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LES BEAUX-ARTS EN AMÉRIQUE

Les beaux-arts sont peu cultivés en Amérique. Il n'en saurait être autrement dans un pays oii les besoins matériels ne sont encore assurés qu'à un très-petit nombre de personnes, et où tout le monde a pour objet unique la fortune. Le commerce seul pourrait protéger les arts ; mais le commerce ne songe qu'au commerce et n'a de goût que pour le commerce. Le marchand, qui ne comprend pas l'artiste, le considère au fond comme un être parfaitement inutile, par conséquent bien au-dessous de l'homme d'affaires, dont le rôle dans la société lui paraît incomparablement le plus beau. Le moindre petit brocanteur dédaignerait de s'occuper de peinture ou de musique, et croirait manquer à la gravité de son caractère s'il admirait un tableau, ou se laissait attendrir par les doux accents de la musique. Mais comme après tout les Américains ont une âme impressionnable et vive, cette indifférence pour les arts ne saurait durer longtemps encore, et il y a lieu de tout espérer, sous ce rapport, des générations futures.

En attendant, et comme les hommes ne valent en Amé-

rique que l'argent qu'ils possèdent, les artistes, d'ordinaire peu millionnaires, sont considérés aux Etals-Unis comme ne valant rien du tout. Le monde les tolère plutôt qu'il ne les invile à ses réunions, et il est bon d'avertir messieurs les musiciens qui voudraient quitter Paris, où ils sont si aimés et si fêlés, pour aller s'établir en Amérique, que dans les soirées américaines l'artiste invité n'est invité qu'à se faire entendre, et nullement à partager les plaisirs communs de la danse. « Un artiste est toujours respectable, me disait un ancien marchand de morue, quand il comprend sa position dans le monde et qu'il sait se tenir à sa place. — Cela est bien vrai, lui dis-je ; que ne puisje, moi aussi, laisser là mon papier réglé et le piano pour vendre de la morue. — Cela viendra, jeune homme, cela viendra; il ne faut jamais se désespérer; il y a commencement à tout. » Le fait est que ce serait parfaitement venu, comme me le disait cet estimable négociant, si j'avais persévéré à vivre plus longtemps sous le ciel peu mélodieux de New-York.

Il n'y a pas d'école de pointure américaine proprement dite, et si l'on excepte quelques paysagistes dont les œuvres correctes mais froides n'ofîrenl rien d'original, tout les reste est nul. Les amateurs de tableaux sont très-rares dans le nouveau monde, et l'on est souvent surpris, en entrant dans des salons meublés avec I axe, d'y voir figurer d'horribles croûtes comparables à ces portraits que nous voyons accrochés le long du boulevard et au bas desquels on lit : Eessemblance garantie, prix 25 francs. J'ai vu des tableaux à l'huile encadrés sous un verre, comme on encadre les gravures. Cela miroite et empêche qu'on puisse

examiner la peinture, mais personne ne s'en plaint.

On fait dans toutes les villes de l'Union un commerce assez considérable de tableaux de pacotille, qu'on expédie de France et d'Italie pour être vendus à l'encan. J'entrai un jour dans l'une de ces ventes. L'encanteur exposait à ce moment un portrait de grandeur naturelle sur lequel il sollicitait une encbère. C'était le portrait d'un chef de brigands dans le costume traditionnel des chefs de brigands armés jusqu'aux dents de pistolets, de poignards et d'une carabine. Son œil fauve et inquiet, ses traits accentués et farouches, sa barbe inculte, se dessinaient sous un chapeau calabrais en feutre noir. Ce devait être Mandrin, à moins que ce ne fût Cartouche ou Fra Diavolo. Ce portrait portait le n° 50 du catalogue. J'ouvris le catalogue, et au n'' 50 je lus : Portrait de Louis XIV, roi de France, peint par Girardon. Il devait y avoir erreur dans ce classement, mais le temps est trop précieux en Amérique pour qu'on le perde à relever une erreur. Le chef de brigands fut vendu comme un Louis XIV à un amateur ravi de la belle physionomie de ce glorieux monarque. Sans compter que, dans la même vente, le véritable portrait de Louis XIV a dû nécessairement être acheté pour celui d'un chef de brigands, par quelque disciple de Lavater peut-être, qui n'aura pas manqué d'y voir tous les caractères de la férocité.

Il n'y a, je crois, que deux galeries particulières de tableaux à New-York. La plus recommandable est celle de M. Louis Borg, notre vice-consul. On remarque dans cette galerie quelques originaux excellents, des toiles de grands maîtres, et de très-bonnes copies. En outre, M. Borg possède des curiosités de prix, des objets ayant appartenu à

Washington el à Napoiéoii i^'', une collection de gravures anciennes des plus estimables; des sculptures de David d'Angers, de Pradier, et la Mendiante de Strazza de Rome ; enfin une curieuse collection d'armes et de meubles antiques, des ivoires, des émaux, des coraux, des bijoux anciens el des Saxe. M. Louis Borg, que nous avons le plaisir de connaître particulièrement, est aussi un amateur de musique distingué; il compose des mélodies pleines de fraîcheur el de grâce. Ajoutons que les artistes de talent trouvent en lui un appréciateur toujours empressé de leur être utile.

Les Américains n'ont, je crois, qu'un seul sculpteur vraiment remarquable ; mais ce sculpteur a fait un chefd'œuvre. V Esclave grecque, de M. Pawers, est une inspiration de poêle digne des grands maîtres. Il est vrai que M. Pawers a vécu longtemps en Italie, au milieij des trésors artistiques, et guidé dans ses études par les leçons des maîtres célèbres. Mais pour qu'il pût profiler de ces leçons, il a fallu d'abord qu'il oubliât celles qu'il avait reçues à Boston, et ce double effort de son esprit rehausse encore son mérite.

La gravure convient mieux que la peinture et la sculpture au génie des Américains. On voit chez les marchands d'estampes d'excellentes copies de tableaux gravées par des Américains, et leurs livres illustrés sont généralement beaux. Enfin, el si l'on en juge par les innombrables billets des innombrables banques de bouchers, d'épiciers, de constructeurs de navires, d'éleveurs de bestiaux, etc., qui se produisent dans tous les Etats de l'Union et jusque dans les villes nées de la veille, les bons graveurs sont

Irès-conimuns aux Etats-Unis. Sur ces billets de banque, qui sont la monnaie courante en Amérique, sont représentées, suivant la fantaisie de chaque banque, des figures emblématiques fort délicatement gravées. Les bouchers qui ouvrent une banque émettent des billets sur lesquels ils dessinent des bestiaux ; les constructeurs de navires nous montrent des chantiers de construction ou des clippers fendant la vague; les banques de tailleurs dessinent sur leurs hillets des ateliers où les coupeurs donnent au drap la forme de vêtements ; les épiciers exposent sur leur papier-monnaie les produits de leur industrie, etc., etc. On ferait un album des plus pittoresques et des plus intéressants en rassemblant un certain nombre de billets de banque américains. Il y a des billets depuis cinq francs (un dollar); mais, si l'on voulait économiser, on pourrait, pour un semblable album, achètera bas prix de faux billets, ou même des billets vrais discrédités par suite de la faillite des banques, et qui sont loin d'être rares.

La musique est de tous les beaux-arts le plus cultivé en Amérique, mais certainement la musique n'est pas mieux appréciée que la peinture et la sculpture. Au nombre des rares musiciens dont peut, ou plutôt dont pourrait s'enorgueillir l'Amérique, il faut placer en première ligne, et à une distance considérable de la seconde ligne, le pianiste Gottschalk, né à la Nouvelle-Orléans. Mais Gottschalk n'a d'américain que son acte de naissance; il est Français d'esprit, de cœur, de goût et d'habitudes. C'est à Paris qu'il est venu tout enfant recevoir les leçons de son art, et c'est Paris qui lui a tressé ses premières et ses plus précieuses couronnes; c'est à Paris qu'il reviendra. Notre

cœur se révolte encore aujourd'hui quand nous pensons au slupide accueil que lui ont fait presque partout les Américains, incapables d'apprécier aucun de ses mérites. Gottschalk, ce talent si frais, si poétique, si original quand les Parisiens l'ont entendu il y a six ou sept ans, est devenu le pianiste le plus complet qui puisse être. Qu'allaitil faire, bon Dieu ! dans la patrie adoptive de toutes les médiocrités musicales du monde entier, et au milieu de gens qui, le voyant parcourir le clavier avec la rapidité d'une foudre sonore, se prenaient à rire aux éclats et lui disaient pour tout compliment, en lui donnant un coup de poing sur l'épaule, comme nous l'avons vu et entendu : (( Voilà un bon exercice pour le froid, et vous devez toujours avoir chaud. »

Quant à la presse, il est curieux de lire les articles que quelques journaux ont écrit sur le talent de ce pianiste. A la suite d'un concert où, par dépit peut-être, Gottschalk s'était surpassé lui-même et avait dépensé toute la poésie de son âme froissée, une feuille formula ce jugement dont voici la traduction : « Je n'aime pas la musique, et de tous » les instrumentistes, ceux que je peux le moins supporter, )> ce sont les pianistes; aussi ne me suis-je pas ennuyé au )) concert de M. Gottschalk, car je n'ai entendu là ni mu- » sique ni pianiste. En effet, etc., etc. » Soyez donc doué d'une organisation exceptionnelle, travaillez donc toute votre vie à la développer, ayez du talent, ayez-en autant qu'on peut en avoir, usez voire santé, pour recevoir de pareils compliments I

Mais veut-on d'autres exemples de l'accueil que reçoivent en Amérique les artistes? Nous n'avons que l'embar-

ras du choix, depuis mesdames Malibran, Bosio, Tedesco, Laborde, Damoreau-Cinli, qui toutes ont perdu leur temps ou ont gngné fort peu de chose, jusqu'à madame Alboni, qui n'a rapporté d'Amérique que huit mille dollars, que son entrepreneur, M. Marschall, le directeur du théâtrede Broadway, dit avoir perdus avec elle. Paul Jullien, qui est devenu un violoniste accompli après avoir été, comme on s'en souvient, un prodige de précocité, n'a pu parvenir, depuis cinq ans qu'il est aux Etats-Unis, à faire la moindre économie. J'en pourrais citer beaucoup d'autres qui, croyant trouver la richesse en Amérique, ont quitté l'Europe, où ils vivaient dans l'aisance et entourés d'estime, pour tomber dans la misère et le désespoir.

M. S..., pianiste de la duchesse de Montpensier, joue du piano dans les tavernes à New-York, pour égayer la belle humeur des buveurs de whisky. Dernièrement un de ces gais buveurs s'est approché de l'artiste, et, pour rire, lui a crevé un oeil d'un coup de poing. Quant à l'opéra de New-York, il a ruiné plus ou moins tous ses directeurs, depuis cet infortuné Palmer, qui en est réduit à vendre dans une petite gargote le macaroni que lui-même accommode, jusqu'à M. Hackett, qui a perdu 20,000 dollars avec Mario et Grisi, et jusqu'à M. Peyne qui, dans cette dernière saison, et malgré le concours de madame de Lagrange et de plusieurs autres artistes très-recommandables, s'est trouvé, tout compte fait, en déficit de 30,000 dollars.

Tout a été essayé en Amérique en fait de spéculation artistique, et rien ou presque rien n'a réussi.

Des entrepreneurs hardis ont engagé, l'année passée, le célèbre chef d'orchestre Jullien pour une tournée de six

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mois en Amérique. Jullien est arrivé avec le plus bel orchestre qu'on puisse former; il a joué du Mozart, du Beethoven, du Mendelsshon, du Berlioz, du Rossini, du Meyerbeer, du Verdi et du Jullien ; du classique, du romantique, du diabolique, du charivarique, du panicophoniquo, et même du gracieux; il a fait jouer des solos de coriiet à pistons par Kœnig, des solos de hautbois par Lavigne, des solos de flageolet parCollinet, un homme qui a cent ans, et des solos de contre-basse par Boltesini ; il a embelli ses concerts-promenades d'élégantes fontaines d'où coulait le Champagne à discrétion ; le prix des places à ces concerts classiques, romantiques, fantastiques et bachiques n'était que de quatre schellings américains (deux francs cinquante centimes), et malgré tout, peu de gens y allaient. Tous les efforts combinés de Jullien, de son orchestre et des directeurs, n'ont pas empêché ces derniers de perdre à cette opération la somme de deux cent cinquante mille francs dans l'espace de six mois.

Cela ne vous donne-l-il pas, dites-moi, l'envie de partir à l'instant pour aller donner des concerts dans le nouveau monde? Et pourquoi pas? Ne raconte-t-on pas qu'un pacotilleur a apporté des patins au Sénégal, et n'a-t-on pas vu des marchands envoyer des parapluies à Lima, un pays où il n'a jamais plu?

Pourtant, et comme si en toute chose l'exception devait confirmer la règle, on peut citer quelques artistes qui n'ont pas eu à se plaindre de leur séjour en Amérique. Mais pour vaincre l'indifférence du public et attirer la foule, la plupart d'entre eux se sont vus forces d'avoir recours à des moyens étrangers à l'art.

Léopold de Meyer, le fougueux pianiste, auteur de la marche marocaine, a pu faire quelques bons concerts en se présentant au public en pantalon écossais à larges carreaux et en souriant à tout le monde dans la salle, entre deux traits de piano. Il se faisait jeter des bouquets par ses amis, et les offrait au même moment à quelques dames de la société. Souvent, entre la première et la seconde partie du concert, il faisait un discours et envoyait des baisers aux jeunes ladies. On trouvait tout cela charmant de la part d'un homme dont la force physique égale le mérite artistique.

Un violoniste a eu l'idée, dans une ville de l'Ouest, de s'habiller en diable avec des cornes et une longue queue pour jouer les diaboliques variations du Carnaval de VenisCj de Paganini. Rn outre il avait aposté sur plusieurs points de la salle des musiciens cachés qui devaient tour à tour, à la manière des cors russes, se partager la mélodie avec le violon.

Ce concert satanique fut annoncé au moyen de prospectus et de réclames de nature à surexciter les esprits les plus calmes. Enfin, le jour du concert arriva, et le diable parut. Son entrée tat saluée par d'unanimes applaudissements; sa mise parlait en sa faveur : rien n'y manquait; ses cornes étaient belles, sa queue était longue et traînante, sa peau rouge comme la carapace d'un homard cuit. En tant que diable, c'était un beau diable.

Durant quelques minutes, il se promena sur la scène, prenant de temps à autre des poses propres à frapper l'imagination des spectateurs et à préparer l'effet des premières notes delà mélodie satanique. Puis il s'arrêta tout à coup,

épaula lenlemeiU son violon, contempla son archet, et attaqua brusquement, comme sur un signal de l'enfer, l'infernal Carnaval de Venise.

A peine l'archet eut-il tiré des cordes frémissantes le premier membre de phrase de ce thème damné, qu'un instrument invisible et étrange continua la mélodie, continuée successivement par d'autres instruments également invisibles et encore plus étranges qui partaient de tous les points de la s.alle. Pendant ces dialogues des esprits infernaux, le diable se promenait à grands pas sur la scène, troublant de temps en temps ce concert par des rires sardoniques, et répétant à son tour avec d'horribles variations la mélodie fatale que les échos de la salle chantaient de toute part. Le concert finit par un tutti à faire dresser les cheveux. On parla longtemps de ce concert et on en parle encore.

L'imagination des concertistes est à bout. On a tout essayé. On a donné des concerts costumés, des concerts en action avec tombola, des concerts religieux, des concerts dansants, des concerts historiques, des concerts improvisés, des concerts sérieux, des concerts comiques, des concerts pyrotechniques, des concertsténigmatiques, des concerts bachiques, et, nous venons de le voir, des concerts diaboliques. Un homme, doué d'une voix détestable, a donné, seul, des concerts productifs en chantant, sans accompagnement et pendant trois heures consécutives, des psalmodies soporifiques de toutes les religions et de toutes les sectes. J'ai entendu cet homme à Boston.

Un compositeur a eu l'idée d'écrire une symphonie animale ayant pour litre V Arche de Noé. On entendait

dans cette œuvre imitative et tout à fait romantique, le braiement de l'âne, le bêlement du mouton, le beuglement du veau, le grognement du porc, le sifflement des serpents, le chant des oiseaux, le rugissement du lion, sans oublier la voix de l'homme, le tout accompagné, d'un programme descriptif digne de passer à la postérité, à côté des prospectus les plus odontalgiques.

Il faut encore citer un violoniste italien qui crut faire fortune en imitant à s'y méprendre, sur son instrument, la voix d'une vieille femme en colère. Cela ne parut que médiocrement agréable.

Dans beaucoup de concerts, la voix parlée se mêle à la voix chantée, et le discours succède à la symphonie. L'Américain est passionné pour le speech et veut absolument qu'on lui parle de tout à propos de n'importe quoi. Souvent on fait dans un concert jusqu'à deux et trois petits discours. Si un morceau est applaudi et qu'on redemande l'artiste, celui-ci profite parfois de cette occasion pour faire un speech. Un exécutant inscrit sur le programme fait-il défaut? autre speech; si le concert est remis, naturellement un speech; si l'exécutant doit en donner un autre, no\i\edi\i speech. J'ai vu faire un speech pour annoncer qu'on n'en ferait pas.

J'ai entendu beaucoup de discours à propos de beaucoup de 43avatines et de fantaisies brillantes; mais il en est deux qui méritent d'être rapportés. Sans avoir la prétention de les tracer mot à mol, nous pouvons du moins en garantir le fond.

C'était au bénéfice d'un pianiste habile qui de plus est un compositeur de beaucoup de talent. Après la première

partie, un monsieur en habit noir se présente tenant le bénéficiaire par la main. Il fait signe au public, qui s'agite sur les banquettes, qu'il désire parler. Le silence s'établit, et, après les saluts d'usage, l'orateur s'exprime à peu près en ces termes :

(( Mesdames et Messieurs» (la galanterie américaine veut qu'on nomme les femmes avant les hommes quand on s'adresse au public, et que les noms des femmes soient inscrits avant ceux des hommes sur les programmes et sur les affiches), « ce n'est pas parce que je suis avocot et pour profiter avec adresse de tous les moyens qui me sont offerts de montrer au public la facilité de ma parole, la force de mon argumentation et le charme de ma diction, que je prends aujourd'hui la parole devant un auditoire nombreux et bien disposé; non, Messieurs : j'ai. Dieu merci! autant de clients que je puis en désirer, et je n'ai que l'embarras du choix sur tous les procès qui me sont offerts au criminel comme au civil. Mon office ne désemplit pas de maris trompés qui demandent le divorce, de femmes trompeuses qui viennent en appeler, de dupes et de fripons; c'est un beau coupd'œil. Si donc je prends la parole à cette heure devant vous, c'est uniquement pour obéir au sentiment qui m'anime, et pour vous faire partager l'enthousiasme qu'excite en moi ce grand compositeur que je tiens par la main. (Applaudissements.) Que de moments heureux et salutaires ne m'avez-vous pas fait passer, ô grand homme ! après les longs débals à la cour. Oh! la musique! oh! mon ami! oh I la procédure! si vous n'existiez pas, il faudrait vous inventer pour la gloire et le bonheur de l'humanité. » (Applaudissements

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prolongés. C'est au milieu du bruit confus des bravos du public et de Torchestre, que le bénéficiaire prend à son tour la parole.)

« Mesdames et Messieurs,

» Qu'il me soit permis de retourner à mon ami, le grand orateur ici présent (l'avocat s'incline), quelques-uns des compliments trop flatteurs qu'il lui a plu de donner à mon faible mérite. Que vous dirai-je, Messieurs? J'aime les avocats; et après le piano, la clarinette, le cornet à pistons et le bugle, l'instrument le plus doux à mon oreille, aussi bien qu'à mon cœur, c'est la voix d'un avocat dilettante mêlée aux suffrages du public. »

Ce àermej speech est accueilli par des applaudissements unanimes, et chacun trouve fort naturel que ces messieurs se débitent ainsi en public des compliments sur leur talent respectif d'avocat et de musicien, à la face l'un de l'autre, et pour varier les plaisirs de la séance.

Il y a à New-York une société philarmonique allemande, qui, en fait de musiciens, ne veut que des Allemands et necroitqu'aux Allemands. Cette société a cru faire grand honneur à Goltschalk, quand, après de longues discussions, elle a fini par l'admettre au nombre de ses membres. Un des opposants les plus acharnés contre celte nomination était M. Schaffenberg, musicien stérile, pianiste lourd et monotone. Les membres de cette société jouent les symphonies de Beethoven très-passablement pour les personnes qui ne les ont pas entendu exécuter par les bons orchestres d'Allemagne, et surtout par l'orchestre de la société des concerts du Conservatoire à Paris. Mais allez donc dire à

New-York que leur société philarmonique n'est pas la meilleure de ce genre qui existe dans le monde, vous seriez mangé vif par tous les Ramberg, les Steinberg,les Krokberg et les SchafTenberg de l'endroit. Les Allemands sont la plaie du professorat dans tous les Etats de l'Union; ils donnent des leçons de piano à tout prix, et enseignent toutes les langues au rabais.

La musique en vogue aux Etats-Unis est aujourd'hui celle de Verdi. // Trovatore a fait des prodiges à New- York, à Boston, et partout où M'"^ Steffenone, le ténor Brignoli, Amadio et M"^ Yestvali l'ont joué. Si les Américains prennent jamais sérieusement le goût de la musique, l'honneur en reviendra surtout à Verdi, dont les œuvres se trouvent sur tous les pianos. Et certes ce n'est pas peu dire, car l'Amérique fabrique plus de pianos à elle seule que l'Angleterre et la France réunies. On n'a pas d'idée d'un semblable commerce dans un pays si peu musical.

« Que deviennent les éponges à New-York? » s'écriait un jour avec une curieuse sollicitude un journal de Key- West, qui constatait que ce port, à lui seul, expédiait annuellement à New-York de trente à quarante tonnes d'éponges. A mon tour, je demanderai ce que deviennent les pianos?

Le piano règne aujourd'hui dans tous les États de l'Union, sinon par droit de naissance, du moins par droit de conquête, ou plutôt par droit d'envahissement. Il est impossible de se figurer la prodigieuse quantité de pianos qui se fabriquent au delà de l'Atlantique. Il suffira, pour faire apprécier toute l'étendue de ce commerce, de con-»

stater ce fait que la fabrication des pianos constitue pour les Étals-Unis le revenu le plus important après la culture du coton. A New-York, à Boston, à Philadelphie, à Baltimore, à Richemond, à Louis-Ville, à Cincinnati, à Washington, à Saint-Louis, à Chicago, à Charleston, à la Nouvelle-Orléans, au nord comme à l'est, à l'est comme à l'ouest, à l'ouest comme au sud, dans les villes anciennes comme dans celles qui s'improvisent, pour ainsi dire, chaque jour au milieu des forêts transformées, partout il y des facteurs de piano, et partout ces facteurs livrent au commerce une quantité considérable de ces instruments. Il est vrai que le piano est considéré dans tous les États-Unis comme un meuble indispensable dans un salon.

Dans un pays comme l'Amérique, où la mécanique est l'objet d'une sorte de culte, les pianos mécaniques si ingénieux de M. Debain devaient faire et ont fait sensation. J'ai vu un de ces instruments exposé au Palais de l'Industrie, à New-York, et je puis affirmer que l'admiration était générale parmi les Yankees qui arrivaient de toute part au son du french-piqno. Pouvoir jouer du piano, sans être pianiste, et jouer quatre fois plus fort que le plus fort pianiste, semblait, à certains Américains, un résultat merveilleux, le suprême degré de l'art et de la mécanique. Ces enthousiastes plaçaient, comme artiste, M. Debain, bien au-dessus de Listz, qui n'a que deux mains et ne peut guère jouer qu'une douzaine de notes à la fois, tandis que M. Debain ferait entendre les quatre-vingt-cinq notes des sept octaves du piano en un seul accord, si tel était son bon plaisir.

Un journal américain, fort peu mélomane, mais d'hu-

meur enjouée, parle en ces termes du piano mécanique de M. Debain : « Dans l'état si avancé de la société actuelle, les pianos mécaniques du facteur français sont appelés à rendre le plus notable des services, en amoindrissant le nombre des pianistes, ou peut-être en les supprimant tout à fait.

» Après ce premier progrès accompli, il ne resterait plus qu'une cbose à souhaiter : c'est qu'on trouvât aussi moyen de supprimer les pianos. »

Il faut que les pianistes soient des gens de beaucoup de mérite, et que les pianos soient de bien agréables instruments, pour que, dans l'ancien monde comme dans le nouveau, on se plaise à lancer contre les uns et contre les autres des sarcasmes sans fin.

Après la fabrication des pianos la branche la plus importante de la facture instrumentale aux Étals-Unis, est la fabrication des harmoniums. Pour la bagatelle de cent cinquante ou de deux cents francs, les temples modestes peuvent se donner le plaisir d'un de ces petits instruments qui ne sont en réalité que des accordéons renfermés dans des caisses de palissandre. L'excellent harmonium que M. Debain avait envoyé avec le piano mécanique au palais de cristal à New- York, a été pour les Américains une véritable révélation. Les journaux ont parlé de cet instrument que nous avons essayé nous même, etle jury de l'exposition, dans un rapport des plus flatteurs, à placé notre compatriote en tête des récompenses accordées à ce genre d'industrie artistique. Une médaille unique a été décernée à M. Debain. Mais les facteurs américains profiteront-ils de la leçon ? il est permis d'en douter. Indépendamment du talent néces-

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saire à la fabrication de semblables instruments, ils ne peuvent être établis qu'à un prix relativement élevé, et les Américains aiment trop le bon marcbé pour le sacrifier aux perfectionnements des instruments de musique.

Mais, de tous les instruments de musique, c'est l'accordéon qui, en Amérique, a eu les honneurs de la popularité. La mode en est passée, mais il fut un temps où l'on ne pouvait faire un pas nulle part sans se heurter contre un accordéon. L'accordéon avait remplacé dans les mains du Yankee l'éternel canif dont il se sert pour couper des petits morceaux de bois, taillés à cet usage. Quand le Yankee n'a pas de petits morceaux de bois, il coupe des meubles, le comptoir des magasins, les bancs des églises, le bord des navires quand il voyage en steamboat, etc.; c'est là son passe-temps habituel, et tant pis pour le bois qui se trouve sous le canif 1 Tant que dura la vogue de l'accordéon, ce n'était que symphonie sous le vaste ciel de l'Union. Mais peu à peu l'accordéon tomba; le canif reprit son empire entre les mains actives du Yankee.

On fait beaucoup et souvent de bonne musique dans les églises à New- York. Tous les dimanches, dans les églises catholiques, on chante, avec accompognement d'orgue, des messes entières de Mozart, de Haydn, de Cherubini, de Weber, et en général de tous les grands maîtres. A la vérité le chœur n'est formé que de trois chanteurs, un soprano, un ténor et une basse ; mais soutenue par l'orgue, cette musique est préférable au plain-chant chanté par des chantres et par des enfants de chœur qui ont la voix fausse et sans expression. Le règlement qui exclut en France la présence des femmes du chœur des églises, n'a

pas encore pénétré à New-York, où les bons soprani, au contraire, sont recherchés par toutes les églises de toutes religions.

Les musiques militaires, détestables il y a trois ans, tendent à s'améliorer depuis quelque temps, et nous sommes juste en citant nos compatriotes à New- York, les gardes Lafayette, comme ayant une des meilleures bandes militaires. Les inventions précieuses de M. Sax ont porté leur fruit en Amérique comme en Europe. Mais, en Amérique aussi bien qu'en Europe, d'audacieux contrefacteurs se sont emparés des systèmes de ce facteur, et fabriquent des instruments souvent fort médiocres, sur lesquels ils apposent la marque de M. Sax. Non-seulement ils le frustrent ainsi du bénéfice auquel il adroit comme inventeur, mais encore ils tendent à le déconsidérer comme simple fadeur en vendant, comme lui appartenant, des instruments mal fabriqués.

On devine aisément, d'après ce que nous venons de dire, qu'il doive y avoir peu de compositeurs do musique américains. Pourtant les Américains ont des airs populaires, tendres et naïfs, qui ne manquent pas d'un certain charme. Ces mélodies procèdent des airs irlandais, et ont comme ceux-ci un caractère malheureux et fatal qui pénètre l'âme. M™^ Sontag chantait ces ballades avec un goût exquis et un abandon sympathique. Pauvre M™^ Sontag! c'est après une tournée de dix-huit mois dans toutes les villes de l'Union, après avoir souffert tous les ennuis et toutes les fatigues avec un courage que soutenait seul l'amour de ses enfants, qu'elle est allée mourir à Mexico d'une mort singulière et mystérieuse.

Je n'ai vu, durant mon séjour en Amérique, qu'un seul opéra américain. Il était de la composition de M. Brislow, professeur de piano, compositeur, accompagnateur, organiste, accordeur, chef d'orchestre et marchand de pianos. On voit que ce ne sont pas les cordes qui manquent à son arc. L'opéra de M. Bristow, très-bien chanté par M"^ Pyne, renfermait quelques bonnes parties et a obtenu beaucoup de succès. Le sujet du poème, d'ailleurs, pris dans la jeune histoire de l'Amérique, n'a pas peu contribué à rendre l'œuvre sympathique au public. A côté de M. Brislow, mais avant lui, nous devons placer M. Fry, qui joint au mérite de compositeur de talent une grande érudition musicale.

« Les enfants, dit je ne sais plus quel écrivain, croient en général que les morues nagent au fond de la mer dans la forme sèche, coriace et aplatie où ils les voient sur l'étal de l'épicier. » Beaucoup d'honorables professeurs de musique, et même de compositeurs distingués, en sont là en matière d'histoire de leur art, non-seulement en Amérique, mais aus.si en Europe. En dehors de leur routine habituelle, ils ne savent rien. Quant à la philosophie des sons, à l'esthétique, ils n'y prennent pas le moindre intérêt. Le Conservatoire de Paris, qu'on cite avec raison comme la première école de musique qu'il y ait en Europe, présente à ce sujet une lacune fâcheuse que nous croyons avoir signalée le premier. « Tant qu'on se bornera, disions-nous dans uue revue musicale du journal le Siècle, à enseigner la combinaison des sons au point de vue des règles de l'harmonie et qu'on n'expliquera pas les divers effets qu'ils produisent sur notre organisation au

point de vue des sensations morales, le Conservatoire pourra produire d'excellents musiciens, mais il ne fournira pas nécessairement des compositeurs. » Et nous finissions par demander pour notre école nationale la création d'une chaire d'histoire et de philosophie musicales.

Animé sans doute par les mêmes convictions et entraîné par l'amour de la science, M. Fry a consacré huit années de sa vie à rechercher dans les bibliothèques de France, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne et d'Angleterre, les éléments divers dont il a fait un ouvrage des plus intéressants. A l'instar des concerts historiques de M. Fétis, M. Fry a donné plusieurs séances de lecture-concert dans la grande salle, brûlée aujourd'hui (quelles sont les salles et les maisons qui ne finissent pas par brûler à New- York?) de Tripler Hall. Mais ces concerts si instructifs, si intéressants pour lesquels M. Fry s'était associé des chœurs nombreux et un orchestre complet, chargé d'exécuter les exemples, n'ont eu et ne pouvaient avoir que peu de succès.

Qu'est-ce que cela peut faire, je vous prie, aux affairés de New-York, que les Grecs aient ou n'aient pas eu d'harmonie? que Paleslrina ait réformé la musique religieuse en composant des messes d'après des règles particulières qu'on appelle contre-point à la Palestrina? que le premier ouvrage de musique imprimé en Italie soit précisément l'œuvre d'un Français? que le premier opéra représenté en public soit un opéra à'Eurydicey composé par Jacques Péré, et joué à Florence à l'occasion du mariage de Henri IV, roi de France, avec Marie de Médicis? que cet opéra n'ait été formé que de récitatifs, etc.? rien, assuré-

ment, el la moindre nouveile de coton avarié, de farine importée ou de morue pêchée, intéresse bien davantage. Non, l'Amérique n'est rien moins qu'artistique pour le moment ; nous avons su lui rendre justice pour ses nobles et grandes qualités, nous lui disons ses défauts avec la même franchise.

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