‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 49 sur 60 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

RKTOIR KN FRANCK. I.K CHU. AN.

DE REÇUT A MARSEILU:.

Le service des relais se trouve tout à tait desorganise' par suite du choiera, qui a envahi le Ghilan par le nord & par le sud, par mer 6c par terre. D'un autre côte, Tinsecuritc des chemins est telle, encore aujourd'hui, que dernièrement le courrier d'Europe a ctc arrêté à deux heures de Téhéran, & que les sacs aux lettres ont été éventrés, les valeurs enlevées & les dépêches jetées au vent.

Pour ces motifs, je dois partir avec mes propres chevaux, six des quatorze mulets du chah qui m'ont servi pendant le voyage au Feraghan, une partie de mon campement, sans oublier les vivres 5 & je serai accompagné de quatre cavaliers armés, mis à ma disposition par ordre de Sa Majesté — qui a voulu probablement faire honneur à son médecin par la même occasion, - une caravane, en un mot, organisée comme si j'avais à traverser quelque désert.

26 octobre 1892. — C'est donc avec ce train de voyage que je prends la route de France, le 16 oftobre à huit heures du matin, retardé par les mille & un détails d'un départ, surtout par mon fidèle Sultan Ali qui est allé coucher che2 lui & s'est trop abandonné au sommeil, chose bien excusable quand on n'a pas reposé dans un lit depuis cinq mois. Les conséquences de l'heure avancée ne s'en font pas moins sentir : nous arrivons à Chahabad après midi, plus incommodés par les ardeurs du soleil que fatigués par le trajet.

Deux heures d'arrêt, employées au déjeuner & à une courte sieste, puis nous doublons l'étape. Un vent violent de nordouest nous envoie à la figure une poussière qui nous aveugle. Après avoir laissé sur notre droite le pittoresque village de Kcredj , à moitié caché dans les vallonnements des premiers contreforts de l'Elbourz, nous sommes au pont du Kércdj-Roud à l'heure précise où le soleil disparaît à l'horizon. Le crépuscule dure peu & la nuit vient vite 5 mais le vent cesse & la lune nous éclaire, fort à propos, lorsque nous fianchissons quelques ponts en mauvais état, faits de poutres jetées sans grand soin sur des canaux d'irrigation. Il ne serait bon, ni pour le cavalier, ni pour sa monture, qu'un cheval se prît le pied entre ces bois disjoints & branlants.

Les cafetiers {qahvèdji), établis de chaque côté du chemin, rentrent melons & pastèques en attendant, pour fermer leurs baraques, que deux ou trois muletiers {tcharvadar)^ accroupis par terre, aient fini de fumer le kalian qu'ils ont loué pendant que les mulets & les chameaux, dont on voit les masses noires, cherchent une maigre pâture à travers la plaine aride, sur laquelle vient de passer le soleil de l'été, & que n'ont pas encore revcrdic les pluies tardives de l'automne. Nous sommes déjà loin, que nous continuons à entendre les grelots de ces pauvres animaux qui, poussés par la faim, plus forte que la fatigue, ne se décident pas au repos. Et nous arrivons à Hessarek vers sept heures, au moment où la lune se couche.

RETOUR EN FRANQE.

27 oêtobre. — Le plus difficile est de se mettre en route; le premier départ, si prévu & bien préparé qu'il soit, ménage des surprises, surtout avec un personnel aussi considérable 5 mais ensuite, pour peu qu'on y veille, les étapes se suivent avec une remarquable régularité, à moins d'accident.

A sept heures du matin, les bagages sont chargés, les cavaliers sont à cheval, j'y monte moi-même & nous voilà partis.

PONT Dr KF.RFDJ.

Avec des chevaux fetigués, qui n'ont pas vu l'écurie depuis le 14 mai, il ne faut guère s'attendre à aller grand pas, encore moins en doublant l'étape. Cependant l'allure est bonne 5 qu'elle dure ainsi jusqu'au bout, c'est tout ce que je peux exiger dans de si mauvaises conditions.

A Ynki-Imam peu après dix heures, nous en partons vers une heure, la chaleur ne semblant pas devoir nous trop gêner. Devant nous & à notre gauche, la plaine immense 5 à notre droite, plusieurs plans de montagnes, dont le plus rapproché

26 octobre 1892. — C'est donc avec ce train de voyage que je prends la route de France, le 16 oftobrc à huit heures du matin, retardé par les mille & un détails d un départ, surtout par mon fidèle Sultan Ali qui est allé coucher che2 lui & s*est trop abandonné au sommeil, chose bien excusable quand on n'a pas reposé dans un lit depuis cinq mois. Les conséquences de l'heure avancée ne s'en font pas moins sentir : nous arrivons à Chahabad après midi, plus incommodés par les ardeurs du soleil que fatigués par le trajet.

Deux heures d'arrêt, employées au déjeuner & à une courte sieste, puis nous doublons l'étape. Un vent violent de nordouest nous envoie à la figure une poussière qui nous aveugle. Après avoir laissé sur notre droite le pittoresque village de Kcredj, à moitié caché dans les vallonnements des premiers contreforts de l'Elbourz, nous sommes au pont du Kéredj-Roud à l'heure précise où le soleil disparaît à l'horizon. Le crépuscule dure peu & la nuit vient vite 5 mais le vent cesse & la lune nous éclaire, fort à propos, lorsque nous fianchissons quelques ponts en mauvais état, faits de poutres jetées sans grand soin sur des canaux d'irrigation. Il ne serait bon, ni pour le cavalier, ni pour sa monture, qu'un cheval se prît le pied entre ces bois disjoints & branlants.

Les cafetiers {qahvèdji), établis de chaque côté du chemin, rentrent melons & pastèques en attendant, pour fermer leurs baraques, que deux ou trois muletiers {tcharvadar)y accroupis par terre, aient fini de fijmer le kalian qu'ils ont loué pendant que les mulets & les chameaux , dont on voit les masses noires, cherchent une maigre pâture à travers la plaine aride, sur laquelle vient de passer le soleil de l'été, & que n'ont pas encore reverdie les pluies tardives de l'automne. Nous sommes déjà loin, que nous continuons à entendre les grelots de ces pauvres animaux qui, poussés par la faim, plus forte que la fatigue, ne se décident pas au repos. Et nous arrivons à Hcssarek vers sept heures, au moment où la lune se couche.

RETOUR EN FRANQE.

27 oSfobre. — Le plus difficile est de se mettre en route; le premier départ, si prévu & bien préparé qu'il soit, ménage des surprises, surtout avec un personnel aussi considérable; mais ensuite, pour peu qu'on y veille, les étapes se suivent avec une remarquable régularité, à moins d'accident.

A sept heures du matin, les bagages sont chargés, les cavaliers sont à cheval, j'y monte moi-même & nous voilà partis.

PONT Dr KF.RKDJ.

Avec des chevaux fatigués, qui n'ont pas vu l'écurie depuis le 14 mai, il ne faut guère s'attendre à aller grand pas, encore moins en doublant l'étape. Cependant l'allure est bonne; qu'elle dure ainsi jusqu'au bout, c'est tout ce que je peux exiger dans de si mauvaises conditions.

A Ynki-Imam peu après dix heures, nous en partons vers une heure, la chaleur ne semblant pas devoir nous trop gêner. Devant nous & à notre gauche, la plaine immense; à notre droite, plusieurs plans de montagnes, dont le plus rapproché

a des tons singuliers, comme la patine du vieux broazc. La route suit invariablement la plaine.

Si la montagne demande plus d'effort, elle of6c, par compensation, l'imprévu & la variété du paysage, qui font trouver le temps moins long. La plaine, au contraire, est accablante de monotonie & décevante au possible avec ses longs horizons. Quoi de plus pénible ik de mieux fait pour briser toute énergie que de voir le but dès le départ, de se croire près d'arriver à tout instant & de marcher des heures & des heures avant de l'atteindre? C'est ainsi que depuis longtemps nous avons en face de nous Kichlak, où nous ne descendons de cheval qu'à la fin du jour.

28 offobre. -r— J'ai l'intention de ne pas m'arrcter à Karvin, dans la crainte que mes hommes ne me fassent faux bond lorsque je voudrai en sortir. L'étape de l'après-midi sera donc assez forte. Aussi, sommes-nous en route dès les six heures.

L'aube paraît avec sa douce & vague lumière, donnant à croire que l'on n'est pas tout à fait éveillé. Après une courte durée, quinze à vingt minutes à peine, elle fond dans le jour^ que ne tardent pas à traverser les rayons du soleil, aveuglants & brûlants.

De neuf heures & demie du matin à deux heures de relevée, repos à Kémender. Ce n'est pas trop, car la chaleur est vive; la lune donnant toujours, il fera meilleur marcher la nuit. En partant, j'annonce que nous irons coucher à Agababa, ce qui ne semble pas satisfaire tout le monde.

J'entre dans Ka2vin à cinq heures & j'en sors à six par la porte opposée. Les deux muletiers me lâchent pendant cette traversée de la ville, abandonnant leurs mulets. Ce n'est point la fatigue qui les fait rester ici : ils montent deux des mulets, peu chargés à dessein, & ne sont pas plus à pied que nous. L'attrait de quelques heures à passer dans une ville a seul agi sur leur cerveau. Je n'en poursuis pas moins ma route, d'au-

tant plus que le gouverneur, averti de mon passage & sachant ma resolution de continuer sans arrêt à Kazvin, m'envoie un guide à cheval connaissant bien le chemm. Deux de mes cavaliers sont chargés des mulets. Guide en tête, nous passons d'abord entre des jardins & des vignes, pour gagner ensuite des chemins de traverse que nous suivons sans trop de difficulté, grâce à un superbe clair de lune. La gaieté règne même

dans ma petite caravane : les cavaliers se mettent à chanter, ik c'est avec un entrain que j'ai rarement rencontré chez des Persans, que nous arrivons à Agababa, vers dix heures, on ne saurait dire sans fetiguc, après environ dou2e heures de marche, coupées en deux, il est vrai, par un peu plus de quatre heures de repos au milieu de la journée.

Le tchaparl^janè (maison de poste) d' Agababa étant très fréquenté en temps ordinaire, ce serait souvent s'exposer à n'y pas

trouver de place, que d'y arriver à l'improviste à pareille heure; mais par le temps qui court, toute tiansa6tion ayant été arrêtée par l'épidémie, la maison est vide & le gardien, qui a perdu l'habitude d'être éveillé la nuit, ne se décide pas sans peine à ouvrir la porte, ni sans s'être bien assuré qu'il a réellement affaire à des voyageurs. En un clin d'œil, les mulets sont débarrassés de leur charge. Tout mon monde est vite endormi. Je me jette moi-même sur mon lit de camp dressé, m'affirme Sultan Ali, dans la plus belle- chambre du tchaparkhanc, & je ne tarde pas à m'endormir également du plus profond sommeil. Ce n'est qu'au jour, en m'éveillafit, que. je m'aperçois que la lumière & le vent ont libre entrée de tous cotes dans ma chambre, où la propreté la plus élémentaire bât totalement déi&ut. Il est bon de ne pas arriver trop tard à l'étape, le soir, afin d'avoir le temps de Élire la toilette de la chambre où l'on doit passer la nuit, sage précaution qui n'est de luxe dans aucune des maisons de poste du gouvernement persan.

2p o£fobre. — L'absence des muletiers rend un peu plus long le chargement des bagages. Nous ne sommes à cheval qu'à neuf heures, c'est-à-dire à une heure avancée si l'on considère que nous avons dix bons farsakhs jusqu'à Patchinar, le but de notre étape d'aujourd'hui.

Nous laissons Mèzreh à notre gauche, & j'engage tout voyageur à agir de même, à moins qu'il ne soit forcé d'y relayer, auquel cas je lui conseille encore de ne pas s'attarder à cette opération, car au tchaparkhanè de Mèzreh la fameuse punaise de Myaneh — Xargaspersicm, dont Dieu garde ! — a élu domicile. On est des mois entiers à se remettre de la piqûre de ce dangereux inse6le. Si elle n'est pas mortelle -à bref délai, comme je l'ai entendu dire, elle peut le devenir par les complications résultant de la durée de ses effets. J'ai va, pour ma part, trois vidtimes de l'argas persicus, trois Européens qui, s'ils ne sont pas morts, n'en ont pas moins souffert, pendant

tout un hiver, de fièvre & de vomissements. Ce n'est en général point le cas des indigènes.

Passons donc loin de Mèzreh & gravissons la montagne jusqu'à Ismaïlabad en nous élevant de quelque 500 mètres, sans oublier de nous retourner de temps en temps, afin de contempler le vaste paysage étalé à nos pieds. Il est de rigueur, après cette montée, de demander un café au qahvèdji d'Ismaïlabad & de laisser ses compagnons persans fiimer un kalian avant de descendre vers Kharzan, qui n'est pas à moins de 1,600 mètres de hauteur.

iiiti,

i'r*H^ut% >\r i'aiitrur.

f\T<.HIN\K. « AR\VAN^ÈB.A1L KT H flAPARKHANE.

Combien de caravanes ont disparu entre Ismaïlabad <S: KJiar- Z2Ln\ Les ravins sont pleins d'ossements. Hommes ik bctes, surpris par la tempête, aveuglés par une de ces tourmentes de neige si fréquentes en hiver, auront perdu le chemin & seront allés s'engloutir dans les neiges fiaiches. Et le danger, bien connu, du passage du Kharzan pendant la mauvaise saison, n'empêche pas d'imprudents voyageurs d'y laisser la vie, presque chaque année. On retrouve les cadavres après la fonte

des neiges. Ils vont grossir le cimetière de Khar^an, déjà si grand compare à un si petit village.

Le ciel n'a pas cessé d'être couvert. Ni soleil ni pluie, on ne peut rien désirer de mieux. Voilà une vraie joumée à doubler l'étape, surtout quand on n'a plus qu'à descendre par un assez bon chemin. Aussi, restons-nous à Kharzan juste le temps de donner l'orge aux chevaux & aux mulets & de prendre nousmêmes un frugal repas où le thé domine. Nous sommes légers ainsi pour aller à pied, ce qui est toujours plus conmiodc dans les fortes descentes.

Laissant disparaître petit à petit sur notre droite le mont Takht i Soleïman (trône de Salomon), haut de 4,000 mètres, nous dévalons & dévalons si bien, que nous arrivons à Patchinar avant la nuit, sans trop de fatigue &, ce qui a son prix, sans avoir souffert de la chaleur, le soleil ne s'étant pas montré de tout le jour. Depuis plus d'une heure, à certains détours de la route, nous apercevions par instants, comme à nos pieds, les deux grandes construélions du gîte d'étape : le caravansérail & le tchaparkhanè.

Nous ne sommes pas loin de 1,400 mètres plus bas qu'à Ismaïlabad, avec la satisfadtion d'avoir franchi la partie difficile de la chaîne de l'Elbourz.

}0 octobre. — Patchinar est bâti sur la rive gauche d'une large rivière à peu près desséchée, le.Djabachi-Roud, encore appelé Patchinar- Roud, à une faible distance de sou confluent avec le Chah-Roud. Le tchaparkhanè est en si mauvais état que j'ai préféré passer la nuit sur la terrasse d'une partie avancée du rez-de-chaussée, plutôt que dans une quelconque des chambres du premier étage, malgré la crainte des émanations des alentours. Le caravansérail, qui lui fait face en le dominant, le dépasse en malpropreté, si c'est possible.

La maison de poste est entre cour & jardin. Sortant par la cour, on laisse à gauche quelques huttes de paysans & l'on ne

tarde pas à arriver sur la rive gauche du Chah-Roud, que l'on suit, tantôt sur la route, tantôt dans le lit même de la rivière, jusqu'à un pont. Ce pont de quatre arches ogivales est en dos d'âne, présentant cette particularité, que sa partie la plus élevée se trouve à une des extrémités au lieu d'être au centre, de telle sorte que l'arche la plus haute est sur la rive droite. Après l'avoir franchi, c'est à travers une série de vallons qu'on atteint

Wklêk

Cmifuit (le rjotciir.

FONT Dr CHA'.f-ROlI).

Mcndjil, à environ 4 farsakhs de Patchinar, non loin de l'endroit où le (>hah-Roud & le Kezcl-Ouzen s'unissent pour former* le Sèfid-Roud. On entre dans Mendjil par un véritable ruisseau, tant l'eau qui sort du bourg couvre le chemin. L'eau coule de même dans les rues, sans contribuer à leur propreté, bien au contraire, en donnant lieu à des cloaques fréquents.

Le tchaparkhanè est au milieu des maisons; les chambres en sont passables; je décide que nous nous reposerons ici jusqu'au lendemain. Hommes & bctcs l'ont bien gagné ik en ont vraiment grand besoin.

38o TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

J'ai Êdt route aujourd'hui avec deux jeunes Grecs de Constantinople, ex-employés des tabacs de Perse, & un Belge, employé du ga2 à Téhéran. Ils ont quitté la capitale le même jour que moi, mais n'ont pas hk les mêmes haltes & ne m'ont rejoint qu'à Patchinar. Hier soir, apprenant qu'ils avaient épuisé leurs provisions & qu'ils ne trouvaient à manger que du ri2, je leur ai envoyé par Sultan Ali une boîte de conserve de viande. Ce matin nous avons vite hxt de lier connaissance.

Ces deux employés des tabacs sont les derniers restés pour la liquidation de la concession. Leurs camarades ont passé par ici depuis longtemps,^ non sans laisser sur les murs des traces de leurs impressions. Le tçhaparkhanè de Mendjil se prête d'autant plus à recevoir ces confidences, que facilement on y séjourne, parce qu'il se trouve dans un bourg & à peu près à moitié chemin de Ka2vin à Recht. La chambre que j'occupe est couverte d'inscriptions où s'entremêlent le sentimental, le gai, le triste & le plaisant, en prose & en vers. L'un est à Mendjil au printemps, & le réveil de la nature l'engage à chanter ses amours 5 l'autre, moins expansif, écrit simplement, en philosophe attendant des jours meilleurs : «Tout passe.)» Celui-ci n'est point Êché de quitter la Perse :

Bienheureux ceux qui partent.

Dignes de pitic ceux qui s'y rendent.

Fatalité pour ceux qui restent !

Selon cet autre :

La Perse est un paradis, . '

Surtout pour les abrutis.

Il y a de ces inscriptions en grec, en italien, en espagnol 6l beaucoup en anglais. Voici même du latin, mais du latin qui prouve que son auteur n'a pas poussé fort avant ses études classiques : Kequi eff quant in pace, a-t-il écrit textuellement au sujet des tabacs, à l'administration desquels il se félicite, sans artifice, de ne plus appartenir.

Les deux muletiers qui m'ont planté là, au beau milieu des rues de Ka2vin, arrivent tout penauds dans la soirée. Ils ont dû franchir le Khar^an à pied : c*est tout ce qu'ils ont gagné à leur incartade.

}i oStobre. — Mes trois compagnons, moins encombrés que moi, partent de bonne heure. Ma petite caravane ne se met en mouvement qu'un peu après sept heures. Au sortir du bourg.

FONT DE MENDJIL.

le chemin, que maintiennent humide quelques maigres oliviers, est très raviné par des pluies récentes; mais bientôt nous trouvons un sol qui a résisté & nous arrivons sur la rive droite du Sèfid-Roud, tout disposés à pénétrer dans le Ghilan avec ce grand fleuve aux eaux tumultueuses.

Le pont, long de sept arches, sur lequel nous gagnons l'autre rive, n'est pas d'un passage toujours sans danger, par suite de la violence du vent qui, venu de la mer Caspienne, soufile généralement de midi au coucher du soleil, quelquefois

plusieurs jours consécutifs, plus fortement l'été que l'hiver. Le cavalier pourrait être enlevé de son cheval, s'il ne prenait la précaution d'en descendre; le piéton est forcé de marcher en rampant le long du parapet, qui le garantit, ou de suivre la passerelle établie en amont, du côté opposé au vent. Bien que ce pont soit solidement constmit, la force du courant l'a plus d'une fois rompu.

La route, vrai sentier du Monténégro, continue de l'autre côté du pont en suivant le cours de l'eau. Ici, elle escalade un rocher uni & en toit qu'il faut monter pendant une cinquantaine de mètres, en prenant toutes sortes de précautions pour ne pas glisser; là, elle borde de si près le Sèfid-Roud, & à une telle hauteur, qu'il ne serait point prudent de faire caracoler son cheval; plus loin, elle est coupée par un profond ravin, & force est de faire un long détour à travers les rochers. Comme sous les neiges du Khar^an, plus d'un animal a laissé par ici ses os, tant on en voit, usés par l'eau, le long du fleuve au lit profondément encaissé.

Je traverse Roudbar sous les nattes de son bazar, Roudbar, halte précieuse au voyageur pendant la saison chaude, quand les boutiques sont pleines de fruits & qu'il peut se reposer à l'ombre de sa forêt d'oliviers séculaires. Me voici sous ces oliviers gigantesques, aux troncs ajourés si bizarres qui me rappellent ceux de Corfou. On fait la récolte des olives, n'ayant guère que la peine de les ramasser, car elles couvrent la terre d'une couche noire. Tous les enfants du village sont à cette besogne, garçons & filles, & parmi ces dernières, une jolie brune au teint mat, qui, sans songer à se couvrir le visage, nous regarde passer de ses deux grands yeux brillants. Combien ces contrées seraient agréables à habiter, si les terribles fièvres du Ghilan ne s'y faisaient déjà sentir.

Il est onze heures, le ciel est couvert, ik la chaleur est lourde dans ces bas-fonds ; ayant chaud, nous nous gardons bien de nous attarder à l'ombre des oliviers, à la fraîcheur si

tentante du lieu, d'où, prudemment, nous nous empressons au contraire de sortir.

Nous n'avons pas feit un kilomètre que nous apercevons, arrêtés & gesticulant avec animation, nos compagnons d'hier, partis ce matin deux heures avant nous. Un accident leur est arrive'. Le mulet portant les bagages s'est tué en torribant dans un de ces ravins étroits & profonds qui coupent la route. Le muletier, qui est de même responsable des trois chevaux de

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selle, dont la location a été pavée d'avance à leur maître, refuse d'aller plus loin 5 il veut s'en retourner avec les chevaux & le mulet qu'il monte, si l'on ne consent à lui paver immédiatement la bête qu'il vient de perdre. Sultan Ali arrange l'affaire 5 les colis sont retirés du ravin à moitié brisés, puis chargés sur le mulet restant, tfc on repart. Mais je prends rapidement les devants, car je compte ne pas coucher à Roustemabad, tandis que ces vovageurs v seront forcés.

Il a dû beaucoup pleuvoir ici : plus nous avançons, plus

nous trouvons le chemin détrempe, contretemps aussi gênant qu imprévu. Encore si nous pouvions suivre le lit du fleuve dans ses parties à sec, nous gagnerions du temps. Nous essayons, mais les chevaux enfoncent jusqu'aux jarrets 5 n'insistons pas & reprenons la route.

A Roustemabad, de une heure à deux heures, nous prenons, hommes & bêtes, avec un peu de repos, une nourriture suffisante &..., en avant.

Croquis de l'auteur.

KHOUDOUM.

De la porte du tchaparkhanè, nous admirons un instant le superbe paysage qui s'offre à nous : en bas, le Sèfid-Roud coulant dans son large lit; au fond, de hautes montagnes boisées que l'automne commence à marquer de tons chauds. Toumant à gauche, longeant le mur de la cour, nous traversons le village par une rue étroite bordée de boutiques, & bientôt nous entrons dans les épaisses forêts du Ghilan.

Le chemin, toujours détrempé & glissant, serpente d'abord à travers des tamaris, parmi des arbres clairsemés, avant de s'engager sous bois, où il devient encore plus mauvais. Notre

marche s'en trouve considérablement ralentie. N'étaient quelques pavés mis dans les endroits les plus Êmgeux ik sur les pentes, je ne sais comment nous ferions pour avancer dans cette terre grasse 5 car il ne faut pas songer à passer à travers la forêt, impénétrable. Un torrent nous arrête, large, -rapide, sans être trop profond. Le traverser, c'est raccourcir le chemin; la chose est possible aux chevaux; mais les mulets pourraient tomber au beau milieu avec leur charge; il est donc préférable qu'ils

('rr»qiii« %\e l'^ulfar.

posr i)F. ri.<:hi.

continuent à suivre la route 6c qu'ils aillent passer, malgré un long détour, sur un pont construit plus haut. Ce torrent va se jeter dans le Sèfid-Roud, de la rive gauche duquel nous nous éloignons de plus en plus. En effet, si nous entendons encore par moments le bruit de ses eaux, sans le voir, ce n'est point durant longtemps.

Enfin ! nous sortons de la foret sombre & de son atmosphère lourde; quelques clairières nous laissent voir le ciel & nous permettent de respirer plus librement; nous arrivons à Khoudoum à la tombée de la nuit.

i**^ novembre. — Le tchaparkhanc de Khoudoum, le dcmicr avant Rccht, doit sans doute à ce voisinage de la capitale du Ghilan d'être mieux entretenu que ses congénères; la chambre où a été dressé mon lit de camp n'a pas eu besoin d'un nettoyage préalable; un air de propreté relative règne, comme, d'ailleurs, dans tout l'établissement. Mais ce qui me frappe, c'est de le trouver aussi vide de voyageurs que tous ceux par lesquels je viens de passer. Vide de chevaux est également l'écurie, où le cavalier désireux d'aller en tchapar (poste) a coutume de louer un cheval de selle & un tchaparchaghird (postillon), sur sa rossinante, comme guide. L'épidémie de dioléra a donc bouleversé tout bien profondément, pour que je n*aie pas non plus rencontré jusqu'ici la moindre caravane sur cette route de Rccht à Téhéran, une des plus fréquentées de la Perse? Nous n'avons croisé que deux ou trois petits groupes de mulets chargés à peine de quelques marchandises.

Quatre à cinq farsakhs séparent Khoudoum de Recht. La chaussée est plate, large & carrossable, toujours à travers bois, seulement un bois moins épais, à clairières fréquentes. Nous nous y sommes engagés, en passant un petit pont & traversant le village de Khoudoum entre les maisons & de longs hangars, couverts de chaume, qui servent à remiser les caravanes. De temps en temps apparaît une ferme dont les vaches circulent en liberté & passent devant nous sans se presser, allant de côté & d'autre chercher leur nourriture. Végétation luxuriante, d'une exubérance prodigieuse : des lianes, des vignes sauvages montent jusqu'aux branches, tombent & regrimpent en formant de branche en branche, d'arbre en arbre, des festons à l'infini; des buis atteignent des proportions colossales. Riche nature, pays tristement fiévreux.

Des Ghilanis partent vendre leurs denrées à la ville. Ils sont curieux à voir, trottinant avec leurs ferdeaux attachés aux deux extrémités d'une longue perche flexible, en équilibre sur l'épaule. Leur costume me rappelle asse2 celui des Albanais

des bords du lac de Scutari : calotte en feutre blanc, veste courte & culotte collante s'arrêtant à la cheville, sortes d opankcs pour chaussures (^l L'ctofFe est blanche che2 l'Albanais, elle est marron ou bleu foncé chc2 le Ghilani.

Nous traversons le caravansérail de Sengher, grand bâtiment à un étage, construit en briques rouges autour d'une vaste cour carrée, du côte de bquellc des marchands occupent tout

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