PONT DE KOUM ET ENTHEE DU CHAH DANS CETTE VILLE
les yeux je ne sais quelle poudre. A cette heure, Aïcha Khanoum pousse des plaintes ik jette des cris qui mettent en émoi tout l'anderoun. Les ferrachs se succèdent à ma tente au pas de course de minute en minute. «Vite, Vite! {^ud, ^ud!)j le chah vous appelle», me crient-ils tout essoufflés, dès qu'ils m'aperçoivent. J'accours ik je trouve Aïcha, que j'ai laissée quelques heures auparavant en bonne voie d'amélioration, je la trouve avec une inflammation des veux plus vive que jamais, causée par la malencontreuse poudre. Il lui est dur d'avouer sa feute, mais il n'y a pas moyen de la nier en présence des dégâts commis. La malheureuse s'exécute donc en protestant de son en-
tière confiance & de sa gratitude, en maudissant les mauvais conseillers &, par tous les imams.
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne Vy prendrait plus.
La leçon coûte cher, puisse-t-elle être au moins profitable !
A peine suis-je de retour à ma tente, que, me croyant fôchc, Aïcha Khanoum m'envoie un châle (c'est le cadeau le plus habituel) & me feit prier de lui continuer mes soins.
Quant au troisième malade, sans doute plus habile à éviter les pièges de la diplomatie que celui tendu par son souverain, le voyage ne pouvant guère contribuer à sa guérison, je Tcngage à rebrousser chemin, en lui souhaitant que son accident contribue au succès de ses démarches. Ce conseil est promptement suivi, ce qui me laisse croire que mes vœux n'ont pas été sans effet. Au cours d'une dernière consultation, le ministre m'apprend que, grâce à lui, la concession des vins & des alcools accordée à Philippart a été retirée, sans bourse délier, en échange d'une concession de route dans l'A^erbaïdjân. . . «qui ne peut avoir aucune suite».
2^ mai. — Tagounek, notre prochaine étape, est à environ 4 ^sakhs de Koum. Nous nous dirigeons vers l'ouest, & atteignons la limite de la plaine une heure seulement avant l'étape, pour monter sur un plateau à l'entrée duquel se trouve Tagounek. Ce plateau, semblable à un immense cirque, est complètement entouré de montagnes, dont plusieurs sommets oftent cette particularité, assez fréquente, d'être échancrés à la manière des cratères.
Pas n'est besoin de goûter à l'eau pour savoir qu'elle est sauraâtre : des couches de sel se voient en maints endroits sur le lit des torrents à sec.
24 mai. — Nous suivons longtemps le même plateau, passons à gauche d'un grand village, Ghalétchem, ik allons cam-
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pcr plus haut, à Nèi2ar, au bord du Koum-Roud, ici plein d'une eau limpide & fraîche, mais douceâtre, dont on boit néanmoins à défaut d'autre.
Chemin faisant, nous voyons arriver à nous un gouverneur {haJ^i) à cheval, suivi d'une brillante escorte de cavaliers. Je
PAYSANS DE MAHALLAT.
suis heureux de reconnaître l'excellente figure de Hakim el- Mamalek. C'est une agréable surprise, une vraie joie pour moi, de rencontrer ce sympathique & charmant confrère.
En même temps que Yahia Khan, Hakim el-Mamalek a feit ses études en France. L'un & l'autre y ont appris à parler admirablement notre langue; l'un &: l'autre ont puisé à la même
source une affabilité, une distindion, un désintéressement tout français.
Au sortir du collège, Hakim el-Mamalek a étudié la médecine; mais cette science n'a point enrichi son adepte; & si le roi, dans sa sollicitude, n'avait songé au savant & ne lui avait confié quelque emploi en dehors de sa profession, soit à la cour, soit en province, où il est aétuellement gouverneur du distriâ que nous allons traverser, Hakim el-Mamalek n'aurait pas eu la vie facile, bien que, malgré cela, elle n'ait pas toujours été rose pour lui.
2/ mai. — Les plateaux se succèdent en s'elevant de plus en plus. Chaque jour c'en est un nouveau qui ressemble d'ailleurs à celui de la veille : même sol, même forme en cirque, même désert.
A Doudéhek, nous trouvons, appelé par son père de sa résidence d'Ispahan, le prince Zel es-Sultan, dont le propre fils, Djellah cd-Dovleh, encore tout dernièrement gouverneur de Ye2d, est avec nous depuis Téhéran.
La présence de Zel es-Sultan, qui n'est généralement pas aimé, fait aller les langues : chacun rappelle ses aétes autoritaires, ses cruautés. Il n'a pas mis à mort son intendant. Mouchir cl-Moulk, comme on l'a d'abord dit; il l'a emprisonné, lui a confisqué ses biens & l'a ensuite jeté dans la rue. Le pauvre diable, réduit à mendier, est devenu fou & finalement est mort.
C'est pour lui faire rendre compte de sa conduite en cette circonstance, dit-on, que le roi a mandé son fils. On ajoute même qu'une des raisons de notre voyage est que le chah voulait se renseigner par lui-même; car il a déjà interrogé à Koum des parents de la viélime & d'autres personnes en état de lui apprendre les événements dans tous leurs détails, principalement sous le rapport de la fortune de Mouchir el-Moulk, si mal acquise par son fils.
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26 mai, — Dclidjan possède des sources dont les eaux, encore qu'un peu douces, sont beaucoup moins saumâtxes que celles rencontrées jusqu'ici.
Le sommet de certaines des montagnes qui nous entourent donne l'idée de gigantesques forteresses ruinées. La stratification des roches est de telle façon que ces grands blocs de pierre, régulièrement alignés & superposés, font croire à des murs élevés par la main de l'homme.
DIGUK ROMPUE DE NIMVAR.
2j mat. — Après les plateaux arides laissés derrière nous, l'œil se repose agréablement sur les oasis de verdure qui font le charme de celui que nous traversons pendant près de trois heures. Non loin de Nimvar, village que nous longeons, se trouvent des tronçons de colonnes & autres ruines qui témoignent d'un passé tout autre que le présent. Si seulement on réparait la digue, aujourd'hui rompue, qui permettait d'envoyer l'eau fertiliser au loin les terres, ce serait suffisant pour assurer la prospérité de ce pavs.
Mahalat est une importante bourgade. Il y a le village d'en bas, deh pain, & le village d'en haut, dèh bala. Nous campons tout en haut du dèh bala, à la naissance d'une rivière, dont les nombreuses sources sortent du rocher en se précipitant bruyamment sur ses inégalités. Pour la première fois depuis Téhéran, nous rencontrons de Teau non saumâtre. Celle-ci a les apparences d'une eau potable; cependant, il feut s'en méfier, car les habitants la trouvent indigeste.
Nous nous reposons cinq jours à Mahalat, au bord de la magnifique source, dont l'eau, divisée à l'infini en traversant le village, donne aux jardins la fraîcheur & l'abondance. Nos tentes sont dispersées autour de ces jardins à luxuriante végétation, mais par malheur au milieu de champs où n'est pas faite la récolte, que nous ne respeâons guère.
Le prince Manoutcher Mir2a, un photographe amateur des plus habiles, profite de notre séjour à Mahalat pour aller visiter les ruines de Khorhé, accompagné de Mirza Floughi, secrétaire d'Etemad es-Saltaneh. Ils n'ont trouvé que peu de chose comme restes de construâions 5 mais, tout près d'une sorte de pilier carré, fortement rongé à sa base, ils ont fait des fouilles & sont tombés sur quantité d'ossements humains, emphssant ce qui leur a paru être un grand bassin, dont ils ont reconnu les briques des bords. Ne serait-il pas plutôt, cet espace fermé plein d'ossements, un de ces sarcophages en briques non cuites >dont usaient les Grecs pour ensevelir les morts après une bataille? Mir^a Floughi me rapporte de là un crâne en assez bon état & huit pointes de flèche en bronze ou en cuivre, provenant de l'ossuaire.
C3c crâne, il faut le dire, ressemble plus à un crâne turc qu'à tout autre, ce qui justifierait l'opinion d'Etemad es-Saltaneh, qui pense que cet ossuaire date de l'époque où les Turcs ont converti par la force les Persans à l'islamisme; car, venus d'Arabie, ils ont pénétré par ici en Perse & ont eu à livrer des combats précisément dans ces régions.
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Quant aux tiges métalliques, elles ont de 5 à 7 centimètres; de long & se terminent en pointes ou en dards plus ou moins émousscs. L'une d'elles a ceci de particulier, que sa pointe a ctc repliée sur elle-même par un coup de marteau, dont la marque se voit. D n est pas rare de trouver dans les tombeaux anciens des armes ainsi tordues, comme si l'on eût voulu que les armes du mort ne pussent servir après lui.
«^*lÈi
HUINE DE KHORHE.
Zcl es-Sultan fait des cadeaux à son père : quatre chevaux de race, des tapis, de riches étoffes & autres objets de valeur, sans oublier quelques sacs d'or dont il voudrait bien, probablement, que son père se contentât pour sa part de la dépouille de Mouchir el-Moulk.
Hakim el-Mamalek, qui, s'il fait jamais fortune, n'emploiera
certainement pas les mêmes moyens, oflfre un cadeau plus modeste : un tapis de Sultanabad. Mais, pour être unique, ce tapis n en est pas moins de belle dimension, attendu qu'il constitue à lui seul la charge d'un chameau. C'est d'ailleurs ime curiosité de confeétion, vu l'état primitif des métiers dans le pays, à l'époque où il a été fabriqué.
i"""^ juin. — De Mahalat à Arrc, 4 Êirsakhs. Nous traversons d'abord un petit plateau dont les montagnes de droite, sur une longueur de 2 à 3 kilomètres, ont une stratification si régulière qu'on dirait que des escaliers ont été pratiqués sur leurs flancs de la base au sommet. Franchissant ensuite quelques collines, nous trouvons Arrè dans un nuage de poussière à l'entrée d'une nouvelle plaine.
Depuis Koum, nous n'avons pas eu un seul déplacement sans vent & poussière, mais jamais comme aujourd'hui. A notre arrivée au campement, nous ne voyons les tentes que quand nous en sommes à deux pas 5 & ceux qui ne se sont pas hâtés de les dresser sont obligés d'attendre que le vent, en se c4lmant, veuille bien le permettre.
La belle source de Mahalat, objet de notre admiration, nous fait payer l'agrément qu'elle nous a causé. Elle avait si bon aspeét, cette eau limpide, que chacun s'est laissé aller à en boire sans trop de retenue & à faire ses ablutions au complet. Qui pouvait se douter en la voyant que son simjde voisinage serait funeste? Pas d'eau' ou eau mauvaise, sinon dangereuse, telle est l'alternative sur l'aride terre de l'Iran. Les uns se plaignent de dérangement intestinal, les autres ont des accès de fièvre, moi-même j'éprouve le besoin d'augmenter ma dose accoutumée de sulfate de quinine.
2 juin. — Abandonnant notre plaine de poussière, nous gagnons un plateau qui paraît fertile & sufl&samment habité, car plusieurs villages le couvrent : Goravind, Khougan, Roudbar
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& autres. Trois heures de voiture par des chemins impraticables, à travers champs le plus souvent, & nous arrivons à Tchoougan.
Zel es-Sultan prend congé du roi & s'en retourne au siège de son gouvernement, à Ispahan.
ANCIENNE MrjSQy^E DE MAHAI.I^T.
Pendant que je suis à Tanderoun occupe à verser d'un collyre dans les yeux d'Aïcha Khanoum, le chah passe au milieu des tentes des femmes. Il aperçoit chez Lcila Khanoum, prise d'un accès de fièvre, Mirza Labcdin, chirurgien persan qui a la spcaalité des opérations de taille : «Soignc-là, lui dit-il, en être pensant & non en imbécile.» Je dois constater que cette apostrophe à l'adresse de Mirza Labedin, homme intelligent
en somme & non sans valeur, eût été d une application plus juste, adressée à certains de ses confrères.
Jusqu'à présent, Aïcha Khanoum ne m'a jamais parlé de sa sœur, dont l'enfant vient souvent jouer autour de nous. Aujourd'hui, ses yeux vont mieux, sa gaieté naturelle est un peu revenue, elle me retient plus longtemps à causer. Selon clic, sa maladie n'a d'autre cause que les pleurs qu'elle a versés quand elle a remarqué que le chah s'éprenait de sa sœur Lèila. La religion interdit d'épouser les deux sœurs, de les garder surtout sans en répudier une. Le chah, au-dessus de ce préjugé comme de tant d'autres, les a conservées toutes les deux à son anderoun, ce qui laisse croire à l'infortunée Aïcha qu'il ne lui a pas retiré toute son aflPeétion.
} juin, — Il y a 3 farsakhs jusqu'à Indjedân, mais par quel chemin ! Un chemin bon pour des mulets, où l'on ne conçoit pas qu'une voiture ose s'engager. Plusieurs fois nous sommes obligés de descendre, & la voiture vide saute rochers & fosses en des bonds désordonnés.
Nous rencontrons fréquemment du gibier. Avant de pénétrer dans la montagne, des gabelles friient à notre approche. De l'autre côté, à l'entrée de la vaste pl^ne de Sultanabad, des cavaliers, qui ont préféré le cheval à la voiture — non sans raison — tuent plusieurs oiseaux, dont un qu'ils appellent bagherl^ra (aile noire). Quoique moins gros que le faisan, ce dernier ressemble assez à la poule de Carthagej il en a le plumage & les ailes à extrémité noire.
Nous entrons dans la plaine par le sud & marchons quelque temps vers le nord. Il est onze heures. Un superbe eflFet de mirage se produit devant nous : tout à coup, une vaste mer tranquille, brillante comme un miroir, s'étale à perte de vue; une foret d'arbres à formes changeantes en sort à l'horizon; puis tout disparaît pour ne laisser que le sol aride, brûlé du soleil. Chacun sait que le mirage est commun dans les pays chauds;
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j'en ai observé plusieurs depuis que je suis en Perse, comme autrefois en Algérie & en Tunisie.
Indjedân & notre camp sont près d'une source d'une abondance relative, dans un recoin de la plaine, au milieu de laquelle s'clcve, complètement isolée, une montagne assez sem-
M.\NOUTCHKll MIXZA.
blablc par sa forme à un colossal bonnet de police. Chaleur, vent<Sc poussière, rien ne nous manque ici, où nous séjournons trois longs jours.
6 juin. — Une femme de l'andcroun est morte pendant la nuit. Sans la laisser refroidir, on l'a enterrée au cimetière du
village & immédiatement après, à cinq heures du matin, on a levé le camp.
Nous avançons dans la direétion du nord-ouest, en longeant, à notre gauche, le pied des montagnes, avec, à notre droite, la plaine immense. Nous entrons à Sultanabad après dix heures, cuits par la chaleur autant qu*aveuglcs par la poussière. Le chah, Tanderoun & le premier ministre sont loges au palais du gouverneur 5 moi-même, je suis à peu de distance dans une maison privée. Presque tout le monde, du reste, est chez l'habitant; il ny a guère de campe hors de la ville que Técurie royale & le train de voyage.
Sultanabad n'oflfrirait rien de particulier s'il n'était un centre très important de fabrication de tapis. La ville ressemble à toutes les villes persanes : rues étroites, le plus souvent malpropres, bordées de murs gris en pisé qui cachent les maisons $ bazar encombré allant d'un bout de la ville^à l'autre en la traversant à peu près par le milieu. Mais, dans chaque maison^ pour bien dire, se dresse un métier à faire les tapis, où les femmes travaillent tout en s'occupant des soins du ménage & gagnent en moyenne 3 francs par semaine, ce qui est considère comme raisonnable, tant la vie est bon marché.
La maison Ziegler, de Manchester, qui a une succursale à Téhéran, tire en général ses tapis de Sultanabad. On peut même ajouter qu'elle achète presque tous ceux qui s'y fabriquent, & que la plupart des métiers travaillent pour son compte sur commande. Son représentant ici fait construire aâuellemcnt un vaste bâtiment qui sera comme une école de tissage, selon les procédés les plus nouveaux.
Grâce à ce commerce de tapis — les tapis renommés de Feraghan — Sultanabad a pris une extension rapide, passant, en une cinquantaine d'années, de quelques centaines d'habitants à près de 40,000. C>'est dire toute l'importance de ce commerce. Toutefois, si l'on ne veut pas le voir tomber, il ne faut plus, comme depuis quelque temps, se servir de laines teintes
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à ranilinc. On accuse les Anglais d'avoir introduit en Perse les couleurs à l'aniline. Leur emploi amènera inf^lliblement la dépréciation des tapis persans, si l'on n'y prend garde. Les intéressés commencent à s'en yiquiéter; il faut espérer que l'on ne tardera pas à revenir aux solides couleurs végétales.
Je finis par croire qu'il est plus facile de trouver dans nos grands magasins de Paris un ancien tapis de Feraghan, que dans le pays même. Depuis quatre jours que nous sommes à
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Sultanabad, j'en fois chercher partout sans succès. Je dois heureusement à l'amitié de Hakim el-Mamalek, le gouverneur, d'être chez un propriétaire compatissant qui, apprenant mon embarras, consent à m'en céder trois, dont l'un en particulier est de toute beauté.
Décidément, notre séjour à Sultanabad m'est fevorablc : ces quelques jours de repos me sont venus en aide pour achever la guérison des veux d'Aïcha Khanoum. Le chah, après m'avoir félicité du «prompt ik heureux effet» de mes soins, me fait
remettre, comme témoignage de satisfadtion, une bague surmontée d'un gros rubis entoure de brillants.
On ne parle que de cette cure dans Tanderoun, ce qui me vaut l'avantage d'être appelé par une demi-douzaine de ces dames plus pu moins malades. L'une d'elles, Zahra Sultan Kiianoum, passe pour une lettrée qui est poète à ses heures 6c vit en assez bonne intelligence avec la Muse.
Seule, à présent, Bachi donne de l'inquiétude 5 les cahots de la voiture continuent à l'incommoder, & le roi en est contrarié. De même qu'à la ville, elle est en compagnie d'Emin Agdas & se tient sous une petite tente voisine de la grande tente de la favorite, laquelle est toujours isolée, à quelque distance des autres tentes de l'anderoun. Je sors de chez Bachi, quand Emin Agdas me fait inviter par son chef eunuque, Aga Bahram, à entrer auprès d'elle. La pauvre vieille aveugle est triste, fort triste. Eue me débite un compliment, comme les Persans savent si bien en tourner, &, par les moyens oratoires les plus subtils, cherche à savoir s'il n'y a pas quelque moyen de la guérir, ainsi qu'a été guérie Aïcha.
II juin. — Laissant derrière nous Sultanabad, nous pcnérons bientôt sur un petit plateau où un grand village, Sèdeh (les trois villages), disparaît au milieu des arbres. Nous le traversons, puis gravissons une montagne en suivant le lit d'un torrent à sec. En haut, nous sommes arrêtés une bonne heure par un encombrement de voitures, de chevaux- & de mulets. C'est Aniseh ed-Dovleh & ses gens qui obstruent le chemin : on répare une avarie survenue à sa voiture, sans songer à se détourner du passage, & tout ce qui est en arrière attend. De nouveau nous nous mettons en marche, & nous ne tardons pas d'apercevoir notre camp à l'entrée d'un second plateau, près du village de Namek-Khour.
De plateau en plateau, depuis Koum, nous avons monté d'au moins 1,000 mètres. Les montagnes qui nous entourent
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sont élevées 5 des traînées de neige descendent encore assez bas sur leurs flancs, ce qui n empêche pas les rayons du soleil de se faire terriblement sentir.
J'apprends que les médecins persans sont décidés à délivrer Bachi avant terme. Le chah m'en parle incidemment. J.c fais
MIHZA LABEDIN.
ressortir toute la gravité d'une pareille mesure, que je déclare ne pas être justifiée à mes yeux au point de m'amener à prêter mon concours. Mes raisons paraissent le convaincre. On y renonce quant à présent; mais pour combien de temps? car ce ne doit être que chose remise : trop d'intérêts sont en jeu, intérêts qui n'ont rien de médical.
12 juin. — Amarat est à rcxtrcmitc opposée du même plateau. Nous nous y rendons en quatre heures. Au départ, vers six heures du matin, un léger brouillard s'élève du pied des montagnes, qui, à travers ces vapeurs à moitié transparentes, ont Taspeél d'un décor lointain aux détails flous, tandis que les crêtes foncées se découpent crûment sur un beau ciel bleu. A notre droite, nous laissons plusieurs villages entoures de champs couverts de céréales 5 les blés & les orges sont d'un beau vert sombre qui repose la vue. Les sommets sont toujours tachetés de neige. Une échancrure de la chaîne, un peu plus profonde que les autres, laisse voir du côté de l'ouest les neiges du Chotor-Kouh. Des ruisseaux coulent de partout.
Nous restons deux jours campés près d'Amarat, sur un terrain passablement humide. Ce village appartient tout entier, me dit-on, & avec d'autres du voisinage, à un riche seïd, Hadji Aga Mohsein, chez qui s'est rendu le roi à Sultanabad, non, sans doute, en visite tout à fait désintéressée.
14 juin. — Par le même chemin qu'il y a deux jours, après avoir repassé près des mçmes villages, nous allons camper à l'ouest du même plateau, à Hèkèin, à la source d'une rivière qui, large de 4 à 5 mètres, sort sans bruit d'un rocher.
Il n'a pas été prudent de passer deux jours dans les marécages d'Amarat. Sa Majesté le paye par un accès de fièvre qui rend obligatoire le séjour à Hèkèin. Mais le chah, qui ne peut tenir en place, nous conduit, le 16, une fois son accès passé, visiter à Astanè l'imamzadè d'un fils d'Ali, Sahl Ali, né d'une autre femme que Fathmeh, la fille du Prophète, mère de Hossein & de Hassan.
Nous longeons un gros village arménien, dont le clergé vient au-devant de Sa Majesté, bannière en tête. Les femmes, coiffées d'un haut cylindre entouré d'étoffe rouge, ont la bouche cachée sous un losange d'étoffe blanche ajourée, d'un singulier effet sur leur face hâlée. Pourtant rien ne doit contraindre
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CCS chrétiennes à agir ainsi, si ce n'est qu elles veulent se conformer à l'usage musulman.
En une heure de voiture, nous sommes à Astanè, ancienne résidence des Karadjites. L'imamzadè Sahl Ali n'est rien moins que remarquable : tout en briques scchées au soleil, dôme compris, il ne lui reste aucun ornement, si jamais il en a eu ; quantité de tombes l'entourent, à la manière habituelle, & quelques anciens tapis sont à l'intérieur.
Cro<|ni* J« Taotrar.
SERKEMARI.
La culture de la vigne est en honneur dans le pays, qui trouve, à febriquer des tapis, une source de revenus beaucoup plus sérieuse. On fait hommage au chah de plusieurs de ces tapis fabriqués au village même. Sa Majesté a la bonté de m'invitcr à en choisir un.
La légende veut qu'il existe des grottes pleines d'or dans les montagnes avoisiriant Astanè. Chacun en parle avec animation, le roi tout le premier, comme d'une chose absolument certaine. On va jusqu'à citer le nom d'individus qui ont quitté la Perse emportant une fortune trouvée dans quelqu'une de ces
3 38 TROIS ANS A LA COUR DE PERSE. m
grottes. Est-ce que, par hasard, notre visite à Timanizadc ne serait qu un prétexte cachant un autre dessein, celui de se renseigner sur les fameuses grottes? Je vois qu elles sont le sujet de toutes les conversations, jusque parmi les femmes de Tanderoun, qui, toutes, ont tenu à participer à la découverte de la Califomie persane. Il doit y avoir alors plus d'une déception, à cette heure que Ton est rentré au camp de Hèkèin.
jy jum. — Nous atteignons Golé^er par un mauvais chemin, après avoir traversé un village & suivi pendant quelque temps une étroite vallée.
iSjum. — De Golézer à Gomarkhan, la route est des plus pittoresques, mais des moins praticables en voiture; toutes les nôtres, cependant solidement construites, ne résistent pas aux inévitables & terribles cahots. Bien sages ont été ceux qui se sont fait suivre de leurs chevaux. Ne vaut-il pas mieux être à cheval, la tête garantie des rayons du soleil par une coiffure appropriée, plutôt que d'être secoué de la sorte dans un véhicule quelconque, exposé à verser à tout bout de champ?
Nous avons dépassé le village de Zaloukouh, qui, haut perché, domine une campagne bien cultivée 5 & plus nous avançons, plus les villages se multiplient, entourés de champs d'un beau vert, en bordure généralement d'un torrent à peu près à sec, dont nous suivons parfois le lit. La vallée est étroite & tortueuse. Durant environ 2 farsakhs, les montagnes laissent paraître des blocs de marbre blanc, des roches pleines de quarts, & la terre brille de mica & de toutes les poussières de ces roches. Les marbres émergent souvent de l'ardoise.
Voici assurément la cause de la légende des grottes d'or d'Astanc. Si j'en doutais, mes compagnons de route se chargeraient de me convaincre. Pendant une halte, plusieurs m'apportent une poignée de poussière, me demandant très sérieusement si elle ne contient pas de l'or, & s'en vont rien moins
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que convaincus de mes explications. Ces braves gens ignorentils que «tout ce qui brille n'est pas or»?
Nous laissons à notre gauche le singulier village de Serkcmari. Ses petites maisons en forme de cubes, grâce aux terrasses, font l'effet de grands des à jouer; elles se soutiennent Tune l'autre au flanc d'une montagne, à quelque vingt mètres au-dessus d'une rivière plus ou moins bordée d'arbres, dont un massif nous les cache bientôt.
rro<|iii* lie raalcMr.
G<)M\RKIIAN.
Enfin, nous arrivons à Gomarkhan après une de nos plus dures étapes, qui nous a paru longue à n'en plus finir, maigre la nouveauté & l'intérêt du paysage. Le chah, qui n'est pas tout à fait remis de sa fièvre, est personnellement fatigué; il décide de prendre trois jours de repos à ce campement, bien situé, du reste, dans un pays offrant des ressources.
Chacun, selon ses goûts, peut se placer au frais ou au sec, à l'ombre ou au soleil. Le plus grand nombre choisit une vallée boisée; je préfère m'clever un peu & installer mes tentes en
plein champ, sur un terrain à pente légère d'où je domine le camp, ayant en face, de lautre côte du ravin, Gomarkhan & sa forteresse qui couronne un piton isole.
. Quatre villages sont assez voisins de nous pour rendre faciles nos approvisionnements. Le malheur veut seulement que les récoltes ne soient pas faites & que la guerre se déclare, comme ce n'est que trop fréquemment le cas, entre les habitants & les gens du chah. Ces derniers, tout le prouve, n'aiment pas avoir à payer la nourriture de leurs animaux 5 ici, pour se la procurer, ils dévastent les moissons.
21 juin. — Renseigné sur la nature du chemin, je pars à cheval, dès l'aube. Bien m'en a pris d'employer ce mode de locomotion 5 plus d'un doit regretter d'être en voiture, en particulier un de mes confrères persans, qui, renversé sous la sienne, s'est foulé un pied. La route serpente à travers la montagne, très ravinée & réduite par endroits à la largeur d'un sentier. Deux heures de montée, après quoi tout à coup s'ouvre devant nous une plaine longue & étroite, & apparaît à nos pieds Bouroudjird, comme une grande tache verte, produite par les arbres de ses jardins sur la teinte grise uniforme du sol & des maisons à terrasses, faites de cette terre même, dont elles ne se distinguent pas.
Bouroudjird est une grande ville de 20,000 habitants, mais d'une saleté inimaginable. Ruines & immondices, voilà ce qui frappe la vue dès que l'on franchit les remparts, aussi longtemps que l'on suit les rues tortueuses & les bazars mal aérés d'où se dégagent toutes sortes de mauvaises odeurs. Les fosses d'aisances de bien des maisons s'ouvrent librement dans la rue ; au centre de la ville un immense cloaque reçoit tout ce que l'on jette dedans, & Dieu sait si jamais rien n'en a été enlevé! Le soleil n'est-il pas là pour tout réduire, tout dessécher & tout assainir! C'est le grand désinfectant des pays chauds, le soleil, dont semble se contenter Bouroudjird.
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Sa Majesté est descendue au palais du gouverneur. Emir Khan Serdarj plusieurs des nôtres sont chez l'habitant; je suis au camp sous ma tente, à la porte septentrionale de la ville.
A deux pas de la frontière du Louristan, de ce pays des Lours ik des Bakhtyaris^ — la Baftriane de Xénophon — nous avons ici de beaux spécimens de ces cavaliers indomptables, de ces montagnards sauvages & indépendants auxquels il n'est pas toujours facile de faire payer l'impôt. Si les descendants des