quelques-uns sur le carreau, parmi lesquels le seïd. Les autres vident la rue &: se dispersent, non sans une résistance qui nécessite une nouvelle décharge de la troupe. Trois heures & demie viennent de sonner.
Durant ce temps, que se passe-t-il chez le chah? Sa Majesté, après son déjeimer, sort dans le jardin, cause un instant avec son premier ministre, puis, suivie des chambellans de ser\âce, pénètre dans l'Orangerie & se rend à la chambre des Brillants, qui est la plus voisine de la porte de communication du biroun avec l'anderoun.
Emin es-Sultan quitte son maître avec l'air pensif &, entouré de quelques dévoués, va s'asseoir à l'angle opposé du Goulistan, le long du mur de l'abdarkhanè. Quant à moi, ne pouvant sortir & ne sachant où me réfugier, je me promène seul au jardin, dans l'attente des événements.
Tant que la foule se contente de crier & de tourner autour de l'Ark, il ne se passe rien de particulier. Mais dès qu'elle ar-
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rive au palais de Naïeb es-Saltaneh, qu'elle fait mine de vouloir forcer la porte de son anderoun, par lequel elle peut pousser jusqu'à celui du chah, & que l'on entend le bruit des vitres brisées, je vois une demi-dou2aine de chambellans, ayant à leur tcte Mirza Mchémed Khan, le père du favori, sortir de l'Orangerie, armés de pied en cap, & venir monter la garde devant les fenêtres de l'Otaq i Aimas. Ils ont trouvé quelques armes de chasse 6c sont là, le fusil sur l'épaule, les reins ceints de cartouchières garnies. L'intention peut être bonne, mais la
MOIIN NIZAM.
chose serait comique & risible si le moment prêtait à rire. Que pourraient, en effet, contre les émeutiers, s'ils pénétraient au palais, ces six hommes sans abri, même avec toutes leurs cartouches? A peine auraient-ils vidé leurs fusils, qu'ils seraient écrasés par le nombre ou obligés de fuir.
La fusillade qui s'entend alors ne semble rassurer personne & le roi en est surpris, ce qui me fait espérer qu'elle n'a pas été ordonnée par Sa Majesté.
Du côté du premier ministre règne le plus profond silence : chacun est à sa même place, ne parlant pas, attendant, écoutant, l'oreille tendue vers la rue. Emin çs-Sultan tient à la
main des papiers que de temps en temps il froisse ou feuillette machinalement.
Comme je longe le grand bassin, j'aperçois Naïeb es-Saltaneh passant devant le Musée. Il se rend auprès du chah. Je presse le pas dans cette direâion , & j'arrive à la porte de l'Orangerie comme le roi en sort avec son fils, qui l'a tiré de l'angoisse où il était. J'apprends que le calme est rétabli, que les rues autour de l'Ark sont occupées militairement, que cette échauffourée a coûté la vie à sept manifestants, sans compter les blessés, qui ont disparu en grande hâte & se garderont bien de se faire connaître.
Il n'est pas loin de cinq heures quand je regagne ma maison, par une voie détournée, car un canon & ses servants barrent la porte de la rue.
Triste journée! Si «le canon est Vultima ratio des rois», ne sait-on pas qu'en pareil cas, c'est une mauvaise raison, & qu'il est dangereux de n'en avoir plus d'autre à faire valoir. La fusillade a dissipé l'émeute, c'est vrai 5 mais les deux pouvoirs en lutte restent face à face : le roi amoindri quoique viâorieux, le clergé agrandi quoique battu.
j janvier, — A une heure. Sa Majesté reçoit les officiers & quelques fonctionnaires qui ont contribué à la répression de l'émeute. Elle les félicite de leur conduite & leur distribue des récompenses.
Achtiani n'a ni fumé ni quitté la \ille. Il paraît que, dans sa réponse d'hier au chah, il aurait dit qu'il accepte l'exil, mais qu'on lui envoie l'original de la concession des tabacs, afin qu'il le déchire devant le peuple qui garde sa porte & ne veut consentir à son départ que cet a6le accompli. Le chah lui fait dire de rester, en lui envoyant, comme gage de réconciliation, une bague surmontée d'un brillant. Le mouchtehid n'accepte ce cadeau qu'après avoir appris la dissolution de la Compagnie des tabacs, annoncée par des affiches de son direfteur, qui in-
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vite en même temps ceux qui lui ont vendu des tabacs à venir les reprendre.
Pour qu'une pareille détermination ait été prise & exécutée si promptement, il faut que l'émeute d'hier ait .profondément impressionné, & le direâeur de la Compagnie, & le ministre d'Angleterre, lequel aurait déclaré qu' «il y a force majeure».