‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 51 sur 60 · FORT D'ENZELI · texte numérisé non relu

FORT D'ENZELI

avec sa tour & ses bazars où l'amateur, arrêté par la traversée de la mer Caspienne, peut contenter son goût pour les curiosités de l'Asie, en particulier du Turkestan,

Le palais des Khans domine la vieille ville; il est construit en pierres de taille; la porte d'entrée, délicatement ciselée, fouillée d'arabesques, est un beau travail persan, de même que le portail de la mosquée.

Ville de Perse, Bakou a été le foyer de l'antique religion de l'Iran, comme la ville sainte des adorateurs du feu. Le sol, si facilement inflammable, se prêtait à merveille aux manifesta-

tions du culte ma2déeii, & les autels ne devaient pas manquer. On voit encore un temple du feu près de Sourakhanè, au nordest de Bakou.

L*atèchga de Sourakhanè, entretenu par un prêtre jusqu'à ces derniers temps, est bien conservé. Le sanâuairc s'clèvc au milieu d'une cour carrée, entourée de cellules adossées au mur crénelé de l'enceinte : c'est un édifice quadrangulaire, dont

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chaque côté est percé d'une ouverture ogivale donnant accès à la cuvette intérieure où Û2imh3it\c feu pe/pétue/, & sur les angles duquel se dressent, comme autant de cheminées, quatre colonnes creuses d'où se dégageait le gaz amené du sol par des tuyaux dissimulés dans la maçonnerie. Aujourd'hui, les cellules sont vides, le feu est éteint, la flamme ne s'clance plus des colonnes, ik le temple, abandonné, est devenu la dépendance d'une usine à pétrole.

Cx)mment quitter Bakou sans &ire visite à la Ville Noire, si bien dénommée, que l'on ait voulu signaler soit le sol imprc-

gné de naphtc, soit Tcpais nuage de fUmée qui l'enveloppe, soit l'un & l'autre? Il importe de ne pas être distrait en circulant par les rues, si l'on ne veut point avoir le désagrément d'une chute dans cette matière noire échappée des innombrables tuyaux qui, simplement posés à terre, amènent le naphte des puits de Balakhanè^ car la Ville Noire ne contient que les usines.

BAKOr. IN VIKILLE VILLE ET LE PALAIS DES KlfANS.

Ces raffineries, bien qu'elles soient à peu près toutes munies du même outillage, n'obtiennent pas les mêmes résultats. En dehors du pétrole, produit diredl du naphte, les unes ne retirent du mazout, qui est le résidu de cette première distillation, que des huiles solaires destinées au graissage des machincsj d'autres, en même temps que des huiles solaires, extraient de la benzine, de la vaseline, du kérosène. La proportion des produits marchands sortis du naphtc est, pour cent partics, trente à trente -trois de pétrole & vingt à vingt-deux d'huiles solaires.

11 y a des puits à naphte un peu de tous les cotés autour de Bakou 5 les plus importants sont ceux de Balakhanè, qui n'atteignent guère plus de 140 mètres de profondeur, & ceux de Bibaïbad, qui vont jusqu'à 300 mètres. Quelquefois, lors du forage d'un puits, quand on arrive au gisement, le naphte monte avec une telle violence, qu'il lance au loin les outils de forage & sort en un jet de plusieurs mètres de haut, produisant ce que l'on appelle une fontaine jaillissante. Dans ce cas, il suffit de le capter & de le laisser couler dans quelque réservoir, en attendant qu'il soit dirigé sur la raffinerie. Mais, le plus souvent, le naphte n'arrive pas de sa propre impulsion au niveau dû sol 5 on doit le retirer du puits à l'aide d'un seau approprié, long tube cylindrique d'environ 200 litres.

12 novembre. — En trente- trois heures, la Transcaucasic est traversée de la mer Caspienne à la mer Noire. Le train, parti de Bakou à on2e heures du soir, arrive le surlendemain matin vers huit heures à Batoum.

Jusqu'à Elisavetopol, la vallée de la Koura, que Ton remonte, ne présente qu'une immense steppe marécageuse. Et même jusqu'à Tiflis, on ne peut guère s'intéresser à la vue du pays. Je revois Tiflis en passant, un peu avant la nuit. Ce n*est plus la ville ensoleillée où nous avons séjourné au commencement de septembre 18895 à demi voilée sous une buée légère, elle s'allonge indécise le long du lit profond de la Koura. La nuit est venue lorsque nous entrons dans les pittoresques montagnes qui séparent le bassin de la Caspienne de celui de la mer Noire, montagnes couvertes de forêts à travers lesquelles court la voie d'où il n'est, du reste, pas souvent possible d'apercevoir quelque étendue de paysage.

Batoum a remplacé Poti depuis que la prise de Kars a valu ce port à la Russie. La rade est meilleure, le sol moins insalubre, le climat à peu près pareil avec chaleur humide accablante l'ctc. Sa population, en voie de croissance, n'atteint

pas 10,000 habitants. La ville neuve a ses rues tracées, mais non garnies partout de maisons. Un joli jardin public, au bord de la mer, oflfre d'agréables promenades fréquentées le soir par la belle société.

14-2) novembre. — En mer. Dans la matinée du 14, j'embarque sur le Cambodge, des Messageries maritimes, qui lève l'ancre à midi par un beau temps & une mer calme. Quelques décès

AIECIICiA DE SOfRAILHANK.

cholériques étant encore survenus dans la garnison de Batoum , depuis l'arrivée du vapeur, le capitaine n'a obtenu que patente brute. Tout le chargement est à destination de Marseille, nous ne toucherons nulle part.

Le 15, à partir de trois heures du soir, la mer Noire devient mauvaise & ne cesse de l'être jusqu'à l'entrée du Bosphore, où nous arrivons de nuit, le 16. Impossible d'entrer. Vent violent du sud-ouest. Nous nous abritons un peu en nous approchant de la cote d'Europe & jetons l'ancre pour passer la nuit.

De bonne heure, le 17, nous avançons jusqu'à Cavale, où est la Santé. Cx)nsidérés comme contaminés, personne ne nous

approche, pas même les employés sanitaires qui se contentent de nous compter de leur barque, afin de savoir s'il manque quelqu'un à l'appel, s'il n'en est pas mort depuis le départ de Batoum. Deux hommes de la Santé montent sur le Cambodge, qu'ils accompagneront jusqu'à sa sortie des Dardanelles, en vue de s'assurer qu'il ne touchera à aucun point de la cote. Toutes les formalités remplies, il nous est enfin permis de continuer notre route. . . à trois heures du soir. Les Turcs savent mettre en pratique le précepte : hâte-toi lentement !

Tout le Bosphore défile à nos côtés, palais de marbre de la côte d'Asie comme de la côte d'Europe, le Bosphore & ses splendeurs, dont le beau ciel bleu n'est pas la moindre. En tout cas, que seraient les autres sans lui? De quatre heures à cinq heures, Constantinople, magnifique, vu de la mer, plein de désillusions dès que l'on y pénètre. Le merveilleux décor prend ici de plus grandes proportions. Voici Dolma Baghtché, palais habité par le sultan 5 Péra, sur la hauteur 5 Galata & sa tour 5 la Corne-d'Or, à l'entrée de laquelle on jouit d'une vue panoramique de la ville, qui arrête le regard & permet à peine de jeter un coup d'œil sur l'autre rive, vers Scutari d'Asie; Stamboul enfin, le vieux Stamboul, dont on voit le Sérail, ancienne résidence des sultans, le vaste dôme de Sainte-Sophie, la mosquée Ahmed & tant d'autres dont les innombrables minarets s'élancent vers le ciel. Ce panorama inoubliable s'évanouit bientôt derrière la pointe du Sérail. Il reste le temps d'apercevoir le château des Sept-Tours, qui reçoit les ambassadeurs au moment des déclarations de guerre, puis San-Stéfano avec la petite maison, au milieu d'un jardin, où a été signé le traité turco-russe de ce nom, & la nuit tombe, couvrant de son voile tous ces riants coteaux. Nous sommes en pleine mer de Marmara.

Aux Dardanelles, le 18, à sept heures du matin, le Cambodge dépose au Ia2aret les deux employés de la Santé montés à Cavak, (Se, sans s'attarder, il se remet en marche pour déboucher.

vers neuf heures, de ce goulot étroit dans la mer Egce. Nous passons devant rembouchure du Scamandre 6l voyons au loin «les champs où fut Troie». Pluie, mer houleuse.

Au milieu du jour, le 19, par une pluie torrentielle & une mer agitée, nous apparaissent, battus par les vagues, les rochers nus de l'antique Cythcre, qui devaient être tout autres, j'imagine, quand Venus avait là son temple.

BSKOl . I.V MOSCU'KF 1)1' PM.MS 1)1 V KH\NS.

Pendant la nuit, le temps s'est rasséréné, la journée du 20 est ensoleillée, la mer Ionienne est calme. Nous entrons dans le détroit de Messine après avoir admiré le coucher du soleil derrière l'Etna, dont le sommet est ceint de légères vapeurs comme d'une couronne.

En pleine Méditerranée, le 21. Ciel pur, mer tranquille. Les passagers, peu nombreux, se laissent aller sur le pont aux douceurs d'une belle traversée. I^ 22 : à midi en vue des côtes de France!!! à six heures en vue de Marseille.

On nous envoie en quarantaine au Frioul, pour nous apprendre à ne pas avoir patente nette. Nous nous y rendons l'oreille basse.

Mais, vingt- quatre heures après, la joie nous est rendue avec la liberté. Le colonel Fabre, mon ami d'cn^ce, qui commande le 141*^ régiment d'infanterie à Marseille, vient me chercher en barque. Je descends du Cambodge, &, le 23 novembre avant la fin du jour, je pose le pied sur cette vieille terre gauloise, sur le sol aimé de la patrie.

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