‹ Trois ans à la cour de PerseChapitre 9 sur 60 · AZIZ K\\\S · texte numérisé non relu

AZIZ K\\\S

Que n'a-t-on supposé <S. dit du jeune tavorir A/Àz es-Sultan est tout simplement le neveu d'une des femmes prétérées du chah, Emin Agdas. Femme adroite, qui de servante est montée au premier rang, elle a eu l'habileté, n'avant pas d'entant, de placer auprès du roi son neveu Manidjeh, devenu Az'iz es- Sultan (chéri du roi), fils de son frère, Mirza Méhémed Khan, petit homme sans valeur, dont l'unique occupation est de tirer

6i TROIS ANS A LA COUR DE PERSE.

profit de l'inattendue bonne fortune de son enfant, & Tunique souci, de veiller à ce qu'elle dure. Emin Agdas a finalement donne son neveu au roi comme porte-bonheur contre tout accident & tout danger 5 c'est pourquoi il ne le quitte pas plus que son ombre. Que le chah croie ou non à ce talisman vivant, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est d'une faiblesse extraordinaire vis-à-vis de ce vilain enfant à qui il passe tout & accorde tout.

Un autre Persan qui a intrigue plus d'un homme en Europe, c'est Aziz Khan. Sa taille élevée & svelte, ses traits fins, sa face blanche un peu pâle, sa figure imberbe & douce lui donnent toute l'apparence d une jeune fille, malgré ses trente ans. Combien j'en ai vu, en Russie principalement, avoir pour lui des attentions réservées d'habitude au beau sexe, ce dont était fort gêné le timide Aziz Khan. On l'a ainsi souvent pris pour une femme sous des habits d'homme, alors qu'il n'est, en réalité, qu'un eunuque de l'anderoun royal prêté par sa maîtresse à Emin es-Sultan.

La vraie femme — car il y en a une — qui fait partie de la suite 6c que l'on a souvent confondue avec Az\z es-Sultan, dont elle a la taille, est une Géorgienne achetée à Constantinople 6c envoyée à Nasr ed-Din au cours de son voyage. Le roi ne doit guère la considérer que Comme une enfant, qu'elle est réellement, ayant à peine une dou2aine d'années. A Paris, elle assistait à la représentation de gala donnée à l'Opéra en l'honneur du chah, vêtue en homme, sous la garde de son eunuque, dans une loge distindle, à gauche de celle occupée par son maître.

Voilà, avec quelques-unes de ses singularités, le monde dont se fait suivre à travers l'Europe le roi des rois de Perse.

Depuis la frontière, j'ai eu plusieurs fois occasion de voir le valiahd, Mouzaffer ed-Din. Comme il ne parle pas français, je n'ai pu me présenter à lui. Ce prince a trente-six ans 6c en paraît davantage. S'il a quelques-uns des traits de son père, il ne

EN PERSE. 63

lui ressemble guère autrement. Moins grand, il n'en a surtout pas la prestance; car Nasr ed-Din se tient droit, les épaules eflacees, le cou dégage, la tête haute, tandis que Mouzaffer ed- Din a le cou court & la tctc en avant, ce qui le rend comme

ClfAlfZADK MOrZAFIKR ^ DDIN , VAI.IAIID.

voûte. L'œil terne du fils n'a rien de commun non plus avec le regard brillant, parfois hautain, le plus souvent si bienveillant du père. Les avis sont partages sur les qualités intellectuelles de Théritier; chacun, au contraire, s'accorde à reconnaître au chah une intelligence ouverte ik élevée.

Le 20, le chah s'est levé fatigue. Lorsqu'il me voit arriver, il me tend le bras 5 je constate que le pouls est petit, faible, lent, de 60 pulsations à peine. L'appétit est nul.

Fakhr ol-Atéba s'est approché du roi, gravement, tcte basse, à pas mesurés 5 il met un genou à terre, soutient de la main gauche le bras qui lui est tendu &, de la droite, prend le pouls aux deux avant-bras. Deux autres individus, que je n*ai pas encore vus, ou auxquels je n'ai pas fait attention, s'approchent également, rééditent le même manège, puis se retirent à reculons, courbés en avant, les mains croisées à plat sur l'épigastre. On me dit que ce sont deux nouveaux médecins avec nous depuis la frontière, sur lesquels on devait sans doute compter quand on a voulu me faire quitter le roi à Vladikavka^. L'un, Cheikh ol-Atéba (le vieux des médecins), qui mérite bien son nom avec sa figure toute ridée, malgré sa barbe & ses cheveux noirs, mais fiaîchement teints, a la démarche d'un pontife 5 l'autre, Mir2a Labedin, est plus jeune & semble plus modeste. Us sont coiffés l'un & l'autre d'un kolah haut & pointu & portent une robe foncée, ample, flottante qui les couvre jusqu'aux pieds. La robe de Cheikh ol-Atéba, dont les larges manches sont festonnées jaune d'or, pourrait aussi bien être constellée d'étoiles sans surprendre personne.

Ces trois graves personnages causent un instant entre eux à voix basse & communiquent au chah le résultat de leur coasultation^ ensuite, sans que je sache ce qu'ils ont dit ni ce qui est décidé, nous sommes tous congédiés.

Le lendemain matin, je me rends à mon service, comme de coutume. N'ayant pas été appelé dans l'après-midi de la veille, j'ai lieu de croire le roi remis de ce qui pouvait n'être considéré que comme une indisposition passagère. 11 n'en est rien. La nuit a été mauvaise, l'abattement est plus marqué, il y a de la fièvre. La même consultation, ou plus exaélement, la même comédie, se renouvelle, &, pas plus qu'hier, je ne sais quelle prescription est formulée.

EN PERSE. 65

Je sors avec Etemad cs-Saltaneh. Il me dit que les médecins persans se font fort de guérir le malade avec des simples, sans remèdes étrangers, ik qu'ils sont chargés de préparer les drogues à administrer. Il ajoute que le chah a de la diarrhée, ce qui m'a été caché.

Tient-on à prouver que ma présence ici n'est pas nécessaire, afin de justifier l'incroyable projet formé à Vladikavkaz de me séparer de Sa Majesté ik de me taire gagner Téhéran par Bakou & la mer Caspienne? On pourrait le croire. A moins que, réellement, le chah ne se prive de mes soins par crainte des médicaments.

Nous nous rendons, Etemad es-Saltaneh & moi, au consulat de France, où nous trouvons M. Pétrof, consul de Russie, invité à déjeuner comme nous. Notre consul, M. Berna v, m'a fait l'accueil le plus cordial. Venu à ma rencontre le jour de notre arrivée, il m'a offert au consulat une hospitalité que j'aurais acceptée avec empressement, heureux de me trouver quelque temps sous le drapeau de la France, parmi des iTan^'ais, si le consulat n'avait pas été trop loin du palais habité par Sa Majesté &:, conséquemment, de mon service.

Dans l'après-midi, des bruits de départ pour le lendemain circulent. Bien que je nV sois pas appelé, je vais au dmer du chah^ mais comme il n'a pas quitté sa chambre à coucher, ik que je n'aperçois aucun chambellan à qui demander de m'introduirc, je me retire sans l'avoir vu.

22 septembre. — Partis de Tauris dès huit heures du matin, nous sommes à Basmctch avant midi, courte étape, mais suffisante en raison de l'état de santé du roi. Nous avons néanmoins monté de 1,400 mètres d'altitude à 1,700 mètres. Grâce à cette position élevée, grâce aussi à son eau abondante &: bonne, Basmètch est une des stations d'été les plus fréquentées des habitants de Tauris, qui viennent chaque année v chercher un peu de fraîcheur, <S. dont plusieurs v possèdent de jolies mai-

sons de campagne, entre autres le consul de Russie, M. Pétrof. Aussi est-ce une des raisons qui nous ont fait quitter Tauris pour cet agréable séjour. Emin es-Sultan a pense que l'air sain du site conviendrait au rétablissement de son maître, & il l'a décidé hier soir à s'y rendre ce matin même.

Notre camp se trouve dans un endroit bien choisi, et celui du valiahd, qui continue d'accompagner son père, n'en est pas beaucoup éloigne'.

Maigre son déplacement, le roi ne va pas mieux 5 tout au contraire la fièvre & la diarrhée augmentent. Les trois médecins persans sont très assidus ik passent leur journée à préparer des drogues qu'ils font prendre eux-mêmes.

2j septembre. — La nuit dernière, insomnie alternant avec un sommeil agitée ce matin, pouls à 80, aggravation de l'état général, faiblesse extrême.

Je ne sais ce qui a été ordonné jusqu'à présent, ni en fait de nourriture, ni en fait de médicaments. Le chah m'avoue pour la première fois avoir de la diarrhée. Il me demande s'il n'y a pas moven de l'arrêter. Je lui réponds que sa diarrhée n'a rien d'inquiétant, qu'un léger purgatif ou un vomitif donné au début en aurait eu raison depuis longtemps; mais qu'au point où le mal en est, je conseillerais une potion au sous-nitrate de bismuth. Il se fait répéter en persan mes paroles, prend un air rêveur ik ne dit mot. Je sors.

Mes confrères ont su que j'avais parlé de purgatif. Ils administrent, après mon départ, quatre-vingts grammes d'huile de ricin. C'est heureux que l'on ne soit plus au temps du fameux hhulji Baba ^\ Si le chah, à titre d'essai, avait fait boire à chacun de ses ministres cette dose d'huile de ricin, ils se seraient vite trouvés dans une situation aussi grotesque que leurs prédécesseurs sous l'effet de la fameuse pilule de calomel.

'"' H Jtiji Baha , par MoKiLK , paru une fine critique des mœurs pcrau commencement du siècle, est sanes, qui n'a guère vieilli.

EN PERSE

Le soir, grande prostration, diarrhée sanguinolente, assez forte fièvre avec 96 pulsations. L'inquiétude de l'entourage est manifeste. Etemad es-Saltaneh s'offre pour transmettre mes conseils au roi , dont il croit la vie en danger. Je le rassure 6c lui dis simplement que le chah ferait bien de mettre au moins une ceinture de flanelle ou de laine quelconque, <S: de remplacer par du thé chaud, additionné d'un peu de rhum ou de

lAl RIS. L\ CllADI-.LI.K.

cognac, les boiss(jns glacées qui lui sont prescrites, ainsi que je viens de l'apprendre. J'ajoute que, si j'étais écouté, je donnerais immédiatement un gramme de sulfate de quinine.

Ceci dit, je me rends à la tente d'Emin es-Sultan. J'y suis à peine, que mes trois confrères arrivent. Ils ont entendu Etemad çs-Saltanch conseiller en mon nom : ceinture de flanelle, thé alcoolisé & sulfate de quinine; ils s'empressent, comme pour parer à un danger, de venir en rendre compte au premier mi-

nistrcj ils le prient instamment d'intervenir, afin d'empêcher le chah de mettre une ceinture de flanelle & de prendre du sulfate de quinine, dont Tunique effet, disent-ils, sera d'entretenir le feu, atech, selon leur propre expression, qui consume l'estomac, ik d'augmenter la soif. Quant au rhum & au cognac, ils sont l'objet d'une égale proscription. Fakhr ol-Atéba déclare avec la plus belle assurance que l'un comme l'autre donnera indubitablement le typhus 5 ik sa figure dit combien est profonde sa convi6tion.

Le premier ministre charge son interprète, Mir2a Nisam, de me traduire les paroles de mes confrères & de me demander si j'ai quelque chose à répondre.

«Rien, dis-je, absolument rien. La stupéfaélion me rend muet. Comment Fakhr ol-Atel3a n'a-t-il pas encore le typhus après tous les verres de cognac que je lui ai vu boire ! »

Emin es-Sultan a de la peine à garder le sérieux que lui ont fait prendre les plaintes de mes confrères : il se détourne & se mord les lèvres pour ne pas rire.

Je n'ai pas à ménager des êtres qui se comportent de cette façon. S'ils veulent la guerre, je suis prêt à leur tenir tête.

24 septembre. — Le chah, qui avait mis une ceinture de flanelle prêtée par Etemad es-Saltaneh, a dû la retirer presque aussitôt sur les instances de ceux qui le soignent 5 il n'a bu ni thé au rhum ni thé au cognac j mais un suprême moyen a été' tenté, un remède infaillible lui a été donné : on lui a fait prendre de la terre du tombeau de Hofiein, le fils d'Ali enterré à Kerbéla... Et ce matin, au désappointement général, rien n'est changé dans l'état du malade 5 que dis-je, la faiblesse est telle, qu'il ne peut pas se lever. La sainte terre elle-même est restée sans effet!

Mes rusés confrères ne doivent pas manquer d'imputer à ma présence, la présence d'un chrétien! l'inefficacité indéniable de leur fameux talisman.

EN PERSE. 69

A dix heures, nous quittons ensemble la tente du roi pour nous rendre chez le premier ministre, qui nous fait appeler. Une consultation a lieu, &, cette fois, on veut bien me laisser y prendre part. Mes confrères se montrent d'une souplesse dont je me méfie. Ils ne s'opposent pas à mes prescriptions, disent ces bons apôtres 5 ils demandent seulement la permission d'administrer encore, en attendant le plein effet de la terre du saint tombeau, une tisane faite à l'aide de noyaux de cerises, de coings & de chicorée, à laquelle ils ajouteront une légère dose de thériaquc.

En réalité, ayant toujours espoir en l'effet de la fameuse terre &, tout naturellement, de leurs drogues, ils veulent gagner du temps ik retarder mon intervention autant qu'il dépend d'eux, afin d'éviter que l'on ne m'attribue une guérison dont ils tiennent à avoir tout l'honneur... & tout le profit. Impuissant à rien empêcher, sûr que mes prescriptions ne seront pas exécutées, mais sentant aussi qu'ils ont mis leur dernier enjeu & jouent leur dernière carte, je les laisse à la préparation de leur tisane.

Mon déjeuner rapidement achevé, <Sw sans perdre de temps, je retourne à la tente du chah qui, averti de ma présence, me fait aussitôt entrer.

Le pouls, qui était à 96 depuis hier, monte à 100 vers trois heures; il est à 128 vers cinq heures, la fièvre bat son plein. Le faciès décomposé & l'extrême prostration, dont chacun peut s'apercevoir, mettent l'entourage en émoi. Les médecins persans, qui constatent de leur côté l'augmentation du pouls & cet état général, ne se rendent pas compte de la cause qui les produit. Ils cachent au roi le nombre de pulsations, lui donnent le chiffre de 85 au lieu de 128, chiffre réel, <S: sont visiblement troublés & inquiets.

Tous, sans exception, prennent peur (S. se demandent ce qui va arriver. Plus d'un croit venue la dernière heure du souverain. On court chercher le premier ministre, qui arrive en

nistrcj ils le prient instamment d'intervenir, afin d'empêcher le chah de mettre une ceinture de flanelle & de prendre du sulfate de quinine, dont l'unique effet, disent-ils, sera d'entretenir le feu, atech, selon leur propre expression, qui consume l'estomac, & d'augmenter la soif. Quant au rhum & au cognac, ils sont l'objet d'une égale proscription. Fakhr ol-Atéba déclare avec la plus belle assurance que l'un comme l'autre donnera indubitablement le typhus; ik sa figure dit combien est profonde sa convi6tion.

Le premier ministre charge son interprète, Mirza Nisam, de me traduire les paroles de mes confrères & de me demander si j'ai quelque chose à répondre.

«Rien, dis-je, absolument rien. La stupéfaélion me rend muet. Comment Fakhr ol-Atéba n'a-t-il pas encore le typhus après tous les verres de cognac que je lui ai vu boire ! »

Emin es-Sultan a de la peine à garder le sérieux que lui ont fait prendre les plaintes de mes confrères : il se détourne & se mord les lèvres pour ne pas rire.

Je n'ai pas à ménager des êtres qui se comportent de cette façon. S'ils veulent la guerre, je suis prêt à leur tenir tête.

24 septembre. — Le chah, qui avait mis une ceinture de flanelle prêtée par Etemad es-Saltaneh, a dû la retirer presque aussitôt sur les instances de ceux qui le soignent 5 il n'a bu ni thé au rhum ni thé au cognac $ mais un suprême moyen a été' tenté, un remède infaillible lui a été donné : on lui a fait prendre de la terre du tombeau de Hofiein, le fils d'Ali enterré à Kerbéla. . . Et ce matin, au désappointement général, rien n'est changé dans l'état du malade 5 que dis-je, la faiblesse est telle, qu'il ne peut pas se lever. La sainte terre elle-même est restée sans effet!

Mes rusés confrères ne doivent pas manquer d'imputer à ma présence, la présence d'un chrétien! l'inefficacité indéniable de leur fameux talisman.

EN PERSE. 69

A dix heures, nous quittons ensemble la tente du roi pour nous rendre che2 le premier ministre, qui nous fait appeler. Une consultation a lieu, &, cette fois, on veut bien me laisser y prendre part. Mes confrères se montrent d'une souplesse dont je me méfie. Ils ne s'opposent pas à mes prescriptions, disent ces bons apôtres 5 ils demandent seulement la permission d'administrer encore, en attendant le plein effet de la terre du saint tombeau, une tisane faite à l'aide de noyaux de cerises, de coings 6c de chicorée, à laquelle ils ajouteront une légère dose de thériaque.

En réalité, ayant toujours espoir en Teffet de la fameuse terre &, tout naturellement, de leurs drogues, ils veulent gagner du temps & retarder mon intervention autant qu'il dépend d'eux, afin d'éviter que l'on ne m'attribue une guérison dont ils tiennent à avoir tout l'honneur... <S: tout le profit. Impuissant à rien empêcher, sûr que mes prescriptions ne seront pas exécutées, mais sentant aussi qu'ils ont mis leur dernier enjeu & jouent leur dernière carte, je les laisse à la préparation de leur tisane.

Mon déjeuner rapidement achevé, cS. sans perdre de temps, je retourne à la tente du chah qui, averti de ma présence, me fait aussitôt entrer.

Le pouls, qui était à 96 depuis hier, monte à 100 vers trois heures; il est à 128 vers cinq heures, la fièvre bat son plein. Le faciès décomposé & l'extrême prostration, dont chacun peut s'apercevoir, mettent l'entourage en émoi. Les médecins persans, qui constatent de leur côté l'augmentation du pouls & cet état général, ne se rendent pas compte de la cause qui les produit. Ils cachent au roi le nombre de puls;itions, lui donnent le chiffre de 85 au lieu de 128, chiffre réel, (S. sont visiblement troublés ik inquiets.

Tous, sans exception, prennent peur & se demandent ce qui va arriver. Plus d'un croit venue la dernière heure du s(;uvcrain. On court chercher le premier ministre, qui arrive en

toute hâte. Dès qu'il est entré, par discrétion ou sur un signe que je n'ai pas vu, nous le laissons seul avec le roi.

Après quelques minutes, qui ont dû paraître longues aux nombreux témoins de cette scène, Emin es-Sultan sort de la tente royale. En présence des chambellans, des médecins persans, des dignitaires & des serviteurs accourus, s'adressant à moi, il dit à haute voix en persan : «La volonté formelle du chah est que l'honneur de le soigner vous soit confié, si vous voulez en prendre l'entière responsabilité», paroles que me trar duit son interprète.

Je réponds que j'ai pris cette responsabilité le jour où j'ai accepté d'être médecin de Sa Majesté, que d'ailleurs, médecin fi-ançais, je ne peux comprendre autrement mon devoir,

Emin es-Sultan m'introduit seul auprès du chah qui, très abattu, d'une voix faible & voilée, me demande, nettement cette fois, d'arrêter sa diarrhée. «Elle m'affaiblit beaucoup! beaucoup!» ajoute-t-il. Je le tranquillise en l'assurant d'une prompte guérison, s'il veut m'accorder sa confiance & s'en rapporter à mes conseils. 11 y est décidé 5 mais il n'est pas moins vrai que c'est après trois jours d'hésitation & une expérience qui ne lui a guère réussi.

Afin de justifier mon traitement, je commence par foire connaître au chah cxadlement son état. Je lui apprends avant tout — ceci lui a été caché, je ne sais pourquoi — que depuis bientôt trois heures il a une très forte fièvre ik que son pouls bat aétucUement 130 pulsations. Il en est effrayé, ce dont je ne suis pas fâché, si cela doit le rendre docile. Je n'hésite point à lui dire que la fièvre ne serait pas survenue, s'il n'avait pas été détourné de prendre le sulfate de quinine que je conseille depuis deux jours. Cette déclaration produit immédiatement son effet : de lui-même, le chah me demande du sulfate de quinine. Je lui explique pourquoi il ne peut en avoir ce soir au milieu de son accès, mais seulement demain à son réveil. Satisfait de mes explications, il me remercie.

p:n perse.

Voyant Sa Majesté si bien disposée, je m'efforce de gagner toute sa confiance en montrant que je ne lui cache rien : je prépare en sa présence une potion au bismuth fortement laudanisée. Cette potion, à prendre par cuillerées de demi-heure en demi-heure, est destinée, lui dis-je, à arrêter la diarrhée <S: à procurer une meilleure nuit que les précédentes.

MJ DJi.n i.n i)«)\i.i If SIR s. .N iRi(:\(ji.

A dix heures, rien ne reste de la potion; le roi s'endort. Je laisse une seconde potion pareille à la première, en recommandant de n'en donner, au maximum, que deux à trois cuillerées jusqu'au jour, <S: encore dans le seul cas où le malade s'éveillerait, puis je gagne ma tente.

2 f septembre, — Levé dès l'aube, je suis au petit jour à la tente rovale. Le plus complet silence v règne : tout le monde dort. Le chah ne s'éveille guère avant huit heures, bien re-

pose, ayant dormi d'un sommeil calme, interrompu deux fois seulement, ce qui a permis de faire boire autant de cuillerées de la seconde potion.

Un gramme de sulfate de quinine doit être administré en une fois, non sans observations de la part du premier ministre, qui voudrait me faire diminuer de moitié la dose, «énorme», à son avis, ou la donner en plusieurs fois dans la journée. Finalement, la solution est bue telle qu'elle a été prescrite ik nous nous retirons, après quoi Sa Majesté sommeille jusque vers on2e heures. Le déjeuner est servi alors comme d'habitude. Sur ma recommandation, le chah se contente de deux œufs frais ik d'un peu de poulet, léger repas qui est pris avec appétit & ensuite bien digéré.

La journée se passe sans diarrhée ni fièvre 5 la figure reprend son aspe6t accoutumé & les forces reviennent. Aussi, le soir, je trouve tous les visages radieux. C'est à qui m'adressera le compliment le plus flatteur, c'est à qui me fera la promesse la plus séduisante. Sa Majesté me remercie en termes chaleureux ik m'accable d'éloges 5 Emin es-Sultan me promet le plus beau cheval de son écurie 5 Medjed cd-Dovleh, un riche tapis ; chacun, en un mot, quelque remarquable cadeau. L'un des ministres va même jusqu'à me dire : «Tous, nous devrions vous baiser les mains.»

Cette explosion d'éloges outrés, de louanges hyperboliques ik de sentiments plus ou moins sincères n'a rien de nouveau pour moi. Ailleurs, j'ai plus d'une fois été l'objet de semblables éloges, ik plus d'une fois pareilles promesses m'ont été faites, pour ne pas être toujours tenues. Prenons toutes ces manifestations pour ce qu'elles valent ik ne les retenons qu'en vue d'apprendre à mieux connaître le monde parmi lequel nous sommes appelé à vivre; surtout ayons toujours présent à l'esprit combien, dans ce milieu, les changements sont faciles, fréquents, rapides, ik combien doit y être faible la distance du Capitole à la roche Tarpéienne.

EN PERSE. 73

26 septembre. — L'amélioration survenue hier s'est maintenue. Je prescris encore un gramme de sulfate de quinine, par crainte d'un retour offensif de la fièvre. Le chah se sentant mieux ordonne la levée du camp. A dix heures, nous nous mettons en route pour une petite étape de 2 farsakhs, environ 12 kilomètres.

wmMm

îtA

Il^JJS

ÉTiT^iffM^

^j^T^ry^^.: ^Uà

Page 1