‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 10 sur 43 · LES MÉCANIQUES ET LES MACHINES EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

LES MÉCANIQUES ET LES MACHINES EN AMERIQUE

Dans un pays aussi étendu que l'Amérique, où les bras manquent souvent, où le travail est une fièvre générale et continue, où le besoin de produire est devenu comme une sorte de passion, on comprend que la mécanique soit en grand honneur, puisqu'elle économise les forces de l'homme, abrège le temps et produit d'avantage. Les Américains sont certainement de tous les peuples celui qui fait le plus grand usage des machines et de la vapeur. Les machines les plus utiles et les plus ingénieuses figurent partout à côté des mécaniques les plus extraordinaires et les plus bizarres. Jetons d'abord un rapide coup d'œil sur les grandes machines à vapeur qui sont la gloire induslrielle de l'Amérique. Nous ne sommes pas mécanicien et nous n'éprouvons aucune humiliation à l'avouer. Aussi n'est-ce point pour les hommes spéciaux que nous écrivons. Ces quelques lignes s'adressent aux simples curieux, et n'ont d'autre but que la peinture des mœurs américaines, dont la mécanique est un des côtés les plus pittoresques.

L'audace des Américains se révèle tout enlière dans la construction de leurs machines à vapeur appliquées à la marine. Quelques-unes de ces machines ont atteint des proportions vraiment effrayantes. On peut citer des bateaux à vapeur de la force de douze cents chevaux. Sans parler des grands steamers qui font les longs voyages de l'Europe et de la Californie, combien ne doit-on pas admirer les steamboats ou plutôt les palais flottants, à deux, trois et quatre étages au-dessus de l'eau, qui sillonnent l'Ohio, le Mississipi et la rivière de l'Hudson ! Ces vastes bateaux à vapeur inconnus en Europe sont de véritables villes qui emportent jusqu'à deux mille voyageurs, des marchandises considérables et de nombreux troupeaux.

Mais aussi que sont, à côté de l'Ohio, du Mississipi, de l'Hudson, véritables mers d'eau douce, les grands lacs si vantés de la Suisse? le lac de Genève et le lac de Côme paraîtraient de petites flaques d'eau en comparaison des fleuves, des rivières et des lacs américains. Pendant que sur les lacs d'Europe on admire les bateaux à vapeur qui atteignent la force de quarante chevaux, en Amérique on compte comme ordinaires les steamboats de six cents chevaux de vapeur. Ces bateaux, d'une coupe parfaite, admirables à l'extérieur, ne sont pas moins remarquables à l'intérieur. Ils sont dorés partout, recouverts de beaux tapis, tendus de soie et de velours, ornés de belles glaces et meublés avec luxe. On y trouve des pianos, des jeux de toutes sortes et des bibliothèques. Malheureusement on n'y est pas toujours en sûreté. Gare aux voyageurs qui naviguent sous le commandement d'un capitaine zélé qui rencontre un concurrent! Il veut le dépasser à toute force,

chauffe la machine au delà de toute proportion, non-seulemenl avec du charbon et du bois, maisaussi avec de la résine. Si le concurrent ne cède pas, l'équipage entier du bateau en fait une question d'honneur. Bientôt l'enthousiasme se propage et finit par gagner les passagers eux-mêmes, qui forment la chaîne depuis le pont jusqu'aux fourneaux, et se passent de main en main, avec des hourras d'encouragement, le combustible qui doit assurer le succès ou faire sauter le navire.

Les steamboats américains sont construits de manière à recevoir toute la charge sur le pont. L'intérieur est entièrement rempli par l'énorme machine. On n'aperçoit de celte machine, au milieu du bâtiment, que le gigantesque balancier, comme une pompe sans cesse en mouvement. A côté du balancier, mais plus haut et par-dessus tous les étages du steamboat, s'élève un petit pavillon où se tiennent en observation le capitaine qui commande la manœuvre, et lelimonnier, qui delà dirige le gouvernail.

Il n'y a pas de petits bateaux à vapeur en Amérique. Les plus petits steamboats à New-York sont les ferry boats de Brooklin, qui traversent jusqu'à New- York la rivière de l'Est, 160 mètres environ. Les ferry boats n'ont pas moins de quatre-vingts chevaux de force. Ce sont des bateaux de ce genre qui traversent toutes les rivières, les ponts étant pour ainsi dire inconnus aux Etats-Unis.

Les machines, en Amérique, sont généralement bien faites et solides, mais elles sont exécutées sans luxe aucun. Rien n'est poli dans les pièces de forge qui ne sont pas soumises aux frictions. L'utile remplace partout l'agréable dans les engins. 11 faut toutefois en excepter les pompes à

incendie, que les Américains enrichiraient volontiers de diamants.

Nous avons déjà parlé, à propos des amusements en Amérique, des pompes et des pompiers ; nous n'y reviendrons pas. Ajoutons seulement que les Américains tiennent leurs pompes à incendie pour les meilleures et les plus élégantes qu'il y ait au monde. Ils sourient de pitié en pensant à la simplicité des nôtres. « Pauvres incendies et pauvres pompes! » disent-ils avec dédain. Le fait est qu'un pompier américain, à bout de ressources, n'hésiterait pas à vendre jusqu'à ses vêtements pour décorer sa pompe. Un amant n'est pas plus jaloux des charmes de sa maîtresse qu'un pompier ne l'est en Amérique des attraits de sa pompe. Dites à un pompier américain (et tout le monde est un peu pompier en Amérique) qu'il est laid, stupide ; peut-être dédaignera-t-il ces insultes et ne vous répondra-l-il même pas. Mais n'allez pas médire de sa pompe.... il vous tuerait sans scrupule. Entre la pompe et le pompier, il ne faut jamais mettre le doigt.

A côté des pompes à incendie richement incrustées, ciselées avec art, décorées de fleurs et bariolées des couleurs les plus vives, les locomotives des chemins de fer forment un contraste frappant. Les locomotives, surmontées d'une cheminée étrange, courte et évasée du haut comme un entonnoir de l'enfer, sont noires et mates comme une pensée lugubre; on dirait qu'elles portent à l'avance le deuil des voyageurs que, peut-être, elles précipiteront dans les profondeurs de quelque ravin, ou qu'elles plongeront dans l'eau sous un pont écroulé. Ces sortes d'accidents sont assez fréquents aux Etats-Unis, mais

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on n'y apporte qu'une attention légère. L'important, pour l'Américain, c'est que, avec ou sans danger, bien ou mal, il puisse se transporter promptemenl sur tous les points de son vaste territoire. D'ailleurs la vie des hommes est considérée comme peu de chose en Amérique. Les Américains, qui, depuis l'année 1843, ont vu leur pays se peupler de 3,300,000 émigrants de toutes les nations, sont habitués à regarder les hommes à l'égal des importations de marchandise. Les hommes leur arrivent tout faits, comme les étoffes toutes tissées.

Il n'y a là que peu d'enfants proportionnellement, et c'est l'Europe qui fait les hommes que l'Amérique récolle. Il faut à ce pays, avare du temps et pressé de jouir, des braâ vigoureux pour labourer la terre, l'ensemencer et bâtir des villes qu'on voit naître de toute part au milieu des forêts comme des apparitions merveilleuses.

Aussi quelle activité, quelle fureur de travail, que d'efforts partout ! A cette heure, les Etats-Unis ne possèdent pas moins de 36,000 kilomètres de rails, juste assez pour entourer le globe terrestre d'une ceinture de fer. L'Angleterre, le pays le 'plus sillonné par les voies ferrées eu égard à son étendue, n'a que 20,000 kilomètres de chemins de fer ; la France en possède, sauf erreur, 7,000 : l'Allemagne, avec tous les Etats secondaires, en compte 12,000 : la Belgique, 1,500; l'Espagne, 1,400; le Danemark, 300; l'Italie, y compris la Toscane, les Etats romains et le Piémont, 1,500: la Russie, le plus vaste de tous les Etats de l'Europe, 3,500.

Grâce aux communications promptes, faciles et à bon marché, par terre et par eau, les Etats-Unis se cultivent

chaque jour davantage, étendent leur population, qui un jour couvrira tout le continent américain, et marchent ainsi à pas de géant vers la plus élonnante prospérité matérielle.

La vapeur et les machines de destinations si variées, sont certainement une des causes principales, après la liberté, de la prompte fortune de ce peuple laborieux.

Les agriculteurs qui savent tous lire et écrire, et reçoivent chaque jour leur journal, ont, comme les industriels des villes, suivi l'impulsion du progrès. Les travaux de la terre se font en grande partie au moyen de la mécanique. Des machines locomobiles de la force de 40, 50 et même 60 chevaux, défrichent les vasles plaines du Kansas, de rOrégon et de la Californie. Le labourage se fait à la mécanique, on fauche à la mécanique, on herse à la mécanique, on moissonne à la mécanique, on bat en grange à la mécanique, on vanne à la mécanique.

Pour tout ce qui peut hâter la colonisation et augmenter rapidement la prospérité matérielle, on se sert de moyens mécaniques.

C'est en Amérique qu'on a inventé l'excavateur.

L'excavateur est une sorte de machine locomobile pour draguer la terre ferme. Il est formé d'une grue tournant un demi-tour sur elle-même. Du bec de celte grue descend une chaîne pour relever et abaisser le scoop, ou baquet armé de dents en acier et qui entaille ou pioche le terrain. A l'arrière de celte grue se trouve la chaudière à vapeur qui fait marcher tout le mécanisme. Il faut moins d'une minute, au moyen de l'excavateur, pour remplir de

terre un wagon.

Cet appareil, en usage dans toute l'Amérique, a été em-

ployé en Angleterre eleii Russie pour la construclion du chemin de fer de St.-Pétersbourg à Moscou. Quatre de ces machines construites à Paris ont fonctionné sur les chemins de fer du Nord et du Havre. En terrain facile, l'excavateur fait le travail de quatre-vingt-dix ouvriers. Cet instrument paraît appelé à rendre partout d'éminents services à l'agriculture.

Nous voyons qu'une des. plus grandes maisons d'importation de Rio Janeiro, la maison Manoel Olegario Abranches, a expédié dans l'intérieur du Brésil des excavateurs avec différents autres instruments d'agriculture.

On attend les plus heureux effets de l'usage de ces divers appareils, dont l'emploi au Brésil est dii à l'heureuse initativede M. Manoel Olegario Abranches.

Dans les Etats, où, à côté des maisons en bois, on bâtit des maisons en briques et en pierres, on fait usage pour tailler les pierres, faire les corniches, dessiner les rinceaux et couper des volutes, d'une machine à cet usage extrêmement curieuse. Cette machine, mue par la vapeur, fonctionne avec tous ses outils taillants, piquants, grattants et contondants.

Si la maison est en bois, il existe une machine pour la transporter d'un point à un autre et l'installer sur de nouveaux fondements. J'ai vu l'an dernier, à New-Brighton, dans le Staten-Island, une maison ainsi déménagée; ce fut l'affaire d'une journée. La maison, qui, la veille, se trouvait au bas de la colline, était placée le lendemain sur le point culminant.

Peu de temps avant mon départ de New-York, d'audacieux voleurs, munis sans doute d'une semblable ma-

chine, ont dérobé une maison abandonnée qu'on avait mise en réparation. La police, avertie par le propriétaire de la maison, qui ne retrouvait plus son immeuble, s'esl mise à la recherche des coupables. Les voleurs ont été arrêtés, mais on n'a pu arrêter la maison qu'ils avaient démolie et vendue en détail.

Ce fait, parfaitement authentique et consigné dans tous les journaux de New- York, me paraît de nature à humilier profondément les vulgaires filous qui se bornent à faire le mouchoir et la tabatière dans la poche des gens distraits.

La nation qui publie le plus grand nombre de journaux devait avoir aussi les machines à imprimer les plus parfaites. Rien ne surpasse en effet les admirables machines d'imprimerie à triples cylindres de la fabrique de MM. Hoé et C®, à New-York. Servies par quelques hommes seulement, ces machines ne tirent pas moins, nous a-t-on assuré, de vingt mille feuilles à l'heure. Ce qu'il y a de certain, c'est que, deux heures après l'arrivée des steamers transatlantiques, le Herald et d'autres journaux vendent par milliers dans les rues des suppléments Irès-étendus contenant les principales nouvelles d'Europe. Deux heures ont donc suffi pour lire ces nouvelles dans les journaux Européens, pour les faire composer et les tirer à plusieurs milliers d'exemplaires.

(( Time is money^ le temps est de l'argent. » Nous avons dit que telle était la maxime fondamentale des Amérirains. On comprend qu'avec une semblable maxime pour règle de conduite, il faut nécessairement avoir toujours sur soi une montre et des pendules dans toutes les chambres, pour rappeler sans cesse les heures qui s'écoulent.

Aussi le génie Américain s'est-il exercé à chercher des mécaniques au moyen desquelles on pût fabriquer des pendules à bon marché. Ils sont arrivés sous ce rapport à un résultat surprenant. Le Connecticul possède d'immenses fabriques de pendules en bois, qui donnent trèsbien l'heure, et se vendent en gros à raison de 2 fr. 40 c. la pièce.

A côté des pendules à quarante-huit sous, il y a, à Troy, une machine à faire des souliers. Dans les ateliers où sont employées ces machines nouvellement inventées, il ne sort pas moins de quatre mille paires de souliers par jour , qui sont expédiées dans tous les Etats de l'Union.

On connaît en France les machines à coudre. Ces machines, en Amérique, servent à la confection des habits et de la lingerie. Elles sont très-portatives et n'occupent avec leurs roues et leurs engrenages qu'un espace de deux pieds carrés. Ces machines, ordinairement desservies par une ouvrière, ne fent pas moins de cinq cents points à la minute.

Comme appendice de la machine à coudre figure la machine à couper les étoffes qui taille une douzaine d'habits à la fois, et dont l'usage est très-répandu dans le nord de l'Amérique.

Les inventions utiles, qui, aux Etats-Unis plus que partout ailleurs peut-être, conduisent à la fortune, surexcitent l'imagination toujours en travail des Américains. C'est à qui inventera ou perfectionnera le plus toutes sortes de choses, et si le mouvement perpétuel se trouve , jamais, assurément c'est l'Amérique qui le découvrira.

D'ailleurs les inventeurs, dans le nouveau monde, ont leurs coudées franches ; rien ne vient entraver leurs essais. Il n'y a pas là-bas, comme en Europe, une grande ou une petite voirie qui censure et s'oppose aux expérimentations incommodes ou dangereuses : vous auriez, si vous le vouliez, le droit d'inventer le tonnerre dans votre chambre sans que personne pût s'en plaindre. On loue un appartement dans une rue quelconque, on paye le trimestre d'avance, comme c'est asse^ l'usage en Amérique, et on y invente ce que l'on veut.

Nous pourrions, si nous ne craignions d'être indiscret, citer le nom d'un Français qui a inventé, dans une chambre de garçon, Howard street, au troisième étage, un canon en bronze de la force d'un boulet de huit, tirant trente coups à la minute, et qu'il a très-souvent essayé chez lui. L'inventeur de ce canon faisait tout dans sa chambre, où il avait installé un atelier: il forgeait, il limait, il sciait, il fendait le bois, il coupait le fer, il tournait des pièces de cuivre et recevait ses amis.

Quand, après huit longs mois d'un travail opiniâtre, notre compatriote eut enfin réalisé son rêve, et qu'il se trouva en possession du redoutable canon que lui seul avait imaginé et que lui seul avait fait, heureux et justement fier, il se mit à l'essayer, et à tirer, comme il l'avait annoncé, trente coups à la minute. A chaque détonation du terrible instrument de mort, la maison tremblait sur ses fondements; on eût dit qu'elle allait s'écrouler. Mais les inventeurs ont cela de fâcheux et tout à la fois d'heureux, c'est qu'absorbés dans leur invention, ils ne voient qu'elle et se soucient fort peu du reste. Notre compatriote

ne parut nullement s'apercevoir de la perturbation qu'il apportait partout autour de lui. Plus il tirait et plus il voulait tirer.

Les voisins, surpris et effrayés d'abord, finirent par en prendre leur parti, et s'habituèrent peu à peu à celte manœuvre d'artillerie qui les faisait trembler sur leur chaise et sauter dans leur lit.

Un voisin, demeurant sur le même palier que l'inventeur, voulut, par un sentiment de délicate bienveillance qu'on ne saurait trop louer, avertir les visiteurs étrangers à la maison et leur épargner de pénibles émotions. Il écrivit, sur un large écriteau placé près de la porte de l'inventeur, cet avis en grosses lettres : Méfiez-vous ! ici on tire le canon.

Le fils du propriétaire de ce canon, et qui est tout simplement un de nos violonistes les plus accomplis, émerveillé de l'invention de son père, se mit, lui aussi, à fabriquer un petit canon à sa manière, qu'il faisait partir alternativement avec le gros canon. Après chaque détonation formidable delà pièce de huit, il était rare qu'on n'entendît pas le coup sec, mais plus faible, du canon du fils qui répondait au père.

Personne ne se plaignit.

Pourtant, je n'oublierai jamais la piteuse physionomie d'un locataire de mœurs tranquilles, qui me dit un jour dans la rue et en regardant la maison de l'inventeur où il allait entrer : - '

f( Quel tapage on fait dans celte maison 1 »

Hâtons-nous de le dire, le canon de notre compatriote, qui a été examiné par les hommes les plus compétents et

par les consuls français de New- York et de Washington, est unanimement admiré comme une merveille, un chefd'œuvre de destruction. Il est très-positif qu'au moyen de celte pièce d'artillerie, que nous avons vue fonctionner, on peut tirer en toute sûreté de vingt-cinq à trente coups à la minute avec deux canonniers seulement, et en tournant une manivelle comme on joue de l'orgue de Barbarie. C'est effrayant! et si de pareils engins ne mettent pas un terme à la guerre par l'excès même du danger, ils ne contribueront pas peu à la destruction complète de l'espèce humaine.

Un autre Français, M. Lambert Alexandre, ingénieur à New- York, paraît avoir résolu un des plus difficiles problèmes de la mécanique moderne à vapeur. Il a supprimé les roues des bateaux à vapeur, qu'il remplace par un système de propulseur direct, continu et sans transmission de mouvement.

Nous avons vu un modèle de ce bateau fonctionnant dans la rivière de l'Hudson avec un plein succès, et aux applaudissements de tous les hommes compétents.

Les roues des bateaux à vapeur ont plusieurs inconvénients graves. En temps ordinaire, quand la mer n'est pas forte, les roues, pour accomplir leurs évolutions, soulèvent inutilement des masses d'eau et amoindrissent ainsi la force totale de la machine de trente à tren-te-cinq pour cent ; en sorte qu'une force de cent chevaux, par exemple, se réduit à soixante-dix tout au plus. Dans les gros temps, c'est pis encore, et le roulis du navire fait que les roues tournent alternativement à vide.

Le système nouveau remédiée ces inconvénients et crée

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des avantages nouveaux. D'abord les aubes, qui se trouvent submergées à quatre mètres environ, sur l'arrière du bâtiment, agissent sur une densité bien supérieure k celle de la couche dans laquelle fonctionnent les roues ordinaires. Ensuite le champ de surface des nouvelles aubes est trois fois plus étendu que celui des aubes dont on fait actuellement usage.

Dans ce système nouveau, qui révolutionnerait complètement la navigation, le pouvoir moteur est direct, comme nous l'avons dit; il est continu, et la résistance éprouvée par ces nouvelles aubes est pour ainsi dire nulle.

Enfin, et ce qui, pour la marine de guerre, est un avantage des plus précieux, la submersion des machines à côté de la quille les met entièrement à l'abri du canon ennemi.

D'après les calculs des hommes les plus compétents, les bateaux nouveaux ne feraient pas moins de 18 à 22 milles à l'heure. Ainsi, on traverserait en six ou sept jours l'océan Atlantique. Quels avantages immenses ne résulterait-il pas pour le commerce d'une semblable navigation 1 La mécanique triomphante se jouerait du caprice des vents, qui pourraient la modérer dans sa puissance, mais ne l'arrêteraient jamais.

Et puis, pour la guerre, vous figurez-vous ces bateaux, marchant vingt milles à l'heure, ayant leur machine garantie, et étant armés des nouveaux canons qui tireraient trente coups à la minute?

Au reste, M. Lambert Alexandre ne s'est pas contenté de doter les steamers d'un nouveau propulseur ; il a aussi inventé à l'usage de la marine en général un instrument

admirable, destiné à remplacer le loch, si insuffisant, et auquel il donne le nom de sillométrographe. Cet appareil nautique, qui un jour prendra place sur tous les navires à côté de la boussole et de l'octan, marque sur un cadran la marche du navire, et écrit cette marche dans ses moindres variations sur un papier réglé à cet usage se déroulant et s'enroulant de lui-même. Rien de plus ingénieux et à la fois de plus exact et de plus solide que cet instrument, qui suffirait seul à la gloire de son inventeur.

Il y a dans toutes les villes importantes de l'Union des hommes établis qui font le commerce de force. Ils ont leur maison remplie de vapeur à la disposition des industriels qui ont besoin d'un moteur. On vient s'installer chez eux, et on leur loue un, deux, trois, quatre chevaux de force ou davantage, suivant les besoins. Ce commerce de force est assez curieux.

Un jour, je rencontrai un Américain qui me parut préoccupé désagréablement.

— Qu'avez-vous? lui dis-je. Vous paraissez contrarié.

— Un peu, me répondit-il ; je cherche partout un demicheval, et je ne peux pas le trouver. Les demi-chevaux ne sont pas communs depuis quelque temps; les propriétaires de chevaux ne veulent pas les détailler.

— Comment ! repris-je étonné, et ne comprenant pas ce que l'Américain voulait dire ; vous cherchez un demicheval ?

— Mais oui, me répondit-il sans s'apercevoir de mon étonnement; un cheval tout entier serait trop fort pour moi, et je me contenterai d'un demi-cheval. Est-ce que

par hasard vous connaîtriez quelqu'un qui pourrait me céder un demi -cheval?

— Non, certainement, lui dis-je de plus en plus intrigué, mais est-ce que vous mangez du cheval maintenant? le bœuf me semble préférable, quoi qu'on en ait dit.

— J'aime le bœuf, poursuivit-il en riant, et n'ai nulle envie de manger du cheval Je cherche un demi-cheval de force de vapeur.

Dans tous les quartiers marchands de toutes les villes de^ Etals-Unis, les maisons sont construites de manière à recevoir des treuils et autres objets mécaniques pour transporter les ballots de marchandises de la rue à tous les étages des maisons. Jl n'y a pas de portefaix en Amérique, il n'}4. a, pour porter les fardeaux, que des charretiers avec leurs charrettes et leurs chevaux, et des machines à cet effet.

Un daguerréotypeur a eu l'idée d'établir une machine à l'usage de ses clients, pour leur épargner la peine de monter jusqu'à son atelier, situé au cinquième étage. On s'asseoit dans un fauteuil aurez-de-chaussée, et le fauteuil, en traversant toute la hauteur de la maison, vous conduit doucement jusque dans l'atelier de l'artiste. T.à, vous êtes daguerréotype en quelques minutes, et vous redescendez par le même chemin aérien.

Il y a en Amérique des machines pour tous les objets, et de petits rail roads à tous les usages.

L'été, dans les rce cream saloons et dans les restaurants, de grands éventails mus par une machine invisible agitent l'air en tous sens, et donnent une fraîcheur factice.

Dans les hôtels, des blanchisseries à la mécanique,

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desservies par des négresses, blanchissent et repassent en deux heures le linge des voyageurs. Une machine nouvellement inventée par un Canadien met à profit les corps gras des cuisines, qui auparavant se trouvaient perdus, et en tire un gaz excellent pour l'éclairage. Enfin, tel est le goût des Américains pour les chemins de fer, que c'est sur un petit rail que, dans les églises, on fait rouler la chaire quand il plaît au prédicateur de prêcher. La chaire, cachée dans un coin de l'église, est ainsi placée jusque devant le maître-autel, où l'attend le prêtre qui va prononcer le sermon. Le bruit que fait la chaire en roulant ressemble au grondement du tonnerre.

C'est dans l'état de l'Indiana, à Longansport, que le ver solitaire a trouvé son maître dans la personne du docteur Alphens Myers. Ce célèbre médecin, qui est aussi un mécanicien des plus ingénieux, est l'inventeur breveté d'un piège pour le ténia dont nous trouvons la description dans le Scientijîc American.

Le piège est fabriqué avec une feuille mince d'or ou d'argent, selon les moyens du propriétaire du ver, et le luxe qu'il veut mettre à se guérir.

Ce piège contient un ressort en spirale sur lequel s'appuie une espèce de fourchette à dents très-pointues. Ces dents sont maintenues par une épingle ou cheville, qui repose sur une des pointes et la force à se soutenir sur le ressort. On ferme l'instrument, après y avoir mis pour amorce un morceau de fromage, dont le ver solitaire paraît très-friand.

Le malade doit préalablement jeûner plusieurs jours, du jeûne le plus rigoureux.

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Quand le patient n'a plus rien dans l'estomac qui puisse servir de nourriture au parasite, et que le docteur suppose ce dernier suffisamment affamé, c'est le moment de tendre la ligne. On glisse adroitement le fil qui retient le piège à l'entrée de la gorge du malade, dont la bouche est tenue constamment ouverte au moyen d'un bouchon qu'on place entre ses dénis. L'opérateur attentif, et toujours la ligne en main, doit saisir le moment où le bothriocephale, impatient de déjeuner, quitte enfin son obscure retraite pour venir dans le gosier jusqu'au fromage tentateur.

Il est des vers solitaires rétifs ou indécis, nous dit le docteur Alphens Myers, qui, avant de mordre à l'appât, •laissent le malade la bouche ouverte pendant six heures, quelquefois dix heures, et môme davantage, sans prendre une résolution satisfaisante. « Mais, ajoute le docteur Myers, il ne faut jamais se décourager. »

Et en effet, l'habile docteur finit toujours par contempler avec orgueil sa victime du bout de celte ligne d'un nouveau genre.

Nous avons parlé- sommairement, dans un des chapitres précédents, d'une machine pour tuer des cochons. Celte étrange application de la mécanique moderne à vapeur mérite une mention détaillée. Les propriétaires de celte redoutable usine, où des milliers de cochons trouvent tous les jours une mort aussi prompte qu'extraordinaire, sonl MM. Borello et Hinglinton de Cincinnati.

L'usine se compose de qualre grands corps de bâtiments rattachés tous par des ponts suspendus. Plus loin, comme des plaines vivantes que va bientôt faucher la dévorante machine, sont parqués d'innombrables troupeaux de porcs

appartenant à différents propriétaires, qui les amènent à celte usine comme on apporte du blé au moulin pour le moudre.

A un signal du mécanicien en chef, on lève une balustrade qui communique à l'entrée du premier compartiment de la machine appelé l'égorgeoir, et l'opération de destruction commence. Les cochons, très-serrés l'un contre l'autre, voyant une issue, se précipitent dans ce corps de bâtiment jusqu'à un couloir étroit où ils ne peuv(3nl passer qu'un à un. Arrêtés là un instant, ils ont le cou traversé par d'énormes couteaux mus par la vapeur comme tout le reste de la machine. Le cochon, égorgé en moins d'une seconde, se trouve pris par les pattes de derrière et traîné violemment par des crampons qui le hissent jusqu'à une certaine hauteur. Là, il reste suspendu un instant et passe plus loin sur un balancier mobile sans cesse en mouvement qui plonge l'animal dans un puits de vapeur et finit par l'étouffer en l'échaudant.

Le cochon, un moment plongé dans le gouffre, reparaît bientôt pour être saisi par de nouveaux crampons qui le traînent dans la brosserie. Cette brosserie cylindrique, munie de fortes brosses qui agissent en sens contraire, saisit le cochon et lui fait faire, en le brossant, de 10 à 15 révolutions dans une demi-minute. Ce laps de temps suffit pour épiler l'animal et lui rendre la peau blanche comme celle d'un jeune poulet. Après cette opération, il est encore saisi par des crampons qui le transportent, par un mouvement brutal et symétrique, dans un carré spécial, où il est fendu par le ventre depuis la queue jusqu'à l'extrémité du museau. Des ouvriers choisissent alors les bonnes parties,

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qu'ils conservent, et jettent le reste dans une grande rigole qui, par les cours, traverse les bâtiments et va se perdre dans rOhio. Dans l'avant-dernière étape, où le cochon est transporté par un arbre de couche, un effroyable compartiment de la machine le taille en tout sens et symétriquement. Plus loin, enfin, on sale les membres épars, qu'on accroche aux fumoirs, pendant que les autres parties de l'animal sont mises dans la saumure et enfermées dans des barils.

Tout cela se fait avec une si étonnante promptitude qu'on a de la peine à suivre les cochons dans ce rude et multiple travail de tant d'opérations diverses. Les cochons succèdent aux cochons, comme les chevaux de bois succèdent aux chevaux de bois dans le jeu circulaire qui porte ce nom. Joignez à cela les cris rauques et sinistres des cochons égorgés, suspendus en guirlandes sonores partout autour de vous. Cette lugubre et horrible musique n'a pas de fin, car au fur et à mesure que les cris d'un cochon disparaissent étouffés dans le puits de vapeur, la mécanique sans cesse en mouvement égorge un autre cochon qui apporte son contingent de sourdes lamentations.

Ce curieux établissement est souvent visité par leséirangers qui passent à Cincinnati. Ils y sont parfaitement reçus par les propriétaires actuels, qui sont de véritables gentlemen. Un touriste français cite ce fait, qu'étant allé voir celte usine un jour de grande fête où le travail se trouvait suspendu, un des associés de la maison fit galamment tuer pour lui seul une trentaine de cochons.

On ne saurait être plus aimable.

L'électricité, employée comme principe moteur, préoc-

cupe vivemeiU, en Amérique aussi bien qu'en Europe, le monde des savants et des invenleurs. Chacun sent que la grande révolution du progrès industriel est dans l'électricité, dont la puissance, mal développée et, pour ainsi dire, encore inccnnue, doit un jour remplacer la vapeur avec des avantages que nul ne saurait calculer.

Au nombre des essais, en Amérique, qui tendent à réaliser ce progrès, nous avons vu fonctionnera New-York la machine électro-magnétique de l'invention de M: Larmengeai. Cette machine, exécutée en petit, il est vrai, consistait en un appareil simple mais néanmoins fort ingénieux qui faisait mouvoir une presse à imprimer avec une grande facilité et une promptitude étonnante. Le public s'est porté en foule aux expériences de l'habile inventeur, qui a peutêtre réalisé (l'avenir nous l'apprendra) le grand problème de la force électrique appliquée aux machines.

Parmi les inventions les plus excentriques de l'Amérique, il en est une sortie du pays des Yankees purs, et qui en est bien digne. Time is money. C'est unlitréveillematin qui ne manque jamais son but. Le mécanisme de ce lit est fort ingénieux et éminemment pratique. Tl se monte de façon à produire à l'heure indiquée la plus éclatante et la plus désagréable de toutes les symphonies romantiques, fantastiques et charivariques. Si le dormeur n'est pas subitement réveillé par ce morceau d'harmonie, la mécanique bienveillante lui donne un second avertissement musical encore plus éclatant et plus désagréable que le premier. Mais si, malgré cette dernière symphonie, notre homme persiste à rester au lit par besoin de repos ou par paresse, la mécanique use de son troisième moyen,

qui, celui-là, est infaillible : celte fois, et sans aucun accompagneuient d'orchestre, un ressort opère sur le fond du lit, qui bascule inopinément et fait rouler par terre l'opiniâtre dormeur.

En France, on se sert de pendules réveille-malin quand on ne veut pas se laisser entraîner au charme du far nientCf et faire, comme on dit, la grasse matinée; mais on finit au bout de quelques jours par s'habituera la pendule et on dort parfaitement au bruit qu'elle fait pour vous réveiller. Mais allez donc résister au lit réveille-matin des Américains, qui vous jette par terre au milieu des matelas et des couvertures en désordre! On se réveillerait d'une tragédie même.

Un journal américain, VUncle Sam, a raconté, à propos du lit réveille-matin, une historiette assez piquante et dont il garantit l'authenticité.

M. W, D. S. avait récemment épousé la fille d'un riche néj^ociant, une aimable et charmante personne à peine âgée de dix-sept ans. La noce cul lieu dans la maison du père de la fiancée, où il se trouvait un lit réveille-matin.

Rien ne manquait à la fête; l'assemblée était nombreuse, élégante, et tout se passa pour le mieux au milieu des joies d'un pareil jour.

Minuit ayant sonné, les invités se retirèrent peu à peu, et les lumières diminuèrent dans la maison. Il ne resta plus bientôt que les grands parents, qui sortirent les derniers, laissant à leur félicité l'heureux couple qu'ils bénirent une dernière fois.

Vers la première heure du jour, et quand après les douces cl vives émotions de la journée précédente, l'époux et sa

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tendre compagne goûtaient enfin les tranquilles bienfaits d'un sommeil tout rempli de rêves délicieux, ils furent soudainement réveillés par un affreux craquement qui sortait de leur lit. Au même instant ils se sentirent soulevés par une force invincible, et lancés au milieu de la chambre.

Pressés dans les bras l'un de l'autre, ils jurèrent de mourir ensemble, se croj^^nl victimes d'un tremblement de terre.

Ne doutant plus du triste sort qui leur était réservé, ils attendirent la mort avec courage. L'époux trouva pour consoler sa jeune femme les expressions d'une tendresse passionnée.

Cependant la mort n'arriva pas, et ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il n'y avait eu de tremblement que dans leur lit.

Le lit réveille-matin, fort beau du reste, avait été assigné comme couche nuptiale par le pèr&de la mariée, sans qu'il pût se douter du tour imaginé par le petit Tom, le plus jeune enfant de la famille Ce terrible gamin avait Irouvécharmanldemonter la mécanique du lit, aprèsavoir mis l'aiguille du réveil à cinq heures du malin. 11 avait pensé, l'espiègle, que les mariés seraient à cette heure trop bien endormis pour se réveiller tout à fait au seul signal de la musique, et qu'ils seraient. précipités au bas de leur lit par la machine impitoyable.

Mais voici une machine d'un genre entièrement nouveau, digne de Mesmer et de Cagliostro. Celle machine lugubre et pleine de mystère est, j'ose à peine le dire, une machine à faire parler Tàrae des défunts.

Jusqu'à ce jour, les esprits frappeurs, en Amérique, se donnaient de faux airs de coquette, et ne répondaient pas, ou répondaient si lentement qu'il fallait, pour ainsi dire, leur arracher les paroles une à une. C'était vraiment désespérant, surtout pour les Américains, qui n'aiment pas à perdre le temps. Grâce enfin à la mécanique du docteur Hare, de Philadelphie, les esprits sont devenus plus trailables; si on ne les force pas positivement à parler, on comprend du moins mieux et plus vite ce qu'ils disent, et la conversation ne languit pas. Cette machine ingénieuse s'appelle spiritoscope. Elle se compose de six parties parfaitement distinctes, mais ne pouvant cependant pas fonctionner isolément. Au lieu de compter un nombre de coups correspondants aux lettres alphabétiques, ce qui devenait beaucoup trop long pour peu que l'esprit fût loquace, on n'a plus qu'à jeter les yeux sur un cadran réunissant toutes les lettres, lesquelles viennent d'ellesmêmes former les mots suivant la volonté du muet interlocuteur. Pour M. Hare, qui, soit dit en passant, est un chimiste des plus distingués et un homme d'une réputation inattaquable, rien n'est plus aisé, au moyen du spiritoscope, que de se mettre en rapport avec les âmes de l'autre monde. C'est ainsi que ce docteur a eu de longues conférences avec César, qui lui a dit des choses étonnantes; — avec la belle Cléopâtre, qui a été pour lui d'une amabilité charmante; — avec AVashington, qui a fortement approuvé l'invention du spiritoscope.

Mais on ne peut pas toujours causer avec les esprits, et, pour mettre son esprit à la diète, comme disait Bufïon quand il lisait certains livres, M. Hare fait volontiers dan-

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ser des tables. La table apparaît à l'inventeur du spirîloscope l'objet le plus intéressant et le plus charmant... après le spiriloscope, bien entendu. :

« Qu'y a-t-il au monde, s'écrie-t-il avec enthousiasme, » qui soit préférable à la table? Avons-nous rien de plus )) cher? Elle est inséparable de notre existence. C'est sur la » table que se traitent toutes les affaires ; les achats, les » ventes, les contrats, les lettres, tout se signe sur la table. » La table. Messieurs, occupe la première place dans le » fameux tableau de Trumbull, représentant la signature » de la Déclaration de l'Indépendance. La table nous voit » trois fois par jour réunis autour d'elle, et, quand l'ap- » petit nous manque, nous ne nous en écartons cependant » pas, nous allons dans son voisinage jouir des douceurs » de la conversation. C'est à tort que le coin du feu est » regardé comme le symbole de la vie intime, car il arrive » souvent qu'on le laisse de côlé. Dans les pays tro- » picaux, notamment, on s'en passe toujours. De la ta- » ble, jamais I »

Malheureusement pour M. Hare, il n'en est pas du spiriloscope comme des tables, dont on ne peut pas se passer, et la spéculation du docteur me paraît très-hasardée, malgré la recommandation de Washington.

Mais si les esprits frappeurs sont un peu démonétisés en Amérique aujourd'hui, ils peuvent au moins se glorifier d'avoir eu un moment de vogue sans égale. Le sénat de Washington a été saisi de la question des esprits frappeurs en répondant à une pétition qui lui était adressée par quinze mille signataires.

Aussi bien, et puisque le spiritoscope nous a amené sur

le terrain des farfadets tapageurs de l'Amérique, faisons quelques extraits de celte curieuse pétition. Ce sera un moyen de nous acquitter envers ces esprits frappeurs, tout en donnant une idée des plus exactes de la sensation produite aux Etats-Unis par cette apparition merveilleuse, adorable blague que n'a pas inventée M. Barnum, mais qui a dû l'empêcher de dormir bien mieux encore qu'aucun lit réveille-matin.

M. Shields prend la parole ; nous citons textuellement :

«J'ai l'honneur, dit-il, de présenter au sénat une pétition portant quinze mille signatures sur un sujet aussi singulier que nouveau.

» Les signataires représentent que certains phénomènes physiques et moraux, d'une nature toute mystérieuse, attirent l'attention publique en ce pays et en Europe. L'analyse partielle de ces phénomènes dévoile l'existence d'une force occulte qui se manifeste par le soulèvement, le glissement, la suspension, enfin par le mouvement qu'elle communique aux corps pondérables, contrairement aux lois naturelles.

» En second lieu, cette force se manifeste par des lueurs qui apparaissent tout à coup dans des lieux oiî aucune action chimique ni aucune phosphorence ne sauraient se développer, et par des sons mystérieux semblables, tantôt à des coups frappés par un esprit invisible, tantôt au murmure des vents et au grondement du tonnerre. Quelquefois, on entend le son de voix humaines ou de quelques instruments de musique étrange. Enfin cette force se manifeste aussi par des cures merveilleuses.

» Les pétitionnaires sont divisés d'opinion quant à l'origine de ces phénomènes. Les uns les rapportent à la puissance intelligente des esprits délivrés de l'enveloppe malérielle ; les autres prétendent qu'on les peut expliquer d'une manière rationnelle et satisfaisanle. Mais tous s'entendent sur la réalité des phénomènes et demandent qu'une commission soit nommée pour procéder à une investigation patiente et scientifique. »

Après celte lecture, M. Weller demande ce qu'il convient de faire de cette pétition.

M. PETLER. Il faut la renvoyer aux trois mille ministres. (Rires.)

M. WELLER. Je propose le renvoi de la pétition au comité des affaires étrangères. Nous pouvons avoir occasion d'entrer en relations étrangères avec les esprits. Il importe donc que ce comité dont je fais partie décide si les citoyens américains perdent leurs droits en quittant ce monde. (Nouveaux rires.)

M. SHIELDS. J'y consens certainement, pourvu que le président du comité se sente la force de traiter un sujet aussi sérieux. Mon premier mouvement eût été pour le renvoi au comité des roules postales, parce qu'il peut y avoir moyen d'établir un télégraphe entre ce monde et le monde spirituel. (Hilarité générale. )

Terminons ce chapitre en mentionnant un fait qui intéresse singulièrement l'histoire des machines à vapeur appliquées à la marine. Nous trouvons ce fait relaté dans un petit livre très-curieux et devenu fort rare aujourd'hui. Ce sont les récits d'un voyage en Amérique écrit par Brissot le conventionnel, et imprimé à New-York, en

1792, par Berry et Rogers, 35, Hanover square. Nous y voyons que, dès l'année 1788, on faisait sur la Delaware, près de Philadelphie, des essais dispendieux de bateaux à vapeur. L'inventeur, M. Fitch, avait trouvé des associés pour partager avec lui les dépenses, et il se voyait déjà disputer sa découverte par M. Rumsey, qui construisait un navire destiné à traverser l'Océan en quinze jours. Sur le bateau de M. Fitch, la machine à vapeur mettait en mouvement trois larges avirons d'une force considérable, qui devaient donner soixante révolutions par minute. Mais les Américains n'accordaient aucune foi à une invention qui devait plus tard opérer une si prodigieuse révolution dans l'industrie et le commerce, et leur indifférence découragea bientôt les hardis et ingénieux inventeurs. Fullon, né dans la Pensylvanie, avait alors vingt ans ; les essais de Fitch ont dû lui être connus. C'est seulement en 1 802 que Fulton fit des expériences en grand à Paris, et en 1807 qu'il lança son premier steamboat sur la rivière de l'Hudson. Mais, cent ans auparavant, un médecin français, Denis Papin, n'avait-il pas fait marcher par la vapeur un bateau à roues sur la rivière Fulda, à Cassel?

Quoi qu'il en soit, on le sait, ce ne sont jamais ou presque jamais les premiers inventeurs qui récoltent le fruit de leurs découvertes. Christophe Colomb découvre l'Amérique, et on donne au nouveau continent le nom d'Amérique, qu'on aurait dû appeler Coîonnbie. A différentes époques Papin, Fiich, Rumsey, inventent successivement les bateaux à vapeur, et c'es| Fullon qui en porte la gloire, pour en laisser toutefois à d'autres les immenses bénéfices.

Ainsi vont les choses dans ce monde d'exaspérante sottise, où rien n'est à sa place, où la fortune marche les yeux bandés, distribuant ses faveurs à tort et à travers, bien ou mal, au milieu d'une cacophonie morale à rendre insensé de désespérance si elle ne faisait rire de pitié.

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