‹ Trois ans aux États-UnisChapitre 20 sur 43 · LES BALS EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

LES BALS EN AMÉRIQUE

En France, en général, les femmes se marient pour deux motifs principaux et un motif accessoire, qu'elles classent dans leur esprit de la manière suivante : d'abord, pour avoir un cachemire et des diamants; ensuite, pour se donner plus de liberté et jouir des plaisirs de la société ; enfin, comme accessoire, pour avoir un mari. En Amérique, l'accessoire est le principal et même le seul objet du mariage, car les demoiselles n'ont certainement pas moins de liberté que les femmes : c'est même ordinairement le contraire; elles portent des cachemires et des diamants avant le mariage aussi bien qu'après, et quant aux plaisirs de la société, parmi lesquels la danse occupe partout la première place, l'usage les réserve presque exclu-

sivement aux jeunes filles. Ce sont elles la plupart du temps qui donnent des bals chez leur mère, et qui font les invitations en leur propre nom. Dans ces bals, cela va sans dire, ce sont elles et. les bachelors (les célibataires) qui accaparent tous les plaisirs. Il arrive fort souvent que la demoiselle qui donne le bal n'invite que des demoiselles et des hommes non mariés, l'homme marié étant généralement très-dédaigné des jeunes miss, qui n'en parlent qu'avec une petAe moue très-piquante et très-charmante.

Mais quand il arrive à quelqu'une d'entre elles d'étendre leur politesse jusqu'aux femmes mariées et jusqu'aux maris, la gent corvéable et mariée n'est appelée à la fête qu'à titre de grande utilitéy c'est-à-dire que pour figurer comme tapisserie vivante et compléter l'ornementation mobilière de la fête.

Au reste, dans tous les bals particuliers, sans exception, ce ne sont guère que les jeunes filles et les jeunes gens qui prennent part à la danse, et l'on voit les plus passionnées et les plus intrépides danseuses couper court à leur plaisir favori aussitôt que l'amour conjugal a pris dans leur cœur la place de la flirtation^ qui n'en est que le gracieux prélude.

Le mariage opère souvent en Amérique des conversions étonnantes. Les Américains, si intéressés en toutes choses, sont peut-être les hommes les plus désintéressés en amour, et les femmes comme les hommes n'obéissent d'ordinaire qu'aux seuls entraînements du cœur. L'absence de tous préjugés de caste, jointe à la facilité relativement grande que tout homme actif et industriel a de gagner largement sa vie et même de faire fortune, sont les causes qui, jus-

qu'à présent, ont écarté du mariage l'intérêt de fortune, intérêt qui, en Europe, domine habituellement tous les autres.

Il n'est pas rare de voir aux Etats-Unis des jeunes filles que le démon possède, si elles ne sont elles-mêmes le démon sous sa plus ravissante incarnation, se faire ermites, non pas en vieillissant, ce qui diminuerait de beaucoup leur mérite, mais simplement en se mariant. Nous pourrions citer les noms de jeunes filles, à New- York, à Boston, à Philadelphie, à Baltimore et un peu partout ailleurs, qui, après s'être montrées des lionnes à tous crins, sont devenues par le mariage des modèles de femmes rangées, simples et économes. Nous dirions, si nous ne craignions de paraître indiscret, le nom d'une des beautés fameuses de New-York qui, — après avoir mené, étant demoiselle, une vie des plus excentriques; après avoir fait en hiver de folles promenades en traîneau, la nuit, sur les routes de glaces, sans autres témoins que les soleils lointains du firmament; après avoir assisté hors de la maison maternelle à de gais soupers au vin de Champagne en joyeuse compagnie dont elle était l'amphitryon : après avoir régné chez elle par son luxe autant que par sa beauté, et, sans sortir de New-York, avoir reçu ses amis en Espagne avec le costume espagnol, en Grèce avec le costume grec, en France avec le costume pompadour, en Turquie, au harem, avec le costume de sultane, — termina cette vie d'agitation en épousant un jeune négociant sans fortune et en se trouvant heureuse de conduire ellemême son modeste ménage.

C'est là assurément un trait de mœurs fort méritoire,

et il sérail peut-être difficile d'en citer un semblable en Europe, où, comme nous l'avons dit, le mariage est si souvent une affaire de spéculation.

Quoi qu'il en soit, le dévouement chez la femme mariée n'est pas incompatible avec la danse, et.il est fâcheux que les jeunes mariées privent les bals en x\mérique de leur gracieux concours.

Chaque famille, dans le nord de l'Amérique, ne donne guère qu'un seul bal chaque année; mais ce bal est toujours l'occasion d'un luxe extrême, à ce point qu'il tombe parfois dans le ridicule. Ce n'est pas pour s'amuser et amuser ses amis qu'on les réunit ainsi chez soi : c'est par ostentation le plus souvent, pour montrer le luxe de sa maison et faire voir qu'on peut se passer la fantaisie de gaspiller quelques milliers de dollars en une soirée. Le salon principal, où l'orchestre se tient, est d'ordinaire orné à l'excès de fleurs naturelles, parmi lesquelles dominent les camellias, qui sont, de toutes les fleurs, les plus chères.

Il n'est pas rare de voir dans un bal dès camellias figurer pour une valeur de dix ou douze mille francs, et quelquefois davantage. Un buffet permanent, desservi par de nombreux domestiques, et où les invités trouvent en abondance les mets les plus recherchés et les plus variés, joints aux vins les plus fins, est ouvert depuis minuit, et reste ainsi toute la nuit à la disposition des consommateurs. Quant à la toilette des dames, demoiselles ou femmes mariées, elle ne saurait être plus luxueuse, et, disons-le, de meilleur goût. Tout ce que nos incomparables fabriques de Lyon fournissent de soieries les plus riches et les plus

nouvelles se mêle aux dentelles les plus ouvragées, aux bijoux les plus resplendissants.

Peu de temps avant mon départ des Etats-Unis, M'^^R..., de Philadelphie, venait de donner son bal annuel, qui a le privilège d'exciter l'enthousiasme et la curiosité de tous les habitants de l'Union. C'est une grande affaire que ce bal, et les journaux en font chaque fois les comptes rendus les plus détaillés. On vient par toutes les voies, par mer et par terre, de plus décent lieues à la ronde, pour assister au bal de M"'^ R... qui depuis longtemps reste la lionne des Etats-Unis.

Dans le dernier bal offert par cette aimable dame, qui fait de sa fortune un noble emploi et sait encourager les artistes de mérite, plus de mille personnes avaient été invitées, et presque personne ne fit défaut. Il y avait des dames assises jusque sur les degrés des escaliers de tous les étages de la maison, comme des guirlandes de fleurs animées. Toutes les danseuses ne purent certainement pas. prendre part à la danse ce soir-là, et l'on se suivait en procession pour aller jusque dans le grand salon jouir du splendidecoup d'œil qu'il présentait. On évaluait de vingt à vingt-cinq mille francs l'argent qu'avaient dû coûter les camellias qui tapissaient la salle de danse. D'élégants petits écriteaux placés de distance en distance avertissaient les gentlemen de respecter les fleurs et de ne les point cueillir. Les gentlemen, qui, par galanterie, dégarnissent les salons de leur tenture embaumée pour en orner les danseuses, méritaient cet avertissement. M"*^ R... a justement pensé que la galanterie bien entendue des invités devait s'exercer d'abord sur la maîtresse de la maison, et

qu'il ne convenait pas de faire des politesses à ses dépens.

Dans les bals précédents, il arrivait qu'à force de galanterie de la part de ces messieurs, il ne restait plus vers la fin de la soirée, des vingt ou vingt-cinq mille francs de camellias nécessaires à l'ornementation de la fête, que quelques tiges sans fleurs et que quelques feuilles dédaignées. Pour donner une idée du luxe déployé à l'occasion du dernier bal offert par M""^ R..., nous nous bornerons à constater un fait qui parle suffisamment par lui-même. Cette dame ayant voulu meubler sa maison à nouveau pour rendre la réception plus brillante, et ayant fait venir de Paris tout ce qui était nécessaire à cet effet, avait payé de droit d'entrée seulement, sans compter le fret ni aucun des autres frais d'emménagement et de transport, douze mille dollars (plus de soixante mille francs).

Mais si les maisons particulières se bornent généralement à n'offrir qu'un bal par année, on danse beaucoup et très-souvent dans tous les hôtels et dans tous les boarding houses. Les propriétaires des hôtels et des boarding houses font eux seuls souvent tous les frais de ces soirées dansantes dans le but d'amuser leurs pensionnaires et d'augmenter leur clientèle ; mais d'autres fois ce sont les pensionnaires eux-mêmes qui se cotisent pour donner à frais communs un bal auquel ils invitent leurs connaissances de l'hôtel et du dehors.

On danse en toute saison dans les hôtels en Amérique, et j'ai vu à la campagne, au mois d'août, par trente-cinq degrés Réaumur, ces messieurs et ces dames sauter avec le plus grand enthousiasme la nuit et même le jour.

Il n'y a, je crois, nulle part aux Etats-Unis de bals

publics dans le genre du bal Mabile, du bal du Châteaudes-Fleurs, du bal du Château-Rouge el de tous les autres bals si nombreux à Paris et dans les environs. Le puritanisme américain reculerait d'épouvante à la vue des danses qui s'y pratiquent, si atténuées qu'elles soient par la présence du sergent de ville. Le cancan est encore inconnu des rigides habitants de l'Union (rigides au moins en apparence), et s'ils le pratiquent jamais, ce sera secrètement, chez eux, les portes bien fermées, ou bien encore dans certaines écoles de danse.

Ces écoles ne sont en réalité que des bals payants. On y est admis sur présentation pour une soirée, ou on s'y abonne au mois. C'est là qu'il faut aller chercher les Frisettes, les Reine-Pomaré , les Mogador, les Rose-Pompon el les Coqueliquette du nouveau monde. Ces dames, payées par l'entrepreneur de l'établissement, sont chargées de donner des leçons de danse aux gentlemen. Elles s'en acquittent avec tout l'abandon que réclament de si honorables fonctions, et dans les toilettes les plus élégantes.

Le puritanisme qui s'effarouche souvent de tout, ne s'effarouche parfois de rien ; il faut savoir le prendre, ce bon puritanisme, et quand on évite le scandale, eh 1 mon Dieu ! il n'est pas plus bégueule qu'un autre, el se laisse parfaitement aller aux petites fredaines cachées, que le ciel pardonne à demi, comme on sait.

Mais s'il n'y a pas de bals publics en permanence, cela n'empêche personne de danser. Les gens qu'on pourrait appeler le peuple en Amérique, s'il y avait des personnes en dehors du peuple, ces gens qu'on désignerait mieux par la qualification de petits marchands et d'ouvriers,

dansent très-souvent chez eux, à la campagne, sur les bateaux à vapeur, dans les excursions et dans certains clubs. Avec les danses, en usage un peu partout aujourd'hui, et qui sont la valse, la polka, la polka-mazurka, la redowa, la schotlisch, le quadrille, etc., les classes moyennes joignent, aux Etats-Unis, la gigue, qu'ils préfèrent à toutes les autres danses. La gigue a le pouvoir de les passionner.

Le talent du gigueur consiste à tenir le torse et les bras dans la plus grande immobilité possible, pendant que les jambes et les pieds tracent les figures les plus rapides et les plus variées. Un bon gigueur danse ainsi pendant une demi-heure et plus, et ne cesse que lorsque la fatigue a opprimé sa poitrine et raidi les muscles de ses membres.

La gigue se danse en solo par les hommes, et recrée l'œil de la manière la plus agréable quand elle est bien exécutée en pantalon collant par un homme leste et souple.

Outre la gigue, les Yirginiens exécutent, réunis en grand nombre, une danse lourde, toute remplie de figures ridicules, et qui dure autant que les éternels cotillo7is de nos salons parisiens.

Cette danse débute par une longue promenade au pas et en rond dans laquelle le cavalier donne le bras à sa danseuse, ce qui peut paraître piquant en Amérique, où, comme nous l'avons déjà fait observer, les hommes ne donnent le bras qu'à leur femme ou à leur fiancée.

Après cette promenade il s'engage une sorte de chassé croisé général, suivi de plusieurs autres figures qu'on croirait empruntées à la bourrée d'Auvergne. Puis à ces figures succèdent d'autres promenades au pas. Quelquefois ce sont les hommes qui entre eux se donnent le bras,

ce qui doit, il me semble, médiocrement les charmer. Enfin, celte longue pantomime se termine par un galop général qui rend les Américains ivres de joie, presque furieux de bonheur. Ils enlèvent leur danseuse plutôt qu'ils ne la conduisent, au risque de trébucher et de rouler dans la poussière avec leur précieux fardeau et de se faire écraser sous la masse des danseurs enthousiasmés que rien ne saurait arrêter dans leur course. Et certes, ce n'est pas toujours la voix entraînante de l'orchestre, comme on dit, qui les excite ainsi ; assez souvent l'orchestre se compose uniquement d'un violon.

Mais telle est l'économie de plaisir qui s'accumule dans l'esprit et le cœur des Américains, toujours occupés d'affaires, que quand ils trouvent l'occasion de s'amuser, ils le font comme les gens qui dînent par extra au restaurant à trente sous par tête à s'en rendre malades.

II n'y a pas aux Etats-Unis, comme dans toutes les colonies espagnoles, comme à la Havane, par exemple, des danses nationales et vraiment typiques, gracieuses et expressives. Les danses espagnoles offusquent la morale publique des Américains, qui ne comprennent pas que l'un des privilèges de l'art, en ennoblissant toutes choses jusqu'à l'idéal, est de poétiser l'expression des sentiments et de la passion. Pour le plus grand nombre des Américains, j'en suis sûr, le Laocoon, ce chef-d'œuvre de l'antiquité, ce beau type de la souffrance noble, n'apparaîtrait que comme un vieillard trop peu vêtu par ses serpents; et quant à ses fils, ils ne les considéreraient guère que comme des jeunes gens inconvenants et tout à fait inexcusables, qui auraient dû mettre des pantalons et un habit.

Pour en revenir aux danses en Amérique, nous dirons que les seules qui présentent un caractère complet d'originalité sont les danses des nègres dans les Etats du Sud. Dans les habitations, les jours de fête, ou après le travail, les nègres esclaves allument un grand feu et dansent, à la lueur de ce foyer, les bamboulas les plus singulières, les plus dramatiques et parfois les plus comiques, malgré certain fond de tristesse qui résulte du caractère de leurs instruments de musique et de leur musique en elle-même, remplie d'intervalles étranges, formant des mélodies langoureuses dessinées sur un rhythme persistant et fortement accentué. Nous ne saurions mieux comparer certaines des danses de nègres, toutes pantomimiques, qu'à la danse fameuse du bisoiiy dans laquelle cet animal fait la cour à une génisse en galopant autour d'elle.

Les nègres, et surtout les négresses, si cambrées, si déhanchées, se tordent en se faisant vis-à-vis comme des énergumènes. L'assistance enthousiasmée mêle sa voix au son des instruments,

11 serait impossible d'essayer de donner une idée,, même affaiblie, de la versification de leurs chansons plus que légères. Pourtant les jeunes créoles assistent à ces danses, écoutent ces chansons sans le moindre scrupule. Ce qui les blesserait et les révolterait dans la bouche d'un blanc, les égayé et les fait rire dans la bouche d'un nègre. Il est vrai que les nègres ne sont pas des hommes pour les habitants du sud de l'Amérique, et nous aurons bientôt occasion, dans une étude succincte des mœurs dé la Louisiane, de revenir sur ce sujet si intéressant à tant de litres.

Page 1