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LES RELIGIONS EN AMÉRIQUE

L'Amérique du Nord est le musée le plus complet de toutes les doctrines religieuses que produit ce besoin presque universel de l'homme d'espérer dans une autre vie le dédommagement des misères de celle-ci.

La liberté complète des cultes, fortifiée par l'indépendance indomptable de l'esprit américain, a permis de tout essayer en matière de religion, aussi bien qu'en matière de socialisme, dans ce pays où le gouvernement ne peut , mettre aucune entrave à la pensée, où les institutions admettent toute espèce de progrès, où le peuple enfin ne connaît aucune sorte de préjugés.

Les Etats-Unis sont le vaste champ de la pensée humaine ; c'est là que viennent s'ensemencer, prendre racine et fructifier les idées philosophiques, sociales et religieuses, que l'Europe ne tolère qu'à l'état de graines desséchées dans les vitrines de ses bibliothèques. N'eùt-elle que celte gloire, la gloire d'accueillir et de permettre toutes les tentatives de l'esprit philosophique, en vue du bonheur de l'humanité, l'Amérique aurait droit à l'éternelle reconnaissance du monde. 11 n'est point d'idées spéculatives, utopiques ou mêmes paradoxales, qui n'aient été pratiquées aux États-Unis. Souvent, pendant que nous autres Européens nous discutons longuement et savamment sur

les mérites et la possibilité de telles ou telles institutions, pour n'arriver d'ordinaire à aucune conclusion, les Américains, éminernment pratiques, les ont déjà essayées et en ont reconnu les défauts ou les avantages.

Cette grande liberté d'action dont jouissent les Etats- Unis, loin d'être un danger pour la société, est au contraire le plus sûr moyen de prévenir les éclats de toute révolution. Les révolutions naissent de la contrainte des idées et des empêchements apportés à leur réalisation. Les idées trop longtemps comprimées dans le lit étroit qu'on leur creuse, finissent, comme des flots en fureur,, par remplir leurs digues et par déborder. Alors le bien devient le mal ; ce n'est plus le progrès fécondant que la pensée apporte avec elle, c'est le ravage, c'est la destruction qu'elle entraîne à sa suite, comme les flots débordés eux-mêmes, qui, mieux dirigés, eussent fertilisé le sol au lieu de le dévaster.

En Amérique, ce danger n'est pas à craindre; les tempêtes de la petîsée sont impossibles. La liberté, cette grande soupape de sûreté des civilisations avancées, ne permet pas aux idées de s'amonceler pour fondre sur les institututions comme des trombes que rien n'arrête dans leur course destructive ; le trop-plein de la pensée s'écoule doucement et constamment dans les utiles travaux de l'expérience. Une idée de quelque valeur pour le bien-être de la société vient-elle à surgir : elle est aussitôt mise en pratique, simplement, sans efforts, sans résistance ; si l'idée est bonne, tout le monde en profite; mais si, malgré les apparences contraires, elle est illusoire, on la rejette, et il n'en est plus question. La classe des mécontents, si

nombreuse en Europe, n'exisle pas en Amérique. En effet, les mécontents n'y peuvent être mécontents que de leur propre conduite, et l'on ne se garde pas longtemps rancune à soi-même.

Un seul danger, à notre sens, est à craindre en Amérique : ce sont les discordes religieuses.

La pratique mal comprise des cultes, en exaltant quelquefois les esprits outre mesure, fausse la raison par le fanatisme, et détruit la liberté par l'intolérance. Si un jour des pages sanglantes viennent ternir le beau livre à peine commencé de l'histoire des États-Unis, il ne faudra en chercher la cause ni dans la politique générale de ce pays, ni dans les intérêts divers de ses Etats séparés par des lois particulières et rattachés par des principes communs, ni dans les anomalies regrettables, ni dans l'administration de la justice, encore défectueuse en beaucoup de points, ni dans l'inexplicable loi de l'esclavage dans les Etats du Sud, ni dans toute autre circonstance, qui pourra bien entraver l'essor de la prospérité, mais ne Tarrêtera pas. Non, le danger de l'équilibre américain, de l'avis même des plus savants économistes, est tout entier dans les guerres de religion. Le fanatisme religieux risque fort d'apporter dans le nouveau monde, comme il l'a jadis apporté dans l'ancien, son contingent de discordes, de supplices et de massacres. Toutefois, ajoutons vite que si ces funestes symptômes de dissolution sont assez marqués pour qu'on soit en droit de tout craindre dans l'avenir, ils sont encore trop faibles pour menacer le présent, l'intolérance religieuse, source du mal futur, n'ayant encore qu'une influence partielle.

Aussi, grâce à la tolérance générale, voit-on se produire en Amérique les cultes les plus variés et les plus extraordinaires; ils naissent tous de l'interprétation différente de la Bible, que chacun vénère et commente à sa manière.

Nous n'avons pas certes la prétention de faire l'historique; même abrégé, de toules les sectes qui pullulent dans le nouveau monde ; ce travail serait beaucoup trop long. Nous sommes loin d'ailleurs de connaître toules les doctrines spirituelles qu'enfante presque chaque jour le génie de la spéculation américaine, adroitement mêlée au culte du Très-Haut. Enfin, nous ne voulons pas faire de l'érudition d'emprunt. Nous nous bornerons donc à rapporter, sur les cultes en Amérique, ce que nous avons pu observer par nous-même.

Mais par où commencer? Et...

Devons-nous visiter cette foule d'églises Que chacun fait bâtir, blanches, rouges ou grises, Morave, universel^ juif, presbytérien, Réformé, protestant, quaker, luthérien, Unitaire et mormou, romain et méthodiste, Baptiste, épiscopal, congrégationnaliste, Millévite, cheiker et swedenborgien , Calviniste, dunker et bachelorien ?

Nous pourrions allonger de beaucoup cette nomenclature, car, en Amérique, on voit, pour ainsi dire, pousser des temples de toutes parts, comme des champignons après une pluie d'orage.

170 TROIS ANS AUX ÈTATS-IÎNÎS.

Le premier temple dans lequel le hasard nous conduisit à notre arrivée à New-York était un temple protestant de la secte des méthodistes. Cette secte est la plus froide et la plus monotone de toutes les sectes puritaines. Les méthodistes ont des chants psalmodiques à côté desquels notre plain-chant catholique ferait l'effet des plus brillantes cavatines de Rossini. La seule audition de ces chants, articulés en tremblant par les voix' nasillardes de ces messieurs et de ces dames, me paraît la plus salutaire pénitence que puisse s'infliger tout pécheur un peu bien organisé pour la musique. Sans compter que les méthodistes ont la désagréable habitude de se repentir tout haut dans l'église, pendant le sermon du prédicateur, ce qui fait le plus singulier concert de soupirs et de plaintes qu'on puisse imaginer.

En entrant dans ce temple rigide, que nulle peinture ne décore, qu'aucun ornement architectural n'embellit, je ne pus me défendre d'un sentiment de tristesse. Il me semblait que j'entrais dans un vaste tombeau de famille, et que tous les méthodistes présents étaient des trépassés, habilement embaumés par le procédé Gannal.

Le prédicateur monta en chaire et exhorta les assistants à se repentir de leurs fautes. Aussitôt j'entendis un sourd gémissement partir d'un des côtés de l'église.

— Mon Dieul dis-je à mon voisin, quelqu'un ici se trouve mal I

Mon voisin me regarda d'un air surpris et ne me répondit pas.

Un gémissement, plus sourd et plus lugubre encore que le premier, se fit entendre dans une autre partie de

l'église sans que le premier gémissement eût cessé.

— Mon Dieu! dis-je encore à mon voisin, une autre personne se trouve aussi mal 1

Pour toute réponse, mon voisin se mit à gémir à son tour, comme un fidèle caniche qui a perdu son maître.

Toute l'assistance ne tarda pas de l'imiter; tout ce monde pleurait, soupirait, gémissait, mugissait, autrement dit se repentait.

Les cheikers sont aussi singuliers que les méthodistes. Ils n'ont pas de prédicateurs attitrés. Ils attendent dans le temple, pour prendre la parole que le Saint-Esprit descende en eux, les éclaire et les inspire. Les femmes, comme les hommes, ont le droit de prêcher quand elles se sentent animées de l'Esprit saint. Pour provoquer le Saint-Esprit à descendre jusqu'à eux, les assistants se mettent à trembler de tous leurs membres. Ce tremblement dure plusieurs minutes. Enfin, l'homme ou la femme qui se sent inspiré fait part de la bonne nouvelle à ses coreligionnaires, lesquels cessent da trembler pour l'écouter respectueusement. Souvent, c'est une vieille femme à moitié folle qui prononce le discours; cela ennuie affreusement tout le monde, mais on l'écoute jusqu'au bout, sans jamais l'interrompre.

Les quakers ont, je crois, pour habitude de se mettre à plat- ventre avant de prêcher. Dans cette position, selon toute apparence, leur esprit s'illumine davantage. Les quakers sont les seuls sectaires qui, en dehors de l'Eglise, aient adopté un costume particulier. Les prêtres catholiques eux-mêmes ne sortent jamais en soutane, et leurs habits sont en tous points conformes à ceux des laïques.

Les quakers, au contraire, portent de larges pantalons, de gros souliers, une redingote longue à taille courte, et un chapeau à larges bords, très-bas de forme.

Les femmes ont adopté un costume hideux : elles portent des robes de soie ou de laine gris-poussière, étroites de jupe et courtes de taille. Un petit châle carré couvre à peine leurs épaules, et elles ont pour coiffure invariable une sorte de capote indescriptible, toujours du même gris-poussière à rendre laide la Vénus de Médicis. Enfin, les quakers ne boivent que de l'eau et ne se nourrissent guère que de légumes bouillis, sans beurre et sans sel, qu'ils mangent comme accompagnement de l'éternel morceau de roast-beef. Du reste, ils sont hospitaliers, charitables pour tout le monde, et se soutiennent entre eux avec un admirable esprit de confraternité.

Les anabaptistes, qui se subdivisent en plusieurs sectes, se trouveraient mal baptisés, à New-York, s'ils ne se faisaient pas plonger entièrement dans la rivière du Nord, au plus fort de l'hiver, par les soins d'un clergyman. 11 y a un jour fixé pour le baptême des néophytes, qui tous sont adultes. Ils se rendent sur le bord de la rivière, où ils sont déshabillés et précipités dans l'Hudson, la tête la première. Souvent la rivière est gelée, et il faut rompre la glace pour opérer l'immersion. Les pauvres adultes tremblent de tous leurs membres en chantant des hymnes qu'on croirait consacrés à l'hiver. Un jour un clergyman maladroit, qui baptisait une jeune fille, la laissa choir dans la rivière, où elle disparut sous les glaces. Le clergyman adressa une courte prière à l'Eternel qui reprenait l'âme de la néophyte après la purification du

baptême, et la cérémonie continua sans autre incident.

11 y aura deux ans au mois d'août prochain que les milliners s'étaient réunis dans le New-Jersey en meeting extraordinaire. Ils attendaient la fin du monde, annoncée positivement, d'après eux, par la Bible pour cette époque fatale. Ils restèrent trois jours campés, se préparant à la mort, qui n'arriva pas. Quelques-uns furent si vexés de ce contre-temps et se trouvèrent si désappointés de n'avoir pas vu le bouleversement du monde annoncé par la Bible, qu'ils changèrent de religion séance tenante.

Et à ce propos, il est bon de faire remarquer que les Américains changent de religion sans aucun scrupule toutes les fois que leur conscience les pousse vers une nouvelle doctrine. Je ne voudrais pas jurer que l'intérêt n'est jamais pour rien dans leurs conversions. J'ai parfaitement connu à New- York un homme très-estimé et trèsestimable qui s'était fait ministre luthérien, puis ministre épiscopalien, puis ministre presbytérien, et finalement prêtre catholique. Mais ce qu'il y a de fort singulier, c'est que cet estimable prélat, dont la parole est entraînante et pleine d'onction, a été assez heureux, dans sa dernière conversion, pour convertir en même temps toutes ses ouailles. Un dimanche donc, il officiait comme ministre presbytérien dans l'Eglise, qui est sa propriété, et le dimanche suivant, dans cette même église, il disait la messe au milieu de ses mêmes fidèles, qui, comme lui, s'étaient faits catholiques pour ne pas abandonner un si charmant prédicateur.

Les Américains estiment qu'un des plus grands bienfaits de leur constitution est l'absence d'une religion offi-

cielle entretenue aux frais de l'Etat. Ils trouvent juste de laisser à chacun le soin de payer les prêtres dont il réclame les services.

Quoi qu'il en soit, une espèce très-curieuse à observer là-bas est celle des spéculateurs bigots. Ceux-là passent d'une doctrine à l'autre, selon l'avantage du moment, guidée par le seul amour du dollar, le dieu des dieux de l'Amérique. Des compagnies de saints capitalistes étudient avec soin les localités où la population des émigrants paraît vouloir se porter; elles suivent avec intelligence les nouvelles lignes de steamboats et de chemins de fer, et comptent les maisons qui se bâtissent sur les points nouvellement défrichés. Dès que les pieux spéculateurs reconnaissent l'utilité d'une chaire, ils se hâtent d'acheter à bas prix de vastes terrains, les font arpenter, tracer en rues, diviser en lots, et font bâtir au milieu de la ville en projet une église de la secte qu'ils présument devoir le mieux convenir à la population qui se forme. Puis ils font construire des maisons en bois qu'ils livrent à bon compte aux nouveaux arrivants, pour encourager les autres et attirer la foule. En même temps ils font insérer des puffs dans les annonces des journaux pour exalter les beautés du pays, les prodigieuses ressources qu'il offre aux spéculateurs et aux colons, et finissent par engager vivement les agriculteurs et les marchands à venir s'établir parmi eux. Les réclames de ce genre manquent rarement leur effet aux Etats Unis; émigrants et commerçants arrivent en foule à l'appel des philanthropes religieux, qui leur louent les bancs de l'église à l'année, qui les baptisent, qui les marient, qui les enterrent aux plus justes prix.

Pour le service du culte, ils prennent à gage un prêtre ou ministre de la religion choisie, auquel ils adjoignent un sexton, qui fait l'oflice de bedeau. Dans leur zèle orthodoxe, ils engagent aussi un professeur de langue qui doit enseigner l'arithmétique, la géographie et l'histoire sainte , et ouvre pour les enfants des deux sexes une école du dimanche ( sunday school ) qui ne laisse pas de leur apporter un modeste mais agréable contingent de dollars.

Mais là ne se borne pas la spéculation de la compagnie des saints actionnaires. A côté de l'église, d'un rapport immédiat, il y a l'industrie des cimetières, qui est bien meilleure encore. 11 ont eu soin d'établir le cimetière dans un des bons quartiers, et la ville, quand elle s'est peuplée, finit par racheter ces terrains devenus insalubres. Les saints capitalistes commencent par crier à la profanation, mais finissent par y consentir, moyennant un prix énorme que leur paie la corporation. Le tour est fait, et nos hommes s'en vont porter ailleurs leurs pieuses spéculations.

Rien n'est plus curieux que de visiter à New- York, comme dans toutes les autres villes de l'Union, les différentes églises desservies par les nègres pour les nègres. Nous avons déjà signalé comme une monstruosité l'expulsion des noirs des églises qui ne leur sont pas spécialement affectées. Beaucoup de ces malheureux en sont arrivés à douter par cela de l'existence d'un seul Dieu, et s'imaginent qu'il y a un Dieu pour chaque race d'hommes, et par conséquent un paradis et un enfer pour les nègres, suivant certains ministres de couleur. J'ai été assez heu-

reiix pour assister à un sermon débité par un nègre, dans lequel il décrivait les délices du paradis et les horreurs de l'enfer. « L'enfer, » disait-il en s'adressant à la multitude des nègres dont la figure bêtement mobile exprimait en ce moment les sentiments de la crainte et de la douleur; « l'enfer, mes chers frères, est un lieu de » supplice horrible oii il gèle constamment, où la neige » tombe sans cesse sur les épaules nues des pécheurs » condamnés pour l'éternité. Là, mes frères, ce ne sont » que balles de coton, que sacs de café, que caisses de » sucre que Dieu, dans sa juste colère, condamne à porter » éternellement à bord de navires en charge qui ne se » chargent jamais ! L'enfer, c'est la torture des tortures, le » malheur des malheurs ; c'est, pour tout dire en deux » mots, le travail sans repos combiné avec le froid sans » dégel. »

(îci beaucoup de nègres frisonnèrent en faisant une affreuse grimace.)

« Mais poursuivit le prédicateur, si, au lieu des châ- » timents de l'enfer, c'est le paradis que vous aurez mé- » rite de la clémence céleste, que de bonheurs vous sont » réservés! que d'enivrements vous attendent! » (Ace moment le visage des nègres prit un caractère de félicité indescriptible ; plusieurs d'entre eux ne purent retenir les éclats d'un rire nerveux.) a Dans le paradis, mes » chers frères, il fait toujours chaud, de celte douce » chaleur qui fertilise, les contrées de notre Afrique » bien-aimée , et fait du Sénégal le paradis de cette » terre, avec cette différence, toutefois, que dans le ciel » la chaleur est encore plus forte et qu'on n'y travaille

» jamais. Là, mes chers frères, les bienheureux élus » du Seigneur ne sont exposés à rencontrer ni balles » de colon, ni caisses de sucre, ni sacs de café ! Il n'y a » point de navires en charge, et les nègres y mangent » sans cesse les meilleurs haricots, assaisonnés d'un lard » dont le plus excellent lard de ce monde ne peut donner » qu'une idée misérable et affaiblie. »

(Beaucoup de nègres, à ces dernières paroles, rirent et se parlèrent entre eux ; d'autres se léchèrent les lèvres en silence.)

(( Ainsi donc, mes chers frères, comparez : d'un côté, » l'enfer avec ses frimas et ses glaces incessantes, ses » balles de coton, ses caisses de sucre et ses sacs de café » qu'il faut porter sans cesse à bord de navires en » charge qui ne se chargent jamais ; de l'autre, les délices )) du paradis, avec sa chaleur éternelle, son loisir perpé- » tuel, et les succulentes friandises que vous savez. » ( — « Le lard ! oui, le lard ! » cria naïvement un nègre dont le choix paraissait être fait.)

Et qu'on ne nous accuse pas d'exagération 1 Tout ce que nous pourrions inventer sur les excentricités des nègres aux offices divins ne semblerait pas plus extraordinaire que la vérité même. Les nègres, si différents des blancs au moral, ne peuvent s'empêcher de faire tout haut les réflexions que leur suggère le sermon du prédicateur. Souvent celui-ci y répond, et il s'établit alors, entre parenthèse, une polémique des plus vives ; des groupes pour et contre se forment aussitôt, et la discussion devient générale. Quelquefois le prédicateur, impuissant à calmer la foule qui discute bruyamment, enjambe la chaire et s'y

tient à califourchon, en criant à tue-tête et en faisant des gestes de moulin à vent.

Du reste, le respect que nous avons en Europe, et particulièrement en France, pour les églises, ce respect n'existe pas en Amérique. Les propriétaires d'églises, qui en font un objet de spéculation, les louent volontiers dans la semaine pour y donner des concerts, des séances de lecture et y établir des expositions publiques. Personne ne voit de mal à cela, et l'on trouve fort convenable et fort juste que le propriétaire d'un temple en tire tout le profil possible, en utilisant les jours laissés libres par le service du culte. Les églises catholiques elles-mêmes sont souvent mises à la disposition des artistes, qui y donnent des concerts spirituels, et les prêtres, en chaire, ne dédaignent pas de recommander ces concerts au dilettantisme des fidèles.

Il y a une secte religieuse que nous ne devons pas oublier de mentionner ici, et qui a son quartier général à quarante milles de New-York. Ces sectaires, très-charitables et fort doux, ont pour principale base de leur doctrine l'extinction complète de la race humaine, non pas violemment, en se tuant les uns les autres, mais passivement et en se condamnant à un célibat perpétuel. Ils sont persuadés que l'homme est né méchant et que moralement il n'est pas perfectible. Ils trouvent dans la Bible, qu'ils considèrent pourtant comme le livre de Dieu, la meilleure preuve à l'appui de leur opinion.

Dans la Bible ils croient reconnaître l'existence de tous les crimes, de toutes les fautes, de toutes les passions et de toutes les hontes qui affligent encore aujourd'hui leà

hommes nés vicieux, à leur sens. Il leur semble impossible que l'homme soit fait à l'image de Dieu, et sont, au contraire, portés à croire qu'il est tout entier l'œuvre du démon. D'un autre côté, ils mettent en balance les rares instants de bonheur qu'on peut avoir sur la terre avec les chagrins de toute sorte qui sans cesse nous accablent, avec les souffrances physiques auxquelles l'homme est toujours en butte, et il leur semble, tout compte fait, que la vie n'a rien de fort agréable. Ils osent penser qu'il vaudrait mieux n'avoir jamais été que d'être à ce prix. Si on leur objecte que celte vie n'est qu'un temps d'épreuve, et que Dieu punit les mauvais, mais récompense les bons, ils répondent qu'ils ne se croient pas en droit de faire subir celte épreuve à leurs enfants, qui pourraient bien ne pas naître avec les vertus nécessaires à leur salut. Dieu, ajoutent-ils, ne saurait punir ceux qui ne sont pas et n'ont jamais été ; si la récompense est ineffable, le châtiment est éternel, et la sagesse nous dicte l'abstinence. Tout ce que vous pourriez dire à ces sombres logiciens ne pourrait les convaincre de leur erreur.

Les gens qui composent cette secte sont hospitaliers et éminemment charitables. Les étrangers qui passent chez eux y sont logés et nourris gratuitement aux frais de la communauté. Mais ne comptez pas sur le secours des stérilesy comme on les appelle, pour vous sauver d'un danger imminent qui menacerait votre vie ; ils vous laisseraient bien vous noyer, vous brûler ou vous pendre sans vous tendre la main ni couper la corde. Ils croiraient vous mettre au monde s'ils vous rappelaient à la vie, et il ne faut pas oublier qu'ils veulent l'extinction de la race hu-

maine avant tout. Us ne font rien pour détruire l'existence que nous tenons de Dieu, mais ils se croient en droit de ne rien faire pour la conserver.

Les praticiens de celte singulière doctrine religieuse possèdent un établissement magnifique sur un point culminant, dans un site enchanté d'où l'on découvre le plus splendide panorama de la nature. D'un côté est situé le bâtiment où demeurent les hommes ; sur le côté opposé est bâti celui qui sert de refuge aux femmes. Les hommes et les femmes ne se rencontrent qu'au temple à l'heure des prières. Ces sectaires cultivent eux-mêmes la terre et font tous les travaux des champs en habit noir et en cravate blanche. S'il advient que quelques-uns se rendent coupables d'infraction à leur vœu de célibat, ils sont aussitôt renvoyés de la congrégation et réintégrés dans la société ordinaire des hommes, qu'ils qualifient de reproducteurs. Toutefois, et comme leur doctrine leur prêche le pardon des offenses et l'indulgence pour les faiblesses humaines, ils facilitent aux coupables leur rentrée dans le monde en leur faisant don d'une assez forte somme d'argent. On cite des personnes indélicates qui ne se sont enrôlées dans la secte des stériles que pour en violer les lois mêmes et percevoir la prime accordée aux coupables.

Par opposition à cette secte, il y a en Amérique, comme tout le monde le sait aujourd'hui, la célèbre secte des mormons, sur le bord du lac Salé. Ce n'est point la promiscuité qui est en honneur chez les mormons, comme beaucoup de personnes le supposent, c'est la polygamie. Les lois qui régissent la conduite des femmes sont des

plus sévères, et l'adultère est puni de mort. Nous n'avons pas visité par nous-même le pays des Mormons, et c'est aux communications de M. Jules Remy, un savant naturaliste français qui a demeuré quelque temps sur les bords du lac Salé, que nous sommes redevable de certains détails curieux sur les mœurs de cette peuplade extraordinaire.

M. Remy assure que toutes les femmes qu'il a interrogées lui ont dépeint leur position comme pleine de charmes. Elles prétendent généralement que la jalousie leur est étrangère, et l'on cite comme un modèle d'union et d'harmonie le ménage de Parley Pralt. Cet apôtre patriarche n'a pas moins de neuf femmes, et compte trente-trois enfants. Toutes ses femmes vivent entre elles comme vivent rarement des sœurs.

Une des femmes de Parley Pratt, mistress Belinda Marden, jeune personne jolie autant qu'aimable et spirituelle, a publié récemment une piquante brochure dans laquelle elle cherche à prouver que la pluralité des femmes est autorisée par Dieu, et qu'elle renferme ici-bas les éléments de la félicité parfaite. Elle ajoute même que le titre de grand polygame est synonyme de grand saint, et que l'Eternel l'a pour très-agréable à son oreille.

Mistress Belinda Marden se trompe, du moins en ce qui concerne les femmes en général, quand elle vante le système de la polygamie de préférence à tout autre. Il est impossible que la femme aimante admette un tel système. Les mormonnes ont beau se déclarer satisfaites, je ne puis les croire sincères, si je les suppose honnêtes. L'amour, on l'a dit, est de l'égoïsme à deux : elle et lui,

lui et elle ; le reste sort de la nature pour rentrer dans l'aberration.

Du reste, et pour être juste, nous devons déclarer, d'après toutes les personnes qui ont visité les mormons que rien dans leurs manières extérieures n'est de nature à choquer, la morale la plus rigide. Les hommes restent fidèles à leiirs femmesy et les femmes fidèles à leur mari. Toutes les femmes d'un même saint vivent sous le même toit et ont leur chambre particulière. Elles mangent à la même table, et les lois de l'Eglise mormonne leur recommandent la fraternité comme une des principales vertus. Elles s'occupent tour à tour des soins du ménage, et joignent souvent à ces occupations une petite industrie, comme la filature de la laine ou les ouvrages à l'aiguille. Tous les enfants du mari doivent leur être également chers, et c'est une justice à leur rendre, qu'elles se conforment généralement à cette loi. Elles ne sont jamais admises dans les délibérations publiques, et leur rôle doit se borner à être les amies et les servantes des serviteurs de Dieu. Cette colonie à peine naissante est en grande voie de prospérité. Les mormons ont des villes bien bâties et font un commerce qui s'accroît chaque jour. Les émigrants y sont bien reçus et trouvent à s'employer avec avantage.

Enfin, et comme chaque secte se prétend la plus morale et la meilleure sous peine de ne pas exister, les mormons prétendent, eux aussi, offrir au monde l'exemple le plus parfait de morale et d'organisation sociale. Ils croient se (;onformer en tous points à la nature, trouvant plus moral d'avouer hautement les lois qui la régissent, selon

eux, que de s'exposer à les enfreindre hypocrilement , — ajoutent-ils pour continuer le paradoxe, — sous le masque d'une fausse vertu.

En tous cas, j'engage prudemment mes lectrices à ne pas laisser partir leur mari pour le grand lac Salé.

Il vient de paraître en Allemagne une histoire des Mormons, faisant connaître le nombre constaté des adeptes de Smith. D'après cet ouvrage, il y aurait en Amérique G8,700 mormons, dont 38,000 en Utah, 5,000 à New- York , 4,000 en Californie, 5,000 dans la Nouvelle- Ecosse et le Canada, et 9,000 dans l'Amérique méridionale et les îles.

En Europe, il y en aurait 39,000, dont 3*2,900 dans la Grande-Bretagne et l'Irlande, 5,000 en Scandinavie, 1,000 en Allemagne et en Suisse, 500 en France, et les autres dispersés dans les petits Etats. Il y en aurait un milier en Asie, 2,400 en Océanie, une centaine en Afrique. Il y aurait plus de 8,000 schismatiques. Toute la secte se composerait d'environ 126,000 adeptes.

Nous avons signalé l'intolérance religieuse comme le danger futur de l'Union américaine. Jusqu'à ce jour, il faut bien le dire, c'est au parti catholique qu'on peut reprocher presque exclusivement les faits accidentels qui révèlent déjà ce danger. Le parti catholique se compose à peu près entièrement d'Irlandais, ignorants, fanatiques et batailleurs à l'excès. Tandis que les protestants, pourtant si divisés de doctrine entre eux, et tandis que tous les autres sectaires reconnaissent comme un droit imprescriptible la liberté de conscience et le libre exercice de tous les cultes, le parti catholique irlandais, intolérant et re-

muant, fait tout ce qu'il peut pour restreindre ce droit, ne pouvant encore le détruire. Quelques zélés poussent même l'esprit de propagande jusqu'à s'introduire dans les familles pour y porter leur croyance par des moyens plus ou moins licites. On en a vu qui, pour les convertir, enlevaient de jeunes filles à leurs parents; enfin, mainles fois déjà ce parti n'a pas craint de porter le trouble et le deuil dans les populations, en livrant contre le droit, contre les institutions du pays, et surtout contre la liberté do conscience, des batailles sanglantes, sauvages et vraiment impies.

Tout le monde en Amérique se souvient avec horreur des scènes de désordre et de mort provoquées l'année dernière par une classe d'Irlandais et par certains catholiques canadiens à propos des conférences du père Gavazzi. Le père Gavazzi est un prêtre catholique italien qui disait avoir été attaché à la cour de Rome. Les monstrueux abus qu'il reprochait à quelques-uns des grands dignitaires du clergé romain, avec lesquels il prétendait avoir été en relations, n'étaient pas de nature sans doute à lui concilier les sympathies des Irlandais, toujours disposés à jouer du revolver et du poignard. Four donner plus d'autorité à ces prétendues révélations, M. Gavazzi prononçait ses discours en habit d'ecclésiastique, ce que certains catholiques considéraient comme une provocation et une insulte dont il fallait tirer vengeance. Pendant que le gros de l'auditoire écoutait avec le plus vif intérêt les paroles étranges du prêtre italien, les Irlandais proféraient des cris de mort et préparaient leurs armes.

Cependant le père Gavazzi, avec un courage qu'on ne

saurait méconnaître, continuait ce qu'il appelait l'œuvre de sa conscience. Il était en cela fortement appuyé par tous les journaux unanimes à reconnaître le droit de la parole et à prêcher le maintien des libertés de la pensée aux Etats-Unis. Fort de son droit et confiant dans les institutions libérales qui régissent le Canada, M. Gavazzi se rendit à Montréal et y annonça plusieurs lectures, comme il avait fait à New-York. Là, la partie ignorante et fanatique de la population catholique résolut d'empêcher ces séances par tous les moyens possibles; elle ne trouva pour cela rien de plus simple que de vouloir assassiner le père Gavazzi. Le père Gavazzi, instruit de cette résolution, se mit sous la protection des lois, et n'en annonça pas moins pour le lendemain sa première conférence publique. Alors les catholiques s'armèrent de fusils, de pistolets, dépiques et de poignards, etse répandirent dans toute la ville, attendant au passage le prêtre dont ils avaient décidé de se débarrasser. A l'heure fixée pour la séance, une forte escouade d'hommes de garde vint chercher l'orateur chez lui, et l'escorta jusque dans la salle où il devait prononcer le discours. A peine avait-il articulé quelques paroles que la foule encombrant les abords de la salle voulut y pénétrer de vive force; la garde s'y étant opposée, ce fut le signal d'une bataille meurtrière dans laquelle les perturbateurs furent vaincus. Il y eut dans cette affaire une quinzaine de morts et un grand nombre de blessés. M. Gavazzi n'échappa que miraculeusement au danger, au milieu de cette scène de carnage. Maintenant son droit jusqu'au bout, il donna le nombre de lectures annoncées, et se rendit ensuite dans une ville des États-Unis.

Des scènes semblables, toujours suscitées par l'intolérance du parti catholique, se renouvelèrent sur le passage du prédicateiur.

Il y eut encore des batailles, des morts et des blessés, mais partout la liberté triompha de l'émeute intolérante, et le droit de la parole fut maintenu et consacré.

Un orateur d'un genre moins élevé que le père Gavazzi, est celui qu'on désigne communément en Amérique sous le nom de Vange Gabriel. L'ange Gabriel est protestant, et propage sa doctrine en plein air, avec accompagnement obligé de cornet à pistons. Il ae rend le dimanche, entre les heures des offices, sur une place publique, monte sur une borne, et prélude à ses discours religieux par une fanfare de cornet à rendre jaloux nos plus habiles marchands de robinets. Comme ceux-ci, il affectionne surtout le trop fameux allegro du duo de I Puritani : Suoni la tromba e intrepido. C'est aux accents belliqueux de cet air de Beliini que le peuple s'assemble pour entendre les discours orthodoxes de l'ange Gabriel.

Ce singulier personnage a répandu partout aux Etats- Unis les lumières de sa parole sacrée, agréablement mêlée aux mélodies de son cornet à pistons. Mais plus d'une fois les yeux et le nez de l'ange Gabriel ont porté les traces de l'argumentation catholique irlandaise, quand il. se permettait de critiquer trop vivement le gouvernement spirituel et temporel du pape. En matière de religion, la verte Érin n'aime pas qu'on raisonne, et quand on veut raisonner avec elle, elle ne riposte guère qu'à coups de poing.

On le sait à celte heure, si des inondations épouvantables viennent de frapper cruellement quelques-uns de nos

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départements, cela provient, comme nous l'apprend un mandement du cardinal de Bonald, de ce que la France a beaucoup trop négligé d'observer la loi du dimanche. On serait peut-être fondé à demander comment il se fait que puisque la France entière est coupable du même péché, le châtiment n'ait été infligé qu'à certaines localités. Paris même a été préservé, bien que ce soit sous ce rapport la plus coupable de toutes les villes de France. Mais il ne faut pas être curieux. Il suffit de constater que la fonte subite des neiges qui ont fait déborder le Rhône et la Loire n'ont eu et ne pouvaient avoir d'autre cause que l'inobservance du repos dominical. 'S'il en est ainsi comme il semble difficile d'en douter, les Etats-Unis me paraissent, pour longtemps encore du moins, à l'abri de toute inondation.

Sans doute le puritanisme s'est un peu relâché en Amérique dans ces derniers temps, et nous ne sommes plus aux beaux jours où les ardents observateurs du repos le dimanche tendaient, le samedi à minuit, des chaînes dans les rues, et jetaient des chaises dans les avenues pour empêcher les voitures de passer. Il y a vingt ans de cela, et les années sont des siècles en Amérique. Pourtant on empêche encore aujourd'hui, dans l'intérêt de leur salut, les compagnies d'omnibus de l'intérieur de la ville de faire leur service le dimanche; mais il paraît que les cochers de voitures de remise, et ceux des voitures particulières, aussi bien que les compagnies de cars, qui font exactement sur des rails ce que les omnibus font sur le pavé, ne pèchent pas en travaillant le dimanche.

On empêche tous les magasins de rester ouverts la jour-

née du dimanche, à l'exception des marchands de cigares et des débitants de licjueurs. Je ne vois pas pourtant ce qu'il y a d'édifiant dans la vente du tabac et de l'eau-devie.

Il paraît que ce n'est pas non plus un péché de naviguer le dimanche pour la compagnie des ferry bouts, qui fait le service entre New-York et Brooklin, et pour les bateaux de plaisir qui portent jusqu'à couler bas les populations empressées dans les cottages d'Hobolfen et de Slaten-Island. Mais le chemin de fer qui va de Brooklin à Green-Wood se damnerait infailliblement s'il ne se reposait ce jour-là.

Les journaux aussi risqueraient fort d'encourir les colères du puritanisme s'ils paraissaient le dimanche dans leur format ordinaire ; mais ils ne pèchent pas en diminuant le format de moitié.

Les gamins qui vendent les journaux dans la rue le dimanche matin ne pèchent pas, mais un homme pécherait s'il faisait le même commerce que ces gamins.

Un boucher pécherait horriblement s'il vendait de la viande le dimanche; mais, le dimanche, un cuisinier ne pèche pas en assaisonnant de son mieux la viande du boucher.

Un musicien enfin pécherait beaucoup si, le dimanche, il donnait un concert qui ne serait pas qualifié de spirituel ; mais il ne pèche pas du tout en se faisant payer pour jouer en têle des convois funèbres, toujours nombreux le dimanche (car il faut bien passer le temps!), des airs très-profanes, en guise de marches funèbres.

Au reste, W faut bien l'avouer, parce que cela est vrai,

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le bon sens de la grande majorité fait tous les jours justice d'une loi qui, en Amérique, est une anomalie inexplicable. On peut dire que si elle est encore observée en beaucoup de points, grâce à la routine, elle n'est plus guère dans les mœurs générales de la population. C'est ainsi que les ouvriers s'enferment le dimanche pour travailler, que les négociants se font apporter de leur office leurs livres de commerce le samedi soir, et travaillent at home le lendemain, quand ils ne vont pas s'amuser à la campagne, ce qui est également défendu.

La loi du dimanche interdit, avec le travail productif, tous les exercices de nature à troubler la piété et la méditation. La musique est naturellement proscrite, à moins toutefois que ce ne soit de la musique religieuse. iMais les Américains sont ingénieux à tourner les difficultés; ils ont pour le dimanche des polkas sacrées, des mazurkas édifiantes, des valses bibliques, des galops célestes et des quadrilles orthodoxes, qu'ils exécutent sur le piano en tenant la pédale des étouffoirs constamment levée. Ce n'est pas tout, et, si j'ose l'avouer, j'ai vu des Américains et des Américaines qui ne se faisaient aucun scrupule d'accompagner ces airs sacrés de pas et de mouvements de corps qui avaient toutes les apparences des danses mondaines que nous venons de nommer.

Par exemple, si l'on veut savoir au juste comment on passe le dimanche dans les maisons d'éducation tenues par des puritains delà vieille roche, voici ce que racontait à ce sujet un de nos compatriotes, professeur dans un pensionnat de ce genre.

« \près une matinée passée au temple et dans le sunday

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school (école du dimanche), viennent les lectures de l'après-midi et le chant des psaumes. Ce double exercice dure six heures consécutives. Si par extraordinaire un visiteur se présente, il est introduit sans bruit; il s'asseoit, prend un livre, et fait bravement sa partie dans la lecture ou dans le chant.

» Peu à peu le sommeil gagne les enfants, les volumes tombent de toutes les mains, les bâillements se multiplient, le ronflement devient général. Une fois, ajoutait le narrateur, h\ vieille tante des directrices se disloqua les articulations de la mâchoire en bâillant outre mesure ; elle ne pouvait plus fermer la bouche, ce qui jeta la terreur dans la maison et causa un regrettable scandale de ris et de capital good fun (bonnes plaisanteries). »

Mais ce n'est pas à New-York qu'il faut aller pour apprécier la rigidité des mœurs puritaines. Boston et Baltimore les ont conservées plus intactes. En voici un exemple : j'avais observé à Boston que, dans les maisons connues parleur puritanisme, quand il y avait un piano, les pieds de l'instrument étaient soigneusement recouverts d'une housse qui les enveloppait entièrement jusqu'à la caisse. Je n'avais pas eu occasion de faire cette remarque dans les maisons qui passaient pour moins sévères. Cela m'intriguait fort, et je me décidai un jour à en demander l'explication à un facteur de pianos.

(( C'est, me répondit très-sérieusement cet industriel, qu'on dit quelquefois en anglais les jambes d'un piano, aussi bien que les pieds, et que, pour certaines personnes rigides, il n'est ni convenable ni décent, mêmes aux instruments de musique, de laisser voir leursjambes nues.

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