‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 19 sur 43 · THE TOM AND JERRY · texte numérisé non relu

THE TOM AND JERRY

THE OLD TOM (le vieux Tom.)

THE EGG-NOG. Cette dernière boisson, plus particulièrement en usage dans le sud des Etats-Unis, et qu'on boit de rigueur à l'époque du Christmas, c'est-à-dire le jour de Noël, est une sorte de punch à la romaine, The egg-nog se compose d'oeufs crus mélangés à de l'eau-de-vie et qu'on prépare de la manière suivante. Ce sont ordinairement les créoles elles-mêmes qui, de leurs blanches et indolentes mains, font le egg-nog^ qu'elles ofîrent aux invités de Noël. Après avoir cassé un certain nombre d'œufs, elles séparent les blancs des jaunes, qu'elles mettent à part ; puis elles battent les blancs comme pour faire des œufs à la n^ige et jusqu'à ce qu'ils aient produit, en se gonflant,

une sorte d'écume blanche et légère. Les jaunes d'œufs

sont ensuite mêlés avec du sucre et de l'eau-de-vie, puis réunis avec les blancs. Cette boisson est rarement du goût des étrangers; mais ils s'y habituent bientôt et finissent par la trouver excellente.

Un des côtés comfortables des villes américaines, mais particulièrement de New- York, ce sont les arbres qui bordent la majeure partie des rues, el donnent en été, tout en assainissant l'air, une fraîcheur des plus agréables. La chaleur est si grande en été à New-York qu'il n'est pas rare de voir dans les rues et sur les quais des hommes et des chevaux tomber morts, foudroyés par l'ardeur du soleil. Aussi, indépendamment des arrosoirs publics, chaque particulier, sans que pourtant il y soit obligé par la police, rafraîchit matin el soir les trottoirs de sa devanture avec une pompe dont il se sert aussi pour laver sa maison du haut en bas.

Les gares des chemins de fer, si belles en France, et dont quelques-unes peuvent être considérées comme de véritables monuments, sont dans toute l'Amérique si laides qu'on s'en ferait difficilement une idée exacte. Il en est de même de presque tous les édifices publics. Nous citerons à New-York la bourse, les difïérenls tribunaux, les prisons et la poste aux lettres qui ne sont que d'affreuses baraques. Sans compter que le service laisse partout beaucoup à désirer.

Ainsi, pour ne parler que de la poste, nous dirons que les lettres restantes et les paquets sont délivrés sans formalité aucune à quiconque se présente pour les réclamer. On n'exige même pas du réclamant qu'il dise son nom, et pourvu qu'il paye le port, il pourrait emporter toutes les

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lettres, si telle était sa fantaisie. Il est vrai qu'il y va des galères pour s'emparer, sans autorisation, d'une lettre adressée à un autre qu'à soi; mais, malgré la sévérité des lois à cet égard, on comprend tous les inconvénients qui doivent résulter et qui résultent parfois d'un pareil état de choses.

Quant aux facteurs chargés de distribuer les lettres à domicile, ils les portent réunies pêle-mêle dans un mouchoir de poche dont ils retiennent les quatre coins avec la main. On se demande comment ils n'ont pas une boîte pour renfermer les lettres, toujours en danger de se perdre dans un mouchoir qui s'entr'ouvre sans cesse.

Après avoir, dans ce chapitre sur le comforlable, mentionné le système des stalles dans les théâtres, à l'exclusion des loges et de toutes les autres places, il ne nous restera plus pour clore cette énumération qu'à signaler comme uncomfort à l'usage d'un grand nombre de ladies... les râteliers postiches.

Les dents se gâtent vite dans certaines parties de l'Amérique, par l'usage incessant de la glace, par l'abus des bonbons et par les eaux, souvent trop chargées de calcaire. Mais la coquetterie joue un des rôles principaux, sinon le rôle principal, dans l'emploi si général des râteliers postiches.

Il n'est pas rare en effet, et je tiens le fait de plusieurs dentistes américains et étrangers, de voir de jeunes femmes, des demoiselles même, se faire arracher toutes les dents pour s'en faire poser de fausses, et cela uniquement parce que leurs dents sont jaunes, trop longues ou mal rangées. Il est vrai que les dentistes américaiiis ont la ré^

putation d'être les premiers dentistes de l'univers, et que ces dames ont pour les aider à supporter la terrible extraction, les paralysantes émanations du chloroforme. Mais il faut être furieusement coquette pour préférer à des dents véritables et saines, quoique jaunes, mal rangées ou trop longues, des dents postiches, si blanches et si bien alignées qu'elles puissent être.

Il y a donc considérablement de faux râteliers en Amérique autant par nécessité que par coquetterie. Personne n'éprouve de répugnance à orner sa mâchoire de fausses dents, et si j'en crois une historiette qui m'a été racontée, un râtelier postiche serait un présent fort acceptable, quand on veut, comme a dit Horace, joindre l'utile à l'agréable.

Voici l'historiette :

Des demoiselles, élèves dans un pensionnat à la campagne, aux environs de Boston, avaient remarqué depuis longtemps la difficulté qu'éprouvait leur chère maîtresse à mastiquer la croûte du pain, la salade et certaines viandes. En élèves attentionnées et généreuses, elles résolurent de lui acheter un faux râtelier, et se cotisèrent à cet effet. Elles avaient d'ailleurs entendu leur maîtresse se plaindre à plusieurs reprises de la cherté des râteliers postiches, dont les riches seuls peuvent se passer le luxe.

— Ah ! si mon pauvre mari vivait encore 1 avait-elle dit un jour dans un moment de tendre expansion et se croyant seule. C'est dans un mois l'anniversaire de ma naissance» il voudrait fêter cet heureux jour, me donner une nouvelle preuve d'amour, et il m'achèterait un râtelier dont j'ai tant besoin 1 Cher époux !... cher râtelier!... '

Ces touchantes paroles furent accueillies, et à l'aide d'un dentiste adroit qu'on mit dans la confidence et qui prit discrètement la mesure de la mâchoire de l'institutrice, le râtelier — un râtelier de luxe, — se trouva prêt pour le jour anniversaire.

Dès le malin de ce jour mémorable, les pensionnaires en grande toilette attendirent la venue de l'institutrice. Le râtelier fut soigneusement placé dans un plat d'argent entre deux bouquets, et finalement offert par la plus jeune pensionnaire, qui, en outre, débita un compliment à la maîtresse d'école d'une voix entrecoupée par l'émotion. Celle-ci accepta le présent de l'air modeste qui convient à toute maîtresse de pension, mais ne chercha pas à dissimuler son contentement. Elle adressa en remercîment un speech à ses élèves, lequel se terminait par ces paroles :

— J'ai pu parfois, chères élèves, me montrer sévère envers vous, et pincer des lèvres, comme on dit. Je n'aurai plus désormais que gracieux sourires, ne fût-ce que pour montrer mes jolies dents et faire honneur à vos largesses.

Quelque extraordinaire que puisse paraître un pareil fait, il n'a rien d'étrange aux États-Unis pour les personnes qui connaissent les mœurs si simples de la campagne, et l'esprit si éminemment positif et pratique des Américains.

l'éducation publique en AMÉRIQUE.

A un peuple essenliellemenl libre et éminemment progressiste comme celui des Etats-Unis, il faut l'enseignement libre et l'instruction gratuite pour tous.

L'absence d'une Eglise dominante en Amérique a rendu facile la liberté de l'enseignement, dont les bénéfices sont offerts à tous les citoyens, sans distinction de secte religieuse.

Chaque personne étant entièrement libre d'obéir à sa conscience et de choisir entre tous les cultes celui qu'elle croit préférable, on n'impose aux enfants aucune doctrine religieuse. Ce à quoi l'on s'attache avant tout dans les public schools, c'est à former des hommes en nourrissant l'intelligence des enfants des éléments de l'instruction, si précieuse dans la société, où savoir lire et savoir écrire sont aussi indispensables que savoir comprendre la parole et que savoir parler.

L'enseignement n'est pas obligatoire aux Etats-Unis, et il n'était pas nécessaire qu'on le rendît tel. Cette mesure peut être utile momentanément dans les pays dominés par certains préjugés et par l'incurie des esprits trop longtemps comprimés, mais elle serait superflue en Amérique où le peuple, avec la liberté et la conscience de sa dignité, a le bon sens de comprendre tous les avantages de l'instruction.

Ainsi donc, la classe la plus nombreuse, qui, en Amérique comme partout ailleurs, n'est certainement pas la moins utile, sait lire, écrire et suffisamment calculer pour le besoin de ses intérêts. Ce don gratuit et magnifique, vraiment républicain, de l'instruction primaire, fait loyalement à tous les déshérités du sort, est sans aucun doute une des causes principales de l'incomparable prospérité de l'Union, et restera sa sauvegarde dans l'avenir.

Quoi qu'on ait pu dire contre la raison humaine, et malgré les déclamations intéressées de certains raisonneurs qui seuls veulent raisonner pour prouver qu'on ne raisonne pas, les Etats-Unis démontrent parfaitement que, pour garantir les grands principes de la liberté, on doit surtout compter sur l'instruction elle bon sens populaire.

Quant à l'éducation purement morale, aussi indispensable à notre avis que l'instruction proprement dite, elle n'est pas négligée, tant s'en faut, dans les écoles gratuites en Amérique.

La morale, unie partout aux principes de toutes les religions, est enseignée au moyen de livres rudimentaires excellents sous tous les rapports. Ces livres prêchent l'amour de Dieu, sans toutefois indiquer sous quelle forme il convient de l'adorer; ils enseignent à honorer notre père et notre mère, à ne pas voler, à ne pas assassiner, à faire autant que possible le bien, à éviter autant que possible de faire le mal, à aimer son prochain comme soimême. Pénétré de ces doctrines invariables, l'enfant grandit sans danger pour la société, et sans crainte de fausser sa conscience. Devenu homme, et quand sa raison est suffisamment éclairée, il choisit alors librement l'Eglise

de ses sympathies. Quelle que soit la secte de son choix, dans la Bible comme dans le Coran, dans le Coran comme dans l'Evangile, dans l'Evangile pur comme dans tous les systèmes qui le divisent, partout il retrouvera les mêmes principes de morale. Les religions sont diverses, la morale est une.

En ce qui concerne les écoles particulières, elles sont, comme les écoles gratuites, un terrain neutre fermé à toutes les compétitions de sectes. L'instruction et la morale y sont répandues avec le respect de toutes les religions. Aussi voit-on figurer au bas des prospectus des écoles bien dirigées, des avis sur lesquels on assure, aux élèves, des bancs dans les différentes Eglises de toutes les religions.

On a reproché excessivement aux Américains de se contenter en général d'une instruction superficielle. On semble l'oublier parfois, l'Amérique, qui doit tout à son indépendance, n'est indépendante que depuis 1776. C'est le 4 juillet de cette année mémorable de 1776 qu'a été signé à Philadelphie l'acte de déclaration de l'indépendance. Or, depuis et dans le dernier demi-siècle, le nombre des Etats de l'Union a plus que doublé, sa population a quadruplé ; ses frontières se sont étendues du Mississipi au Pacifique. Le commerce et la navigation ont pris un développement extraordinaire. Les facultés inventives des Américains, excitées au plus haut degré, ont produit les plus remarquables découvertes. Le vaste territoire de l'Union est sillonné en tous sens de chemins de fer et de canaux.

Le génie d'un Américain a soumis les vents et les flots aux volontés du commerce ; le génie d'un autre a dirigé

la foudre ; un autre a supprimé la distance par la transmission de la pensée ; un autre enfin, comme le génie du bien, a paralysé la douleur physique en découvrant le chloroforme. Mais ce n'est pas assez, et l'on s'étonne que ce peuple, le seul qui sache lire, ne réunisse pas aussi la culture générale et approfondie des sciences et des lettres !

D'ailleurs, il faut le reconnaître, l'enseignement est en progrès partout, et il' existe aux Etats-Unis des collèges supérieurs qui seraient remarquables partout en Europe. Nous citerons le collège de Cambridge, près de Boston, Howard collège, et le collège militaire de Weslpoinl pour l'infanterie et la cavalerie.

Mais, s'il est évident que l'instruction aux Etats-Unis tend chaque jour à devenir plus complète, il n'est pas moins évident qu'un très-grand nombre d'écoles sont encore dirigées par des professeurs incapables. Les diplômes n'étant exigibles nulle part, chacun peut ouvrir une école à son gré. On se fait professeur en Amérique quand on ne sait plus que faire, et l'on ouvre un pensionnat quand le malheur des affaires vous a forcé de fermer boutique. Il n'est pas d'étranger dans l'embarras qui n'ait cherché à donner des leçons de toutes les branches des sciences et des arts, depuis l'astronomie jusqu'à la gymnastique. J'ai connu à New- York un Auvergnat, ancien porteur d'eau et garçon dans un bar-room qui, sachant à peine lire et ne sachant pas du tout écrire, s'était bravement annoncé comme maître de français. Sa méthode, très-simple et entièrement nouvelle, consistait à parler auvergnat à ses élèves et à leur dire : Imitez-moi.

Ce singulier professeur ayant été présenté à un Allemand qui donnait aussi des leçons de français, les deux maîtres voulurent se parler, mais ils ne purent parvenir à se comprendre, malgré tous leurs efforts.

— Fitchtra! disait l'Auvergnat, chelui-là peut che vanter de parler drôlement le franchaisi Che n'est pas comme dans l'Auvergne. Chan Joute que chaque pays a chon franchais que les jautres ne comprennent pas.

— Tarleixfle ! guel trôle t'homme, murmurait de son côté l'Allemand en jetant sur l'Auvergnat un air d'envie. Bour barler vrançais, il barle ; il barle bien même ! Mais che ne barle bas mal non plis, et je nebois bas bourguoi il fait gomme s'il ne me gombrennait bas. Ce être bar jalisie et barce gue nous sommes dous les teux tes brovesseurs te lankue.

Mais voici un fait plus curieux encore, et dont on nous a assuré l'exactitude.

Un Bordelais, après avoir essayé en Amérique de tous les métiers, se trouvait un jour près de Louisville dans un état de complet dénûment. Il pensait peut-être au moyen de suicide par lequel il pourrait, le plus doucement possible, se débarrasser du pesant fardeau de la misère, quand il recontra par hasard un Américain qu'il avait connu autrefois. Le Bordelais se hâta d'exposer sa triste position à l'Américain en se recommandant à lui.

— Well, lui dit le Yankee, si vous saviez l'italien, vous pourriez entrer tout de suite comme professeur dans une école de garçons, située aux environs, et qui est renommée pour ses études de langues vivantes.

— C'est donc un Italien seulement et non pas un

Français qu'il faut? demanda notre compatriote avec anxiété.

— Il ne faut qu'un professeur d'italien, ajouta l'Américain.

— Le professeur auquel je dois succéder est-il encore à l'école? demanda le Bordelais.

• — Il n'y a jamais eu de professeur d'italien dans cette école, et c'est une lacune qu'on désire combler ; mais savez-vous l'italien, oui on non ?

— Si je le sais! répondit le Bordelais avec assurance, je le crois bien ! Il fut un temps même où à force de parler italien, j'avais complètement oublié le français.

— Very well, cher monsieur, et je suis charmé de pouvoir vous être utile. Vous pouvez vous présenter de ma part à l'école en question, et je ne doute pas que vous n'y soyez agréé.

— Merci, cher monsieur, a revedere, mio caro, comme nous disons en italien. Et le Gascon, qui ne savaitd'italien que cette seule phrase, un peu courte, et félicita^ pour avoir entendu chanter ce dernier mot à la fin d'une infinité de cabalette italiennes, prit congé de son protecteur.

Il se mit à réfléchir profondément au moyen d'enseigner l'italien quand on ne le sait pas; mais il ne trouvait pas ce moyen. Cependant il se dirigea vers la maison fortunée qui devait lui offrir un gîte et la nourriture dont il avait grand besoin.

Tout à coup, et comme frappé d'une heureuse inspiration, il passa la main sur son front. Un sourire de bonheur avait illuminé sa figure attristée ! Il pressa le pas et se

trouva bientôt devant le directeur de la pension, qui ne fit aucune difficulté de l'installer chez lui.

Dès le lendemain de son arrivée, le Bordelais prenait possession de sa classe d'italien. Les élèves firent bientôt des progrès remarquables sous l'habile direction du professeur, doublement estimé pour ses talents et son humeur enjouée. Le directeur avait, à plusieurs reprises, adressé les compliments les plusflateurs à notre compatriote pour sa bonne méthode et le soin qu'il prenait à bien faire prononcer la douce langue des amours, comme il disait tout bas en souriant.

— Ma méthode, comme vous le voyez, disait le Bordelais, consiste a ne pas me servir de livres. A quoi bon les livres ! à fatiguer l'esprit des élèves par des théories souvent inutiles, et à perdre un temps précieux que la pratique peut toujours employer fructueusement.

— C'est parfait! répliquait le directeur. Mais le Dante? Je voudrais que de temps à autre vous leur fissiez lire le Dante. Le Dante, voyez-vous c'est toujours le Dante.

— Oui répondait le Bordelais, c'est toujours le Dante, et ce sera toujours le Dante ; mais ce n'est pas toujours amusant. J'ai lu autrefois une traduction de VEnfer, ça ne vaut pas le diable. J'aime mieux les chansons deBéranger, ajoutait-il en riant.

— Comment! c'est dans une traduction que vous avez Iule Dante?

— Ah diable ! se dit à part notre Gascon, j'avais oublié mon rôle. Puis, se reprenant : J'ai lu VEnfer dans une autre langue parce que j'ai voulu voir combien ce beau livre perdait à être traduit. Quant aux œuvres de Béran-

gen, je les préfère à certains égards, mais pour des élèves de première année seulement.

Le directeur trouva cette explication satisfaisante.

Tout marchait pour le mieux dans le meilleur des pensionnats possibles, et notre compatriote, séduit par les douceurs d'une vie sûre et tranquille, ne songeait qu'à se maintenir à son poste, quand un incident inattendu vint mettre un terme à tant de félicités. Un Italien, un véritable Italien, venait d'arriver dans la pension pour y placer un de ses enfants. Enchanté de la présence de cet étranger, le directeur de l'école voulut jouir d'un triomphe dans la personne de ses élèves de la classe d'italien. Il les fit venir. Les élèves se présentèrent avec assurance et parlèrent entre eux avec une facilité merveilleuse pour des élèves de quelques mois. Mais au lieu de les applaudir, l'Italien partit d'un long éclat de rire, et assura qu'il n'y avait pas dans tout ce qu'il venait d'entendre un seul mot d'italien.

On chercha le malencontreux professeur ; il avait disparu. Le malheureux leur avait appris le patois gascon I

Du reste, cette pauvre langue française n'est pas mieux traitée par certains Américains qui se mêlent de l'enseigner. Et puisque nous sommes en train de raconter les faits qui, mieux que tous les raisonnements, prouvent la vérité, racontons encore celui-ci.

Un révérend directeur d'un collège de garçons se présente, sans être connu, chez un professeur de français jouissant d'une réputation méritée.

— Je viens, Monsieur, lui dit en anglais le révérend, vous prier de m'enseigner le français.

— Très-volontiers, Monsieur, mais veuillez vous asseoir.

— Permettez que je ne m'asseoie pas; pour s'asseoir, il faut perdre du temps, et je n'ai pas une minute à perdre. Je pars ce soir même.

— Pour revenir bientôt sans doute.

— Non, Monsieur, pour ne plus revenir.

— Mais alors comment voulez-vous prendre vos leçons de français ainsi à distance?

— Je n'en désire qu'une.

— Une leçon ! Et c'est en une seule leçon que vous avez la prétention d'apprendre le français?

— Une seule leçon me suffira, je pense. Mon but est d'apprendre à prononcer l'alphabet ; une fois la prononciation de l'alphabet obtenue, j'apprendrai le reste aisément tout seul, au moyen des livres qui donnent la prononciation figurée.

Le professeur secoua la tête en signe d'incrédulité ; mais pour ne pas déplaire au révérend, il voulut bien consentir à lui donner la leçon qu'il demandait.

— Jacques, dit le professeur en appelant son domestique, apportez-nous le tableau et la craie.

Le tableau des démonstrations en place, la leçon commença. L'honorable ministre passa près de deux heures à se désarticuler la mâchoire pour ne pas dire aye au lieu de éf airr au lieu de r, et iou au lieu u. Puis, en véritable Yankee, il calcula exactement le prix de la leçon d'après le prix d'un terme (trois mois), en fit la monnaie et l'offrit au professeur. Pour toute réponse, ce dernier appela de nouveau son domestique.

— Jacques, lui dit-il, prenez cet argent; monsieur

VOUS l'offre pour la peine que vous avez eue d'apporter le tableau. Quant à moi, dit-il en s'adressant au révérend, je n'ai pas pour habitude, comme les cochers de fiacre de mon pays, d'être payé à l'heure ou à la course. J'ai fait cela dans le seul but de vous être agréable et pour la plus grande gloire de notre alphabet.

Le révérend se relira Irès-étonné du désintéressement du professeur.

Quinze jours après cette entrevue grammaticale, le révérend, se trouvant suffisamment instruit dans la langue de Racine, rentrait dans son collège et prenait lui-même la direction de la classe de français.

Nous pourrions, si cela était nécessaire, citer les noms de ces deux messieurs.

Il résulte de l'insuffisance des professeurs, sur le concours desquels on ne saurait généralement compter, des livres excellents pour l'enseignement élémentaire. L'Amérique est, je crois» le pays qui a fourni les meilleurs abrégés de toutes les branches de l'instruction et de toutes les sciences. Il est vrai que ces livres ne sont pour la plupart que le résumé habilement fait des livres de même nature imprimés en Allemagne, en France et en Angleterre. Mais les Américains ne se montrent nullement scrupuleux de prendre le bien où ils le trouvent.

Pour compléter l'instruction du peuple autant que pour l'amuser, des lecturers donnent des lectures publiques sur tous les sujets possibles. Ils traitent tour à tour de l'histoire, delà littérature, de la philosophie, de la physique, de la chimie, de la zoologie, de l'astronomie, de la géologie, de la lexicologie, de la magie, des esprits frap-

peurs, de la Bible, de l'Evangile, des livres sacrés de l'Inde, du paganisme, du catholicisme, duboudhisme, du bramanisme ; ils parlent sur l'art, sur le vrai, sur le beau, sur l'aimable, sur le sublime, etc., etc. Les lectures, fort en honneur partout aux Etats-Uunis, sont d'un excellent revenu pour les learned professors^ qui en font , avant tout, un objet de spéculation.

Ces séances littéraires et scientifiques sont annoncées par tous les journaux à grand renfort de réclames, et, sur tous les murs de la ville, par des affiches gigantesques et multicolores. Mais il faut le reconnaître, ces lectures publiques, qui pourraient être si profitables au peuple, toujours disposé à s'instruire, ne répondent pas en général à l'idée qu'on s'en pourrait faire.

L'originalité y fait complètement défaut, et on retrouve partout des lambeaux des livres les plus connus que le leciurer se garde bien de jamais nommer.

Excepté MM. Thackerey, F. Moagher et Everett, un Anglais, un Irlandais et un Bostonien, on aurait peut-être de la peine à citer des hommes vraiment instruits parmi les innombrables lecturers de profession.

Les sujets qui plaisent le plus au public américain sont les sujets gais, après les sujets merveilleux. Je me souviens qu'à New-York, dans la même soirée , un artiste musicien d'un talent d'exécutant des plus distingués n'était parvenu à réunir, dans un concert, que cinquante personnes payantes, pendant qu'un lecturer avait fait dixhuit cents dollars de bénéfice net en parlant des esprits frappeurs.

Quand le lecturer trouve pour annoncer sa séance un

nom excentrique qui promet force lazzis et quolibets, il peut considérer le succès comme certain.

Quoi qu'il en soit de la médiocrité des lectures publiques en général, elles sont toujours pour le peuple, qui ' les aime, un délassement souvent noble et toujours inoffensif.

L'éducation des femmes est peut-être plus soignée en Amérique que celle des bommes. Les femmes, n'ayant pas comme les hommes les affaires qui réclament de bonne heure tout leur temps, ont tout le loisir désirable pour s'instruire. Elles vont à l'école, comme nous avons eu occasion de le dire déjà, jusqu'à l'âge de dix-huit et vingt ans.

Les langues vivantes sont surtout l'objet de leurs études. Avec le français, qui est devenu pour ainsi dire obligatoire, beaucoup de jeunes personnes prennent des leçons d'allemand et d'italien. Mais si l'on s'en rapportait au programme des études fastueusement écrit en regard des prospectus de tous les pensionnats, ces demoiselles devraient toutes mériter les titres de bachelier es lettres et de docteur es sciences.

Rien n'est négligé sur ces programmes: tous les arts d'agrément y figurent avec l'histoire de tous les peuples, avec la géographie, les mathématiques, la botanique, la physique, la chimie, l'histoire naturelle et l'astronomie. En réalité, elles sortent généralement de pension n'ayant de toutes ces connaissances que les éléments les plus vulgaires. Mais du moins elles possèdent ces éléments, que trop de jeunes Américains n'ont pas.

Quelques dames françaises ont fondé à New-York des

maisons d'éducation dont la répulation est plus ou moins bien justifiée par le mérite personnel des directrices. A côté des institutions de M""^ Canda, de M""^ Chegaray et des dames Coutan, nous citerons particulièrement le pensionnat de M"® Hix. M"^ Hix est une femme du monde dans toute l'acception du mot. A des connaissances spéciales approfondies, au charme d'une conversation exquise dans le français le plus pur, elle joint une sollicitude maternelle pour les jeunes filles qui lui sont confiées. Nous avons passé des soirées heureuses, bien rares en Amérique, chez cette excellente dame, qui, de plus, est une musicienne hors ligne et une cantatrice d'infiniment de goût. M"® Hix est secondée depuis quelque temps par M. Hix, son fils, qui, après avoir été successivement professeur au collège de Cambridge, puis secrétaire auprès de M. Soulé, de la Nouvelle-Orléans, s'est définitivement associé aux travaux de sa mère.

De semblables maisons d'éducation, si elles se multipliaient, finiraient sans doute par rendre aux professeurs instruits l'estime qu'on leur refuse trop souvent en Amérique. 11 semble que Lucien ait deviné le triste sort d'un grand nombre de professeurs aux Etats-Unis quand il s'écrie, dans ses Dialogues des morts : « Après avoir accablé de calamités ceux qu'ils veulent perdre, les dieux, dans leur inexorable colère, leur réservent pour coup de grâce le fléau de la pédagogie ! »

Les jésuites n'ont pas manqué, comme bien l'on pense, de fonder des collèges en Amérique pour étendre leur influence.

Nulle part, peut-être, leur tâche n'est plus difficile à

remplir qn'aux États-Unis. On les connaît parfaitement de l'autre côté de l'Océan et on se méfie d'eux. Mais ils savent arriver au but par plus d'une route détournée. Làbas, comme partout ailleurs, ils usent avec adresse de leur grand moyen de propagande , s'associent des coadjuteurs laïques dont personne ne se défie, et qui restent ignorés, et décuplent leur puissance.

Quelques-uns servent la compagnie par entraînement religieux, mais la plupart le font uniquement pour s'assurer des protecteurs et se faire une position.

De temps à autre, les journaux américains, inquiets de renvahisscm.ent progressif des jésuites, lancent contre eux de terribles bordées. Les jésuites baissent la tête sans souffler mot, et laissent passer l'orage. Ils en ont bravé bien d'autres. Supprimés par un bref de Clément XIV, et expulsés de tous les pays du monde, ils ont fini par les reconquérir tous.

Aujourd'hui ils cherchent à s'implanter solidement sur le sol de l'Amérique, au sein même des réfugiés dont ils ont persécuté les pères. Ils y arriveront peut-être, mais peu à peu. L'éducation de la jeunesse leur offre le moyen le plus sûr d'atteindre leur but. Ce moyen n'est pas neuf, mais il reste toujours excellent devant l'incurie générale.

Pascal a eu beau lancer contre eux un livre immortel qui les peint en traits de génie par la morale révoltée, c'est toujours au nom de la morale qu'ils vivent. C'est au nom de la morale qu'ils sont entrés dans la fameuse conspiration des poudres en Angleterre ; c'est au nom de la morale qu'ils ont fait partie de la Ligue ; c'est au nom de la mo-

raie qu'ils ont méconnu l'autorité du pape, après avoir, au nom de la morale, juré d'observer aveuglément ses ordres ; c'est au nom de la morale enfin qu'ils ont trempé dans toutes les abominations, dans tous les massacres, dans tous les excès qui ont eu la religion pour prétexte ; c'est plus que jamais au nom de la morale qu'ils s'efforcent d'attirer la jeunesse à eux sous l'attrayant appât de l'instruction.

Espérons que les jésuites, comme des éleveurs intéressés, ne nourriront pas en Amérique l'esprit de leurs élèves pour l'immoler ensuite à leur profit.

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